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Mensonges secrets

De
233 pages

Une réflexion actuelle et future tout à la fois sur la religion, la place des femmes dans la société, le mensonge, l'amour, le sexe, l'homosexualité, l'écriture, le jeu, le secret où absolument tout est mensonge jusqu'aux mots du livre.

Publié par :
Ajouté le : 10 juin 2011
Lecture(s) : 60
EAN13 : 9782748106367
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Mensonges secretsAlexandre Roger
Mensonges secrets
ROMAN© manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-0637-7 (pour le fichier numérique)
ISBN: 2-0636-9 (pour le livre imprimé)Avertissement de l’éditeur
Découvertpar notre réseaude Grands Lecteurs (libraires, revues, critiques
littéraires et de chercheurs), ce manuscrit est imprimé tel unlivre.
D’éventuelles fautesdemeurentpossibles;manuscrit.com,respectueuse de
lamiseenformeadoptéeparchacundesesauteurs,conserve,à cestadedu
traitement de l’ouvrage, le texte en l’état.
Nous remercions le lecteur de tenir compte de ce contexte.
manuscrit.com
5bis, rue de l’Asile Popincourt
75011 Paris
Téléphone:0148075000
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com«La vérité existe. On n’invente que le mensonge. »
(Georges Braque)Pourquoiluiavait-ilmenti? Enremontantàpied
le large trottoir du boulevard Olympe de Gouges,
bordé de platanes bicentenaires, l’insatiable Dieu-
donné ne trouvait plus de réponse satisfaisante à la
questionquiletourmentait. Uneseuleetuniquecer-
tituderevenaitàchaquefoiscommeunmauvaissou-
venir : ses mensonges éhontés.
Ilseremémoraitsanscesselesparolesetlesgestes
qu’il avait eues, quelques jours plus tôt, au centre
de la place de la Déesse. Il passait presque machi-
nalement dans l’enfilade des rues piétonnes où ses
pas l’avaient conduit devant ce café dont la façade
semblait sortie d’une des premières cartes postales
illustrées. Uneattirancebientropinhabituellel’avait
contraint à s’arrêter.
Uneheurevenaitdesonneràl’horlogemuraleda-
tant du XIXème après Jésus-Christ. Le coup, indis-
tinctaumilieudubrouhahaenvironnant,l’avaithélé
comme s’il était un client potentiel encore indécis.
Mais il n’avait pas faim car il avait déjeuné en che-
min d’un héritier du comte de Sandwich au jambon
deParmeagrémentéderondellesdepommed’amour
verte et d’une mince feuille de laitue rouge. Alors,
parcequ’illuirestaitsuffisammentdetempslibre,il
avaittraînéaugrandair—peut-êtrepoursedonner
du chœur au vantre.
Quoique le soleil printanier jouât timidement à
cache-cacheaveclesnuages,laterrasseétaitbondée.
Poursapart,levivantDieudonnén’affectionnaitpas
particulièrement l’intérieur des cafés — la fumée et
le bruit l’incommodaient. Il préférait de loin s’as-
seoir en bordure pour les passants et les laiderons
pouacres qui ne manqueraient pas de déambuler ;
il n’était pas insensible à leurs charmes lorsqu’elles
s’exhibaient de saison.
Il hésita un instant. Il avait la vague impression
quelesmilliersdepairesd’yeuxdesconsommatrices
9Mensonges secrets
attablées le reluquaient curieusement. Son immobi-
lité inquiétait. Dans son costume de flanelle claire,
avec son attaché-case pendu à son poignet droit, les
gens devaient le prendre pour un représentant sec-
taire égaré ou un bourreaudescœursenmalde vic-
times innocentes.
Le songeur Dieudonné dénicha enfin une chaise
libre à une table en retrait qu’occupait une jeune
femme brune. Il s’y dirigea promptement. Elle
remarqua à peine sa présence tant elle avait le
nez plongé dans un livre captivant — sans doute
une aventure tumultueuse dans les eaux limpides
des Tropiques. L’entreprenant Dieudonné toussa
légèrement pour s’éclaircir la voix mais avec le but
inconscientd’attirersonattention. Ellerelevalatête
instinctivement.
− Cette chaise est occupée ? demanda-t-il dès
l’abord.
Aussitôtilsemorditlesdoigts—ceuxdelamain
gauchepuisquesamaindroiteignorantlesfaitss’oc-
cupait de son porte-documents — pour avoir em-
ployéuneantiphrase. Ilsautaitauxyeuxquelaplace
était disponible — n’importe quel menteur s’en se-
rait aperçu !
− Oui, répondit-elle sans ambages.
− C’est idiot, s’excusa-t-il, mais les places sont
chères de nos jours !
La jeune femme était retournée à sa lecture, sans
prêter attention à sa justification maladroite. L’élé-
gant Dieudonné tira vers lui le dossier dont la pein-
ture blanchie s’écaillait. Puis il s’assit. Il déposa
sonprécieuxattaché-caseàsespiedstelunchiende
garde, mais toujours à portée de main.
Une jeune brise courait sous la banne à rayures
outremer et neige. Par moments, elle caressait ses
joues ; ce contact ravivait l’après-rasage dont il
s’était enduit ce matin. Puis elle s’envolait pour
10Alexandre Roger
papillonner au creux des corsages de la gent fémi-
nine. Illuiarrivaitégalementdes’emprisonnerdans
une barbe drue dressée intempestivement sur son
passage. Mais elle finissait toujours par recouvrer
lesgrandsespacesquil’avaientvuenaître.
Commeuncourantd’airvif,legarçonvenaitd’ar-
river. Lajeunefemmequittaunesecondesalecture,
puislessaveursexotiqueslahappèrentdenouveau.
− Un café, s’il vous plaît.
L’égoïste Dieudonné aurait pu proposer un café,
par courtoisie, à la jeune femme ; seulement, dans
sa précipitation, il n’y avait pas pensé. De plus, le
garçonétaitreparti,dèsl’enregistrementdesacom-
mande, comme il était venu : dans un violent coup
de vent.
Aquelquesmètres,surlespavésocrésauxmotifs
géométriques, un tourbillon entraînait avec lui des
prospectus non lus et des tracts mort-nés, quand ils
nes’échouaientpasdanslesjambesdespromeneurs
isolés. Levents’amusaittelunjeuneenfantlorsqu’il
se blottissait sous les jupes amples des femmes. De
tempsàautre,ilpoussaitdecôtéunadolescentqu’on
assimilaitàunadulteivrechancelantlelongducani-
veau. Ettoujourscespaspesantsetsourdsquiryth-
maient ce défilé ininterrompu de jambes désordon-
nées…
La jeune femme s’évadait encore au fil des pa-
ragraphessoigneusementalignés,sanssesoucierde
l’étroite surveillance du jeune homme assis en face
d’elle. Lelivrereposaitsurleborddelatableronde,
justedevantunetassevide. Unfonddecaféséchait,
vastetached’encrecambouis. Lacuillèreàcafé,po-
séesurlereborddelasous-tasse,tenaitcompagnieà
l’emballagedumorceau desucre. Quelquesmiettes
insignifiantes s’égaraient sur la nappe aigue-marine
telle des moutons sur l’océan ; d’autres avaient été
rassembléenunpetittroupeaudeshautsplateauxet
tentaient d’escalader un pli synclinal.
11Mensonges secrets
Lajeunefemmetournalapage. Enseglissantsu-
brepticement dans la peau d’un Champollion éphé-
mère, le curieux Dieudonné déchiffra les nombres
romains 123 et 124, en en-tête, juste sous ses longs
onglesvernisquimaintenaientsonlivreouvert. Ses
yeux sombres étaient illuminés par les lignes infi-
nies qu’ils parcouraient. Ses lèvres harmonieuse-
mentteintéessusurraientensilencelesrépliquesdes
personnagesquicoloraientchaquetableau. Elleétait
àcent lieuesdesaffresdu mondemoderne…
Le garçon avait déposé une tasse devant l’hési-
tant Dieudonné, ainsi que la note qu’il avait ajoutée
à cellefigurant déjà tristement dans lasoucoupe, au
centredelatable. Puisilavaitdisparuvers d’autres
clientes, avecla périodicitéde lacomètedeHadley.
L’étourdi Dieudonné avait voulu l’appeler, mais il
était déjà trop tard : le garçon allait et venait inlas-
sablement entre les tables. Aussi s’interrogeait-il :
pourquoi ce serveur avait-il si malencontreusement
oubliédeluifournir une petite cuillère?
Avec un léger pincement, l’incrédule Dieudonné
déballadélicatementlemorceaudesucredesonen-
veloppeenpapier. Sesarêtesrégulièreslançaientun
défiàchacundesesdoigts,enyimprimantunsillon
rosé. Il trempa le sucre dans la crème onctueuse,
l’imbiba du nectar sépia puis il le lâcha ; il aurait
désirélenoyerqu’ilnes’y seraitpasprisautrement.
En effet, il ne possédait pas la petite perche en inox
tant sécurisante qui irait le repêcher. Alors le sucre
buvait la tasse ! Déjà plus aucune bulle d’air ne re-
montait à la surface…
Inquiet, le secouriste Dieudonné jeta un coup
d’œil convoiteur en direction de la petite cuillère
de la jeune femme. Elle l’attirait étrangement. Il
lui sembla qu’elle se lamentait en silence, l’ex-
hortant à un prurit : « Dieudonné, je t’en supplie,
prends-moi. » Et, puisqu’il ne bougeait pas d’un
12Alexandre Roger
pouce, elle l’implorait avec insistance : « Dieu-
donné, j’ai envie de me mêler intimement à ton
sucre. Je le caresserais avec de petites vagues, je
l’accompagnerais jusqu’au plus profond de la tasse
décaféinée. Dieudonné, aie pitié, je suis bien seule
et je m’ennuie. » Alors il y songea : « D’accord, tu
as gagné ! »
− Excusez-moi, commença-t-il.
Lajeunefemmeredressalatêteetlefixa.
− Je peux emprunter votre petite cuillère, conti-
nua-t-il.
Elleexaminaduregardsatassedecaféquisemor-
fondait ; un mince volute d’arôme s’élevait, signal
moribond d’une locomotive à vapeur.
− Ce n’est pas pour moi, expliqua-t-il, mais pour
elle…
Elle eut un sourire infime qui entrouvrit à peine
seslèvresdecorail.
− Oui, répondit-elle.
Et elle lui tendit la petite cuillère qui trépidait
d’impatience. L’archange Dieudonné la saisit sans
plus attendre et il la plongea au cœur même de la
tasse.
− Merci.
− Mais de rien.
LesubtilDieudonnélamaintenaitélégamment. Il
la remuait avec doigté. Les ondes se propageaient
merveilleusement jusqu’au bord, avant de s’y réflé-
chirpoursecombinerintelligemmentaveccellesqui
les suivaient. L’écume ocre en surface disparaissait
dans les méandres des sillages.
− C’est ridicule, n’est-ce pas ?
Elle parut fort surprise si bien qu’elle fronça ses
sourcils lignés.
− Quoi donc ?
−Jemélangemoncaféavecvotrepetitecuillère!
−Ah! Leservicelaisseàdésirer,déclara-t-elle.
13Mensonges secrets
Le fervent Dieudonné ressentait le plaisir
qu’éprouvait la petite cuillère en tournant, tel un
manègedechevauxdebronze,danssatassedecafé.
Cetteivresseincommensurableallaitluifaireperdre
latête. Alorsilsortitlacuillèredesonbainprolongé
etl’égouttalestementsurlereborddelatasse. Enfin
la dernière goutte s’évapora et il déposa la petite
cuillère sur la soucoupe, juste à côté de l’emballage
du morceau de sucre qui épousait un vide conjoint.
Il porta la tasse de café correctement à ses lèvres et
il en aspira une petite gorgée.
− Au moins, il n’est pas trop écœurant, com-
menta-t-il.
La jeune femme, qui s’était de nouveau réfugiée
aumilieudesesrêverieslittéraires,relevalatête.
− Je vous demande pardon ?
−Jedisaissimplementquelecaféétaitdélectable.
C’est une chance !
−Oui, eneffet. C’estpourquoijeviensici.
− Vous y venez souvent ?
− Tous les midis, lors de la pause.
− Et vous prêtez souvent votre petite cuillère ?
questionna-t-il.
Elleeutundemi-rireamuséquiécartainconsidé-
rément le bord de ses lèvres fines.
−Non, jamais. C’estla premièrefois!
− Il y a un commencement à tout !
Uncoupledefemmestrapues,àlacarnationlivide
etvilleuse,brasdessus,brasdessous,ensefaufilant
dans son dos, le bouscula ; le café ocreux dans la
tasseoscilladangereusement,maisaucunegouttene
s’échappa de l’enclos circulaire. Le grognon Dieu-
donné se retourna furtivement pour apercevoir les
fautivesquis’enfuyaient. Ilseretintdeprononcerun
juron déplaisant — il avait grandement conscience
d’êtreenprésenced’unejeunefemmebiensoustous
rapports—,bienquel’envieneluienmanquâtpas.
14Alexandre Roger
−Aufait,reprit-ilaveccalme,vousmepardonne-
rezsijenemesuispasprésenté.
Visiblement intéressée, la jeune femme referma
sonlivreetcroisasesdoigtsensigned’attente. Elle
se cala davantage sur sa chaise inconfortable, dans
une pose destinée à lui accorder une plus grande at-
tention.
− Mon nom est Dieudonné, poursuivit-il. Dieu-
donné Brenaert.
−Enchantée,Dieudonné. Moi,c’estAtlantique.
LesereinDieudonnémanifestaunevivesurprise.
−Atlantique? Commel’océandumêmenom?
− Oui… Nous avons un lien de parenté éloigné !
justifia-t-elle dans un rire discret.
− C’est peu courant comme prénom. Voire poé-
tique…
− Pacifique, comme l’océan.
− Il vous va à ravir !
− Vousêtesle premierà me complimenter, jeune
homme.
−Peut-être,maisc’estprofond…commel’océan.
Elle regarda rapidement ses mains posées à plat
sur son livre : elle ne portait pas encore d’alliance,
juste une bague sertie d’une fausse pierre précieuse
éburnée. Elle tapotait nerveusement avec l’ongle
carminé de son index sur la couverture en papier
glacé. L’embusqué Dieudonné, en face d’elle,
l’épiait délicieusement. Il but tranquillement une
gorgée de son café ; et il le trouva froid, même s’il
n’était qu’encore tiède. Il reposa la tasse dans la
soucoupe,contrelaprodigieusecuillèreàcafé.
−Jevousimportuneavecmescompliments?
− Non non.
LatimideAtlantiqueseraiditnettement,quoique
sonparfaitmaintiennelaissâtrientransparaître.
−Vousaimezlalecture,àcequejeconstate.
− Oui, c’est un passe-temps agréable.
15Mensonges secrets
− Je déteste lire, parce que l’auteur ment à son
lecteur,àcequ’il paraîtrait ;jepréfèreparler.
− Je m’en rends compte ; vous êtes un beau par-
leur ! Et vous faites quoi dans la vie ?
− Dans la vie ? répéta-t-il comme s’il s’interro-
geait lui-même.
Le cynique Dieudonné la dévisagea longuement.
Son collier de fines perles agatines, récoltées dans
les bas-fonds des copies d’examens, assorti à ses
boucles d’oreille nacrées, scintillait discrètement à
soncoufragile. Ilreposaitsurdeuxmagnifiquescla-
vicules comme s’il s’agissait d’un présentoir dans
la devanture d’une bijouterie raffinée. Plus il la
contemplaitetplusilluisemblaque,s’illuiavouait
sa terrible vérité, elle se lèverait sur-le-champ et
s’enfuirait en hâte à tout jamais. En effet, comment
luiexpliquer? Commentluifairepartdesapénible
situation ?
− Oui, dans la vie, l’incita-t-elle à parler. J’ose
imaginerquevousnepassezpasvotrejournéeàvous
asseoir aux terrasses des cafés pour emprunter les
petites cuillères des jeunes femmes ?
−Bienentendu! s’écria-t-il. Tenez,jevouslaré-
trocède,ajouta-t-ilentendantlacuillèreincriminée.
L’angélique Atlantique la prit mécaniquement et
ladéposaàcôtédesatasse.Maintenant,lefala-
cieux Dieudonné n’avait plus aucune échappatoire.
Par conséquent, il allait inventer quelque chose de
suffisamment crédible tout en restant hors du com-
mun. Ilavaitobligationdetrouvercequelquechose
quipuisseexercerunecertainefascination,sansqu’il
ait trop à se justifier. Il devait effectivement garder
toutelaréservenécessaire. UnecitationdeMérimée
lui revint vaguement en mémoire ; il avait dû l’ap-
prendreparcœurpourl’épreuvededictéedubacca-
lauréat. Elleénonçaitensubstancequ’ungrosmen-
songeavaitbesoind’undétailcirconstanciémoyen-
nant quoi il passait. Alors il s’exprima.
16Alexandre Roger
− Je travaillepourlesservices secrets.
C’était tout ce qu’il avait trouvé !
− Vraiment ?
Unlégerdouteplanasurlevisagedelajeune
femme, ombre d’un nuage tchernobylien sur une
villepaisible. Seulunventnouveauledissipaitpour
faire apparaître d’autres horizons.
− Vous êtes un véritableagent secret ! s’excita-t-
elle.
Le vantard Dieudonné se pencha par-dessus la
table en posant son index sur sa bouche. Il jeta des
regards anxieux autour de lui.
− Plus bas, voyons !…. Sinon je ne serais plus
secret longtemps !
−Oh! oui! Pardon,serésigna-t-elleàvoixbasse.
Mais c’est à peine croyable !
L’ingénueAtlantiqueavaitmorduàl’hameçon;il
neluirestaitplusqu’àl’emprisonnerdanssonépui-
sette,àlacontenirdanslanasse,ànoyerlepoisson,
puisàlaroulersurtouteslesfacesdanslafarine. Le
roublard Dieudonné avait réussi, d’abord à stimuler
sa curiosité puis à développer radicalement son ad-
miration. Jamaisiln’auraitespéréremportersonstu-
pide pari, voire cette gageure. Jamais il n’aurait cru
quecejeu, endéfinitivecruel,seraitsifacile.
Pourtant,iln’avaitpasencoretotalementgagnéla
partie. L’émerveillée Atlantique pouvait ne pas être
dupe,oufeindredel’être. Desoncôté,ilétaitencore
tempsdeserétracter,dejouerfastueusementlacarte
del’humoursansperdrelaface;maiscettedernière
alternativeluidéplaisaitcaraucuneautreversionde
sa vie n’était en réserve. Alors il persévéra, parfois
lamentablement,maisfréquemmentavecbrio.
Il avait en outre la ferme intention de tirer toutes
les ficelles inimaginables, d’articuler chacune des
marionnettes auxquelles il donnerait un souffle de
17Mensonges secrets
vie. Maintenantqu’ilavaitcommisunpremiermen-
songe, tous les autres allaient s’emboîter inélucta-
blement telles les pièces d’un gigantesque puzzle
dont il ignorait pour l’instant les limites ou abo-
minablement comme un parangon de poupées gi-
gognes. Lemensongeétaitunehydre! Riennel’ar-
rêterait — sauf éventuellement les sentiments réels
qu’il finirait par éprouver pour la jeune femme ;
maisalorspeut-êtresombrerait-elledansunocéande
larmesamères,lorsquelavéritéperceraitainsiqu’un
fossile préhistorique qui remonte indéniablement à
la surface — d’après le fameux théorème d’Archi-
mède. Finalement, peu importait l’avenir au séduc-
teurDieudonné;seulletempsduprésentconjuguait
son talent et sa futilité.
−Enréalité,argua-t-il,jesuisdanslesrenseigne-
ments religieux : c’est la nouvelle croisade, depuis
l’effondrement du monde bipolaire et malgré l’avè-
nement des nouvelles guerres économiques. Nous
devonslutterenpermanenceauxcôtésdesmission-
naires de la cité du Vatican. C’est bien plus glori-
fiant !
−J’imagine. Vousdevezmenerunevieexaltante!
LemodesteDieudonnéhaussaimperceptiblement
lesépaulestantlapassionstigmatisaitexplicitement
les traits de son minois mignard.
− C’est extraordinaire ! reprit-elle. Qui le
croirait ! Vous avez dû traverser des centaines de
contrées hostiles !
− C’est le métier qui l’exige.
− Tout de même ! Et risquer votre vie lors de
périlleuses missions !
− C’est dans notre profession de foi.
−Etavoirfréquentédenombreusesespionnesra-
vissantes !
Ils’offusqua;ilétaitentièrementhorsdequestion
qu’il toléra un sentiment de jalousie chez la jeune
femmequ’iltentaitdeséduireparunmoyenoriginal.
18Alexandre Roger
−Jamaisdelavie! JamesBondn’estqu’unmythe
grossièrement archétypal, vulgarisé dans l’incons-
cient collectif !
Et, comme elle semblait quelque peu émoussée,
legoguenardDieudonnépoursuivitsonexplication.
−Necroyonspastoutcequifiguredansleslivres.
Lafiction dépasse quelquefois la réalité !
Ilesquissaunlargesouriretantsaréponseluipa-
raissait implicitement ambiguë.
−EtvousêtesenmissionàLille? suggéra-t-elle.
Le pervers Dieudonné bredouilla. Quel choix ef-
fectuer? Ouiounon?…. Ils’interrogeaitintermina-
blement sans pouvoir trancher. Puis il se décida ex-
péditivement pour la corde pathétique qu’il n’avait
pas encore excitée.
− Non, embobelina-t-il. En convalescence… à
l’hôpital militaire Marthe Richard.
− Sans blague ! scanda-t-elle de plus en plus in-
triguée.
− Oui. Une blessure d’amour-propre, récente,
mais sans gravité excessive.
Manifestement,l’émoustilléeAtlantiqueavaitdes
dizaines de questions à lui poser. Elles se bouscu-
laient en désordre, au portillon de ses lèvres, sans
qu’aucunene sedécideréellement àémerger. L’At-
lantique corsetée était redevenue la petite fille sage
de son enfance. En face d’elle, son vieux père au
visage buriné lui lisait une histoire tirée d’un livre
dontonneretrouvaitjamaislatraceauseindelavo-
lumineusebibliothèquefamiliale. Alafin,illapriait
defermersesyeuxemplisdesmerveillesdumonde,
justeavantlepassagedumarchanddesable. Maisla
désobéissante Atlantique ne s’endormait pas immé-
diatement car elle posait la multitude de questions
quila maintenaient tragiquement éveillée.
L’agoraphobe Atlantique avait grandi au milieu
descontesqueletalentdeconteurdesonvieuxpère
servait à la perfection. Et, depuis ce jour où son
19Mensonges secrets
vieux père était parti — il voyageait sans fin autour
du monde, lui avait-on dit —, elle dévorait les ro-
mansavecunappétitvorace,àlarecherchetoutbon-
nementdespersonnagesquiavaientpeuplél’univers
fantastique de son enfance.
Avecunerelativediscrétion,l’énigmatiqueDieu-
donnédevisadesesétatsdeservice: lesE.O.R.(En-
seignementsdel’OrdreReligieux)àCoëtquidam;le
stagecommandodanslasombreforêtardennaisedu-
rantlequelilavaitdûpactiseravecl’ennemipourne
pas faire couler le sang inutilement ou être dévoré
toutcruparlesescadronsdemoustiques;lestagede
survie au cœur de l’épouvantable Guyane française
oùilavaitmêmeétéinvitéàunspectacledemarion-
nettes donné par les indiens Jivaros ; le célèbre par-
coursducombattant;lesséancesdecombatmémo-
rablesdanslestaillisduplateaudeSissonne,avecle
ramassageécologiquedesimpactsdeballes;lesdé-
filésdeprêt-à-porterkakisouslachaleuraccablante,
lefroidtransperçantetlapluiebattante;etenfinson
expérience traumatisante d’otage V.S.L. (Volontaire
SévicesLents)dansl’ex-UnionEuropéenne,ausein
delaFORPRONU(acronymedesForçatsPropreset
Nus).
Puis il évoqua, de façon succincte, son recrute-
ment,unjour,parlesupérieurduréseauaveclequel
il avait déjà eu des contacts par le passé. Il était
en effet entré dans la secte, comme tant d’autres,
peu après sa naissance et avait été initié à tous les
rites sacrés jusqu’à sa majorité. Probablement par
manque de conviction, il avait alors démissionné
ducercledesmembresilluminésquelesdétracteurs
groupaientsouslevocabledechrétienscatholiques.
Cette prédisposition évidente en faisait psychologi-
quement une recrue de premier choix afin d’infil-
trer religieusement les rangs adverses. Il s’octroya
bénévolement le grade de lieutenant même si, au-
jourd’hui, il portait un uniforme civil.
20Alexandre Roger
Le narrateur Dieudonné aborda la vie et l’am-
biance d’une caserne où ils étaient cloîtrés, parta-
gée entre les bons et les mauvais moments. Il ef-
fleuraquelquesanecdotescocassessursesconfrères
et ceci, sans mettre en péril le service auquel ils ap-
partenaient. Il éludait habilement, par ailleurs, les
questions embarrassantes en se retranchant derrière
le fameux adage secret défense que les profession-
nels utilisaient à tout bout de champ.
La studieuse Atlantique apprit qu’il parlait cou-
ramment plusieurs langues — dont le latin. Elle
découvrit qu’il était expert dans le maniement des
armesentoutgenre,ainsiquetireurd’éliteàlajoute.
Elle comprit, à regret, qu’il ne pouvait pas circuler
librementàl’étranger,pourdesraisonsévidentesde
sécurité, sans l’accord formel de ses supérieurs. De
plus,sesamisetsonprocheentouragefaisaientl’ob-
jet de vérifications scrupuleuses.
− Vous n’avez rien à vous reprocher ? de-
manda-t-il inopinément.
LasincèreAtlantiqueluiassurasatotaleintégrité.
L’habileDieudonné s’en réjouit aussitôt.
− Mon Dieu ! s’exclama-t-elle. Quelle heure
est-il donc ?
LeloquaceDieudonnéconsultasamontreplaquée
or à cadran solaire. Elle lui indiquait cordialement
deux heures et quart.
−Bientôtdeuxheures,mentit-ilaveclafermein-
tentiondelarassurerunpeu.
−Avecvous, jen’aipasvuletempspasser.
Letempsétaitunassassinimputrescible…
L’angoissée Atlantique saisit son sac à main en
simili cuir beige qui reposait sur ses cuisses. Elle
voulut sortir son porte-monnaie mais le gentleman
Dieudonné l’en dissuada. Tel un prestidigitateur, il
tiradesapocheunbilletneufdecinqeuroqu’ilplaça
au-dessus des deux notes qui s’exhibaient dans la
21Mensonges secrets
soucoupe centrale en attente de prendre son envol.
L’anxieuseAtlantiqueentre-tempss’étaitlevée.
− Vous êtes très généreux, glissa-t-elle. Vous
m’excuserez, Dieudonné, mais je suis affreusement
en retard ; il faut que je me sauve.
Elle était déjà partie. Il la regarda qui courait
autantquesarobebistreetmoulantequiluienserrait
le haut des cuisses le lui permettait. « Au revoir,
mademoiselle ! » pensa-t-il. « Et peut-être… à la
prochaine marée ! » ajouta-t-il.
LerapiatDieudonnérepritsonaumône. Suiteàla
résurrection de l’avare, il déposa la valeur du mon-
tant en monnaie de singe, en remplacement. Puis il
se leva, empoigna sa mallette et il s’éloigna à son
tour.
L’Atlantique affolée referma avec empressement
la porte vitrée de l’agence. Elle suspendit rapide-
mentsonsacàmainauportemanteau,danslecoin
près de la porte. Toutefois, elle souffla longuement
pour reprendre haleine après sa course harassante.
Leradiateurgrippé,quantàlui,sirotaitplacidement
son aspirine.
Dehors,lesgenspresséscouraientaprèsleurmort,
sansprendreletempsdevivrequ’ilsreléguaientpar
testament apocryphe à des marginaux. Ils passaient
continuellement devant le pas de porte de l’agence
de voyage, mais pas un ne se décidait à s’arrêter.
« Mais qu’ont-ils donc ? » sanglotait l’étroite porte
auxlargescarreauxdeladevantureauxcouleurscha-
toyantes. « Suis-je condamnée ? Aperpétuité ? J’ai
trop de peine… »
Pourtant,danslelocalexigu,lesdestinationsloin-
taines,plusparadisiaqueslesunesquelesautress’af-
fichaientclairement: laLune,lareinedelanuit,Vé-
nus, Saturne, le Jardin des délices, etc. Des photos
ensoleillées,oùlajoiedevivreresplendissait,tapis-
saient fraîchement l’intérieur de l’agence. Seuls les
22Alexandre Roger
prix des voyages exotiques tranchaient par un brin
de réalisme concret.
La minutieuse Atlantique inspecta son bureau du
regard : apparemment tout était en place. Les épais
catalogues de rêve, les minces feuilles de détente,
les horaires d’avion sans décalage, la clepsydre mi-
niature, les hôtels magistraux aux étoiles du firma-
ment, les crayons sensiblement ennuyés, la calcu-
lette qui simulait une panne au moment propice, la
gomme arabique qui ne servait jamais et qui avait
prisunsérieuxcoupdevieux,lesous-mainenverre
sous lequel une carte du monde avait été glissée —
les aplats multicolores des régions touristiques ne
passaient jamais à la lumière, bien qu’il y eût rare-
ment des papiers qui les protégeaient — : rien ne
manquait. Sur la gauche, l’ordinateur multimédia
avecsonécranalluméfaisaitinlassablementlesyeux
doux. Sur la droite, le ventilateur attendait avec ré-
signationlesjoursfavorables;ils’acclimataitduté-
lécopieuretdutéléphone,interconnectésauxquatre
coinsdugéoïde. Carelleétaitaussiordonnéequeles
éléments du tableau de Mendeleiv.
L’Atlantique désabusée soupira. Ce n’était pas
encore aujourd’hui qu’elle partirait. Non, elle se-
raitdenouveaudel’autrecôtédubureau,derrièrece
comptoirdéteintpourrenseignerlesclientshâveset
leur vendre le dépaysement total pour une semaine,
parfoisdeuxvoirel’éternité. Parcontre,ellenepou-
vait s’empêcher de songer qu’un jour elle viendrait
etproclameraitradieusement: « Bonjour mademoi-
selle, je voudrais partir loin et pour longtemps.»Et
elle ajoutait à elle-même : « Pour deux personnes,
c’est possible ? »
Sa collègue de travail s’était levée pendant ce
temps-là. Dans sa tenue de l’an de grâce mil neuf
cent soixante-huit — elle aurait pu avoir vingt ans
aux environs de Woodstock —, une robe chasuble
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