Mercedes

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Mercé se voit comme un petit soldat : sa mère lui a inculqué rigueur et discipline. Un jour, son mari lui présente Irène, sa maîtresse. Mercé ne dit rien mais part avec Irène en emmenant ses filles.Pendant que les deux femmes tentent de construire une vie nouvelle, les enfants dessinent des lunettes à leurs poupées Barbie et les font sauter du premier étage...
Publié le : vendredi 12 septembre 2003
Lecture(s) : 66
EAN13 : 9782748122886
Nombre de pages : 113
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MercedesSarah Marti
Mercedes
AUTOBIOGRAPHIE/M MOIRES (FICTION)' manuscrit.com, 2002
ISBN: 2-7481-2289-5 (pourle fichiernumØrique)
ISBN: 2-7481-2288-7 (pour le livreimprimØ)Avertissement de l Øditeur
DØcouvertparnotrerØseaudeGrands Lecteurs(libraires,revues,critiques
littØraires etde chercheurs),ce manuscritestimprimØ telunlivre.
D Øventuellesfautesdemeurentpossibles;manuscrit.com,respectueusede
lamiseenformeadoptØeparchacundesesauteurs,conserve,àcestadedu
traitement de l ouvrage, le texte en l Øtat.
Nous remercions le lecteur de tenir compte de ce contexte.
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www.manuscrit.com
contact@manuscrit.comSurtout, il y a les cours de fran ais pour lesquels
MercØ se passionne, chaque soir aprŁs le repas, as-
sise dans la cuisine à Øtudier ses le ons, ses cahiers
recouvertsdeplastiqueØtalØssurlatableenformica,
les coudes douloureux malgrØ la piŁce en cuir qu a
cousue Adeline. La vaisselle du d ner trempe dans
unebassined’eausavonneuse,quelquespommesra-
tatinØessedessŁchentdansunecorbeille,latoileci-
rØeestencorehumideducoupd’Øponge. LenØonde
lacuisinegrØsilleetMercØneper oitriendudehors
àcausedelabuØequis estformØesurlavitrequand
samŁreafaitcuirelepotage. Lesparentsdormentà
l’autreboutducouloir,iln’yaplusaucunbruitdans
l’appartement.
MercØ, le teint mat, une lourde natte brune qui
descend jusqu au milieu du dos, la raie sur le ctØ.ô
Leregardfixe,desjouesrondes,lementoncoupØen
deux par une fossette.
Adeline lui aurait dit un jour qu’elle avait un cou
de taureau et depuis, elle rentre un peu plus la tŒte
entresesØpaulescequidonneàsonaspectphysique
l’apparence d un bloc.
Son pŁre et sa mŁre, des immigrØs catalans, ont
fuiFrancoen1939. Depuis,rØfugiØsàToulouse,liØs
parl exil,ilserrentc teàc tedansunHLMsombre,
7Mercedes
percevant, chaque dØbut de mois, leur pension d in-
validitØ. Malades, tous deux. Le c ur …
La mŁre accepte que son mari ait une ma tresse,
depuis quelques annØes dØj . De toutes fa ons,
le docteur a suggØrØ qu ils fassent dØfinitivement
chambre à part : lorsqu on est cardiaque, on oublie
la galipette, ça l a fait sourire, le docteur … Il ne
sait pas qu Adeline a depuis longtemps oubliØ la
galipette. AprŁs l exil, les Øchecs professionnels de
Claudi se sont succØdØs, Øchec en tant que patron,
Øchec en tant qu apprenti, en tant qu ouvrier.
Et toujours, sßrement, de sa faute à lui. Sinon, la
faute à qui ? En tout cas, c est ce qu elle a toujours
pensØ. Et bien qu elle n ait jamais osØ le dire, la
rØprobation n a plusquittØ le visaged’Adeline.
Elle fait son mØnage et ses courses le matin, puis
se repose uneheureou deux,assisebien droitedans
le canapØ marron, ses pieds hissØs sur un tabouret
pour que le sang circule dans les jambes.
SesjournØessontrythmØesparlesmŒmest ches:
tenir propre, remplir les placards en alignant les
bo tes de ma zena, de tapioca, de p tes en alphabet
pour le potage, remplir le frigidaire des petites
portionsdelØgumes,depoissonetdeviandequ elle
achŁte chaque jour au marchØ, astiquage, inten-
dance,unpeudecrochet,lesvoir passerl uneaprŁs
l autre,cesjournØes,luttercontreledØcouragement,
la fatigue et la monotonie, contre le sentiment que
peu de choses mØritent qu on leur sacrifie une vie
entiŁre.
Mais l aprŁs-midi, Adeline Øcrit des piŁces de
thØ tre, Øparpillant, avec une joie enfantine, ses
notes et ses stylos sur la table de la salle à manger.
Ses hØros sont toujours des Œtres idØalistes et droits,
brisØs par les contraintes de la vie, de l Histoire,
rongØs par l’impuissance. Des hommes aux traits
8Sarah Marti
creux, au visage sillonnØ de rides, ouvriers fascinØs
par l’anarchisme, les idØes nouvelles, ce souffle
libertaire qui a saisi la Catalogne et l Espagne
d’avant Franco. Ce sont ses propres frŁres qui
servent de modŁles à Adeline : Jaume, Martin,
Albert, elle les Øcoutait dØbattre à la table familiale
d’idØes politiques, elle se souvient de leurs paroles
sur la condition de l homme et la nØcessitØ de la
lutte. Dans ses histoires, les femmes sont bonnes,
vaillantes et gaies, principales qualitØs qui consti-
tuent la nature fØminine telle qu elle la con oit et
se per oit. Elle se lit les dialogues qu elle vient
d’Øcrire à voix basse, et, bouleversØe comme à
chaque fois qu elle entend l’hymne catalan, des
larmes lui montent aux yeux…
Sa vie a rencontrØ l Histoire, elle ne s en est ja-
mais vraiment remise.
Quand l’inspiration s’est tarie, elle range ses ca-
hiersetremetlenapperonendentelleaucentredela
table. Un peu du sentiment Øpique libØrØ par l Øcri-
tureflotteencoredanslapiŁce. Adelinesesentforte
de cette capacitØ à Øcrire, à se souvenir … MercØ va
rentrer, il est temps de prØparer à souper.
Je n ai jamais lu ses piŁces de thØ tre, juste son
journal Øcrit dans un mauvais fran ais bourrØ de ca-
talanismes.
Le pŁre occupe son temps à des parties de poker
interminables. Le voil , joyeux, au milieu de com-
patriotes parfumØs à l eau de Cologne, dans un cafØ
ducentreoøilaseshabitudes…IlestvŒtud uncom-
pletbiencoupØ,coiffØd un chapeaudefeutrepiquØ
d’une plume de faisan. Parfois, un rayon de soleil
traverse la vitre sale du troquet oø tous sont attablØs
et le vieux Claudi, rØchauffØ par la lumiŁre, respire
ànouveaul insouciancedesajeunesseàBarcelone,
des parties de foot et des discussions politiques. De
9Mercedes
retourà l appartement, il enfile son peignoir qui n a
plusniformenicouleursettoustroismangentense
taisant un plat de viande qu on sauce avec du pain
parce que a ne coßte pas cher.
Adeline note dans son journal :
C’est inimaginable à quel point Claudi est fa onnØ
par la routine : il l accomplit comme un rite, attentif à
touslesmouvementsdesoncorps. Ils assieddevantson
pilulierettriesescomprimØspourlajournØeavecladØ-
votion d’un prŒtre en train d officier. Il a une heure, un
jour pour chaque chose, mŒme les fois oø il va voir sa
ma tresse,ilsedouche,sechange,aveclamŒmerØgula-
ritØangoissante… L’oisivetØsembleŒtresaseuleraison
de vivre.
Ledocteurad aborddiagnostiquØchezClaudiun
caractŁre dØpressif puis neurasthØnique. AprŁs plu-
sieurs annØes de consultation, Claudi a dØfinitive-
ment adoptØ l idØe que la mØlancolie rongeait son
organisme telle une maladie incurable et que rien
ne rØussirait à la combattre. Depuis qu il a parlØ de
seshallucinationsaudocteur,ilarboreavecfiertØsa
nouvelle identitØ de malade : il serait schizophrŁne.
LØger.
MercØ−quatorze ans. Elle entre dans la salle à
manger. Sa mŁre, assise sur une chaise, lui tourne
le dos, elle est en train d enfouir une Øpingle sous
son chignon. Les bras sont un peu gras, le dos
bien droit. Sa silhouette est encadrØe par la lumiŁre
blanche qui vient de la fenŒtre. Brusquement, sa
mŁre s affale sur ses coudes et laisse tomber sa tŒte
entre ses mains. Elle soupire. De la porte, MercØ
observe cette femme en tablier, massive. A quoi
pense-t-elle ? MercØ aimerait voir son visage, ses
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yeux,eleaimeraitsurprendrechezsamŁreuneex-
pression qu elle ne conna t pas dØj :
Maman…
Adeline se retourne, encore Øblouie, elle ne dis-
tingue pas sa fille :
J ai fait une tache d encre sur ma jupe.
Sa mŁre se raidit à nouveau.
Eh bien, montre-moi.
MercØ a grandi dans ce huis clos. Travaille ! Etu-
die ! Secoue-toi ! MartŁle sa mŁre, et le ton d Ade-
line devient de plus en plus amer au fil des ans. Les
encouragements qu elle profŁre à sa fille sont ceux
qu elle destinait jadis à son mari, alors qu ils ve-
naient d arriver en France et qu elle Øtait sßre qu il
suffirait de faire preuve d obstination pour se frayer
un chemin dans ce pays d adoption. Prends ton des-
tin en mains, forge ta personnalitØ, accumule les expØ-
riences…MercØrestehermØtiqueàcesformules,elle
n’a jamais ressenti la ferveur rØvolutionnaire de sa
mŁre, elle n a jamaislu Marx ouBakounine, elle ne
s’est pas battue sur le front pour dØfendre la RØpu-
blique: lesfilsetlesfillesdesvoisinsØmigrØsrŒvent
tous de devenir avocat ou mØdecin en France pour
fuir la nostalgie moribonde de leurs parents.
Adeline part se coucher aprŁs le repas et lit tou-
jours une heure avant de s endormir. Claudi, restØ
seul dans son fauteuil, Øcoutelaradio jusqu aupetit
matinpuissetra neauxc tØsdesafemme. Ilsn’ont
pas osØ faire chambre à part, par convention et par
scrupule.
A l Øcole, ses professeurs l appellent MercedŁs.
Ilyatoujoursquelqu unquecelafaitrire. Celafera
rireaussi,leprØnomdemamŁre.
Adeline note dans son journal :
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