Mercedes et les bourreaux

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Que feriez-vous si vous étiez capable de lire au fond des êtres comme dans un livre ouvert ? Ce don ne deviendrait-il pas un peu encombrant ? Ne vous ferait-il pas un peu peur ?
Mercedes est une jeune femme très belle, mariée à Nicolas dont elle est amoureuse depuis le lycée. Privilégiée, elle file des jours heureux. Elle n'a jamais voulu de ce don qu'elle juge inutile, elle l'a alors mis de côté depuis bien longtemps.
Un enfant de son entourage disparaît et soudain tout bascule. Cette capacité va reprendre tout son sens lorsqu'il faudra venger sa perte. Petit à petit, les choses vont se mettre en place. Mercedes va se faire repérer puis enrôler par le ténébreux Marcus dans un combat contre "les bourreaux" qui la dépassera et qui peu à peu la conduira à sa perte.


Publié le : jeudi 20 février 2014
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EAN13 : 9782332566904
Nombre de pages : 348
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ISBN numérique : 978-2-332-56688-1

 

© Edilivre, 2014

Citation

 

« Je n’aime pas la vie mais la justice qui est au-dessus de la vie. »

Albert Camus, Les Justes

Ils sont fous, les gens, vous savez. La plupart du temps ils ne savent pas qu’ils vous aiment ni comment vous aimer.

Mercedes et les bourreaux

 

 

– Je bande beaucoup pour toi, tu sais.

Il me dit cela nonchalamment comme s’il venait de me faire remarquer que j’ai une tâche d’encre sur la joue et, bizarrement, il n’a pas été vulgaire en me lançant ces mots. Cela sonne plutôt bien cette phrase inattendue en ce lieu fade et triste, en cette grise journée.

J’esquisse un très léger sourire presque amusé. J’ai toujours eu du respect, malgré moi, pour les hommes qui osent, qui se lancent et viennent au-devant de moi. J’ai toujours préféré l’audace sans scrupule à la niaiserie des timides, des introvertis, des ambivalents. J’ai souvent trouvé de la beauté, une forme de poésie peut-être aussi, dans la crudité de certains mots expressément sexuels.

– C’est intéressant ce que vous venez de me dire.

Je n’ai pas changé de ton, j’ai gardé le même depuis le début de la discussion. Je garde toujours ce ton doucereux, net, clair, limpide. Nous sommes assis face à face, une petite table en pin nous sépare. Deux ou trois gardiens discutent entre eux, à voix basse, au fond de la salle trop éclairée par les néons. Mes yeux ne s’habitueront jamais à cette lumière triste et agressive. C’est dimanche après-midi et l’heure des visites familiales vient de commencer. D’habitude nous nous retrouvons dans un local dédié mais, il m’a été indiqué à l’accueil qu’on y effectuait des petits travaux et que, exceptionnellement, nous nous retrouverions là aujourd’hui.

Les premières épouses, mères, maîtresses s’installent aux petites places qui parsèment cette grande salle. De l’espace a été laissé entre elles comme pour créer un peu d’intimité entres les visiteurs et les détenus. Je n’ai qu’à effleurer leur regard une fraction de seconde et je sais laquelle est là parce qu’elle a peur, laquelle est venue pour parler des enfants, laquelle a déjà un amant qui occupe toute sa tête, laquelle donnerait n’importe quoi pour être ailleurs et ne plus aimer l’homme qu’elle est venue visiter, qu’elle visite depuis trop longtemps.

Il ne dit plus rien, il n’a pas levé les yeux du journal qu’il fixait quand il m’a dit qu’il bandait pour moi. Il n’attend rien, je pense, il avait juste envie de me mettre au courant de cela au beau milieu de sa lecture de l’article phare du Monde de ce matin. C’est moi qui reviens vers lui.

– Est-ce à dire que vous bandez là pour moi tout de suite ou qu’il vous arrive simplement de bander lorsque vous pensez à moi ?

Moi aussi, j’ai le même ton détaché que le sien, c’est un peu comme s’il m’avait demandé l’heure au beau milieu d’une rue passante et que je la lui ai donnée et, qu’au passage, j’en ai profité pour lui demander ma route.

Il lève enfin la tête et me fixe. Il me sourit de son sourire éclatant de millionnaire, il se penche un peu vers l’avant en croisant légèrement ses grandes mains sèches aux ongles nacrés, parfaitement polis et soignés.

Il n’essaie pas vraiment de me jauger ou de cerner un quelconque début de réponse sur mon visage qu’il scrute à peine, convaincu qu’il est de me connaître un peu.

C’est la première fois qu’il quitte le vouvoiement poli, presque obséquieux, qu’il quitte son ton plat et monotone. Il porte une chemise blanche au col amidonné. C’est tout ce que je distingue de lui derrière cette table. Quand je suis arrivée, accompagnée des gardes, il était déjà assis là, il était derrière son journal et il m’attendait sans paraître m’attendre.

Quel âge a-t-il déjà ? 54, 55 ans ? Je ne sais plus. Ses yeux noirs encadrés de sourcils épais plus noirs encore que sa pupille sont encore braqués sur moi. Je me rappelle que j’ai toujours aimé les beaux yeux sombres, les regards d’ébène et que j’ai toujours aimé qu’ils se posent sur moi et qu’ils y restent le plus longtemps possible.

Je ne baisse pas les yeux, je le fixe aussi, imperturbable. De toute façon, il ne me perturbe pas quoi qu’il fasse ou dise. Nous ne parlons plus, tels deux chiens de faïence, nous restons là et aucune émotion ne passe.

– Je vous prie de bien vouloir m’excuser mais j’ai très peu de temps pour vous aujourd’hui… J’ai eu une longue journée et l’aiguille de l’horloge tourne si vite.

Je lui souris gentiment en ponctuant ma phrase. Il ne sourcille pas, ne bouge pas un cil. J’écarte la chaise de la table et je décroise mes jambes en retenant d’une main ma jupe plissée. Mes collants de soie crissent maintenant sous la table. Agile, il a discrètement passé une de ses mains sous la table et, d’un doigt léger, il caresse mon genou droit. Je m’écarte sans chercher à le repousser, je m’écarte tout simplement en terminant le mouvement opéré pour me lever de ma chaise.

Il me fixe toujours de la même manière.

– Je bande pour toi tout le temps.

Et il replonge ses yeux dans le journal qu’il empoigne maintenant des deux mains.

Nous ne nous saluons pas, ni l’un ni l’autre. Je lui tourne déjà le dos en me dirigeant vers la porte.

L’un des gardiens qui m’a vue plusieurs fois tente de nouer le dialogue en me raccompagnant et me parle des intempéries dans la région ces derniers jours. Je lui laisse comprendre en augmentant la vitesse de mes pas que je suis très pressée. Un peu déçu, il déverrouille et entrouvre la lourde porte et me laisse emprunter le dédale de couloirs et de portes qui me ramèneront vers l’accueil puis, enfin, la sortie.

Je suis déjà dans ma voiture, j’ai traversé sans les voir tous les sas de sécurité de la prison, longé sans les regarder tous les couloirs et je n’ai même pas réalisé que j’étais à l’air libre en traversant le parking des visiteurs.

Comme d’habitude, j’ai oublié où était la voiture mais aujourd’hui, j’ai eu de la chance, mal garée, j’ai pu apercevoir du premier coup d’œil le capot noir et mat de ma vieille SAAB cabriolet.

Je réalise que je n’ai pas dû marcher mais cavaler, voler jusqu’à ma voiture. Quelque chose m’a irritée, mais quoi ? Le fait que l’autre raclure de bidet me désire et me le balance au visage ? Non, pour son désir, je le savais déjà. Le fait qu’il se soit autorisé à me tutoyer, à installer cette intimité sans que je lui en ai donné l’autorisation, sans que je l’ai contrôlé ou voulu ? Non plus… Ou si, peut-être. Peut-être que je n’ai pas supporté de n’avoir anticipé ce qu’il allait me dire…

Et puis, je m’en fous, je n’ai qu’une hâte : c’est appuyer sur le champignon et rentrer vite chez moi retirer ce sinistre tailleur et plonger dans un bain bien chaud.

Le tonnerre se met soudain à gronder… Merde, il pleut ! Encore une heure de route à tuer sous la pluie et mon autoradio de Satan qui ne fonctionne plus. Agacée, je balance avec violence mon sac façon Bernadette Chirac du côté passager. Re-merde ! Mon putain de sac a glissé sur le sol et la moitié de son contenu se déverse par terre. Il était ouvert… Ouvert, bien sûr, depuis qu’on l’a fouillé.

Je fais ça aussi : je ne referme jamais mes sacs à main après leur fouille. Je perds toujours ma voiture dans les parkings et je ne ferme jamais mon sac.

Le gros moteur de ma belle suédoise est lancé, je peux déclencher les essuie-glaces et rentrer.

Lorsque j’arrive enfin, Héraklion, mon bull-terrier, jappe derrière la porte de l’appartement. Je pousse la porte et hop, il est déjà sur moi avec ses grosses pattes, coinçant déjà son gros museau sous ma jupe en guise de bonjour.

Je prends sa grosse tête entre mes mains et la caresse. Héraklion cligne ses yeux minuscules sous mes caresses et daigne enfin s’écarter pour me laisser refermer la porte derrière moi. Je n’ai même pas la patience d’atteindre la chambre, je me déshabille déjà dans l’entrée, arrache un à un ces vêtements que j’exècre et les jette un peu partout en me dirigeant vers la salle de bains. Il est près de 18 heures, je suis nue, j’ai quitté mon accoutrement. Héraklion me fixe, assis sur l’arrière-train, de ses petits yeux amusés. On dirait qu’il sait que ça ne se fait pas de se déshabiller sauvagement toute seule dans un couloir et de traverser un appartement à poil quand on n’a pas pris soin de tirer les rideaux pour se cacher du voisinage.

– Ben quoi ? T’as jamais vu une femme nue, toi ?

 

 

Je m’appelle Mercedes, j’aurai 36 ans demain. Je suis cette belle femme brune toute fine aux longs cheveux noirs, tirés soigneusement en arrière pour dégager le parfait ovale de son visage et dont le portrait circule depuis de longues semaines à la une des journaux télévisés. Dire de soi que l’on est belle, c’est vaniteux et suffisant mais je suis indéniablement « jolie » depuis ma plus tendre enfance avec mon charme latin, mes traits droits, ma peau que l’on devine veloutée à distance, mes lèvres écarlates en forme de cœur pulpeux et mon regard ténébreux. Croyez-moi, souvent je me serais passée de cette beauté, si j’avais eu le choix, je serais passée inaperçue pour échapper à certains regards. Parfois, un peu, j’aurais voulu qu’on ne me remarque pas.

Cette beauté, c’est mon héritage, ma mère me l’a léguée avec tout le reste de notre patrimoine.

Je suis assise sur le banc des accusés et j’attends le verdict, mon verdict. Ce verdict qui conclura une histoire qui ne m’appartient plus.

Ma vie se résume désormais à ce long récit qui a été raconté, altéré, reconstruit, sublimé, sali, fantasmé, rêvé, déprécié… Dans tous les cas, une vie ne peut pas être contée sans être un peu imaginée par celui qui la raconte, sans qu’il y mette un peu de soi, quand bien même il mettrait toute sa volonté à la retracer de façon précise et détaillée, même ainsi en toute objectivité et avec des recherches fouillées d’historien. Cela, aucun d’entre nous ne saurait faire.

Ma vie, jetée en pâture d’abord aux médias qui l’ont traquée et ensuite, aux gens de loi qui vont aujourd’hui la juger.

Je porte pour l’occasion de mon verdict un tailleur-jupe noir couture satiné, très saillant mais très sobre aussi qui ceint ma taille et ma poitrine, offert par mon ami d’enfance, accessoirement mon avocat dans cette affaire.

Quoi qu’il arrive ma vie va basculer. Quoi qu’il advienne, je ne serai plus Mercedes, je serai une autre.

Je serai une prisonnière de plus ou moins longue durée. Je serai une sorte de sainte respectable pour certains, une criminelle pour d’autres. A certains yeux, je suis une atteinte à la République, à l’ordre établi, aux règles, à la Justice des hommes. A d’autres yeux, je suis aussi une héroïne moderne, un vengeur de l’ombre, une arme mystique et secrète.

Moi j’ai seulement fait ce qui me paraissait juste, ce pour quoi on m’engageait et me payait. Je n’ai défendu aucune cause, aucun idéal, aucun principe. J’ai tué au coup par coup, sur commande en prenant tout le temps qu’il fallait pour le faire et le faire très bien. Le génie de mes crimes c’est leur avant-gardisme : je n’ai pas tué de mes mains ni à distance et je n’ai pas payé un autre que moi non plus. J’ai tué doucement, à petit feu, tranquillement sans jamais me souiller de sang, sans arme, sans contact physique. J’ai été fichtrement efficace. Et c’est bien ça, leur foutu problème.

Va démontrer et juger que je suis coupable de tous ces crimes quand la seule arme tangible c’est moi, cette ravissante créature brune, terrorisée et pâle sur son banc d’accusés.

Va me dire que j’ai eu tort de faire tout ce que j’ai fait et de l’avoir fait pour toutes ces familles qui sont là, dehors et clament mon nom, hurlent à la Presse et devant toutes les télés de France que je ne devrais pas être jugée.

Va mon gentil Juge, libère-moi. Dis-moi ce que je suis. Dis-moi si je suis dans le clan des justes ou celui des damnés. Dis-moi car aujourd’hui, je ne sais plus qui je suis ni dans quel camp je me trouve. J’attends, je vous attends patiemment toi et ton verdict. Je ne ferai aucun scandale, je ne verserai aucune larme, ne pousserai aucun cri de révolte comme l’ont fait tant de fois ces mois-ci les gens de mon « fan-club »… Oui, je sais, il faut être un peu con pour créer un « fan-club », je trouve ce concept stupide et je ne comprendrai jamais que l’on se passionne et se batte pour un inconnu sur lequel on fantasme et dont on ne sait rien. Ce serait-on tant intéressé à moi si je n’avais pas été si jolie ? Mais le mien de « Fan-club », j’avoue, il aura fait couler beaucoup d’encre.

Il aura fait un tel tapage, un tel bordel un peu partout et dans tous les ministères. Ils m’ont même créé une page sur Facebook et ils font circuler des pétitions pour qu’on me libère… Les cons.

M’ont-ils demandé mon avis, d’abord ? Et si je ne voulais pas qu’on me libère. Et si, je n’avais attendu que cela : qu’on me juge.

Je n’ai pas envie qu’on me cite en exemple. Je n’ai pas envie qu’on m’encense, qu’on m’acclame.

Toute ma vie, j’ai été aimée, adorée, chérie. J’ai peut-être envie d’être seule, face à mes responsabilités, face à ce que j’ai fait, face à la vraie Justice des Hommes. Je n’ai pas envie que l’on me défende, que l’on s’essouffle pour moi, pour rien. Mon geste n’est pas assez beau, assez noble pour mériter cela. Allez défendre ceux qui en ont vraiment besoin, ceux qui le méritent. Si au moins, j’avais essayé de rendre le monde meilleur… Je mériterais ce tapage, je mériterais qu’on m’adore. Qu’ai-je fait pour ce monde ou pour ces gens qui m’attendent au-dehors ?

Ne me défendez pas sous prétexte que vous avez vu à la télé ma petite tête mignonne et mes grands yeux noirs de biche quand ils m’ont attrapée et menottée comme s’ils avaient coincé Jack l’Eventreur et que les premiers journalistes m’ont mitraillée de flash devant le commissariat de Police. D’ailleurs, que faisaient déjà t’ils là, ceux-là ? Qui les a envoyés ? Mystère irrésolu.

Non, ne me défendez pas car moi, Mercedes, dans le fond je vous méprise.

J’ai fait ce que j’avais à faire, ce qui me paraissait juste et puis, je me suis laissée entraîner et embarquer dans une histoire qui, très vite, m’a dépassée.

Ne soyez pas naïfs, ne croyez pas que je n’ai fait cela que pour une bonne cause. J’ai agi par colère et aussi pour un homme.

Ne me citez pas en exemple, vous risqueriez de me faire vomir sur mon tailleur à 2000 euros.

Non, laissez ce Tribunal me juger. Laissez-le se prononcer sur ce que j’ai fait, sur ce que sera demain ma place dans la société.

Laissez quelqu’un trancher pour moi, pour vous, pour nous, piètres et faibles petits humains. Qu’est-ce qui est juste et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Qui étais-je pour aller au-delà de la Justice des Hommes, de ses limites ?

Blaise Pascal a écrit « Il n’y a que deux sortes d’hommes : les uns justes, qui se croient pécheurs :

les autres pécheurs, qui se croient justes ». Où me situe-je ? Nulle part. Je n’ai jamais pris le recul nécessaire sur ce que j’ai fait, jamais. Aucune introspection, jamais. Je n’ai pensé ni au bien ni au mal, je suis restée dans l’action, m’y suis réfugiée.

Ne me donnez pas tant d’importance, je suis une criminelle qui n’a pas compris ses crimes. Et rien n’est pire que cela. Laissez-moi comparaître devant la Justice puisque j’ai troublé l’harmonie sociale.

Laissez-les confronter ma définition à la leur. Laissez-les mesurer ce que j’ai pu faire et chiffrer en années de prison mes méfaits, mes outrages.

Je m’appelle Mercedes Delaurent, j’ai 36 ans, je les aurai le 23 Septembre pour être précise. Voilà cinq ans déjà que je travaille pour une organisation occulte qui m’a choisie, sélectionnée, entraînée puis payée pour tuer.

Voilà cinq ans que ma vie m’a en quelque sorte échappé.

Pour comprendre ce qui m’a guidée à croiser ce groupe, il faut remonter plus loin dans le temps encore.

 

 

La vie m’a beaucoup gâtée sans pour autant m’avoir vraiment épargnée mais, à cette époque, j’avais tout pour être heureuse. J’aimais Nicolas depuis le lycée et Nicolas m’aimait.

Nous étions fous l’un de l’autre et nous étions mariés.

Originaires de Saint-Cloud, nous vivions à Paris depuis nos années d’études. Nicolas avait réussi le barreau et aidés de l’argent hérité de nos parents, nous nous étions installés dans un superbe appartement aux Abbesses. Nous résidions dans une petite copropriété et nous avions vue sur une jolie cour intérieure, fleurie et arborée. On y entendait les enfants de l’immeuble jouer les dimanche après-midi et leurs chamailleries remontaient comme des chants jusqu’à nos fenêtres ouvertes.

Nicolas « besognait » beaucoup et moi, insouciante, je travaillais comme il me plaisait, à mon compte, chargée de recherche à la rescousse des cabinets de chasse de têtes débordés. Métier si facile pour moi, la chasse et surtout la capture de têtes… Capter quand les autres guettent, c’était ce qui faisait ma « supériorité », mon art, mon atout suprême. Chercher, trouver, provoquer un rendez-vous, cerner, convaincre, débaucher. Six étapes que je maîtrisais à merveille. Je ne me trompais jamais sur les profils et les gens que je « débauchais », je les convainquais toujours. Quand bien même je l’aurais vraiment cherché, je ne pouvais pas me tromper sur qui j’avais en face de moi, ses compétences, ses acquis, ses potentiels, ses souhaits d’évolution, ses motivations les moins avouables.

J’avais un don pour cela depuis toujours mais ce don ne s’arrêtait pas là et, bientôt, il allait être exploité tout autrement.

J’étais douée mais je n’aimais pas les études, la compétition, les longues heures d’apprentissage où on nous clouait sur des bancs à ingurgiter des théories, des concepts, des formules.

Ça, je le laissais à Nicolas, c’était son credo. Pourtant, j’obtins un second cycle d’école de commerce, une des plus prestigieuses. Je ne citerai pas son nom pour ne pas lui faire mauvaise réputation. Après tout, je suis une criminelle. Je ne vais pas en rajouter en précisant qu’une criminelle a obtenu sans aucun effort, sans rien foutre même, un des plus prestigieux diplômes d’une haute école de commerce.

Trop de comptes à rendre déjà à la morale, je ne vais pas en rajouter et me mettre aussi l’Education Nationale à dos.

Quel acharnement, Mon Dieu. Deux mois de procès qui m’ont paru des années, des décennies, des siècles. Deux mois à répéter les mêmes choses et à me faire crier dessus par Jean, mon avocat. On se connaît depuis si longtemps, lui et moi que l’on s’engueule comme frère et sœur. Là, par exemple, pour le tailleur que je porte, on s’est franchement disputés.

« Et bien sûr, tu choisis le tailleur avec la jupe la plus courte de la collection ! Dis-donc, tu crois vraiment que cela va t’aider de leur montrer tes cuisses jusqu’au ras de tes fesses ? Tu ne pourrais pas pour une fois dans ta vie, cesser de jouer les belles bourgeoises provocantes et prendre l’air d’une sainte aux yeux doux pour adoucir les médias, les jurés ? Je te l’ai expliqué maintes fois, bordel, être belle, élégante et riche : ça ne pardonne pas ! »

Jean, encore tout rouge de son énervement, se calme et reprend son souffle : « Et en plus, tu sais quoi, ce tailleur couplé avec tes cheveux de Corbeau te donnent un air de Morticia Adams ! »

Ce qu’il est vieux jeu et paternaliste, parfois. Je l’ai connu adolescent, tout petit, tout maigre et aujourd’hui, il est cet avocat dodu au double menton charmant qui m’engueule telle une petite fille qui aurait oublié les règles de bienséance.

« Excuse-moi, mais ça c’est mon style, ça l’a toujours été et quand je croupirai en Prison, j’aurai rarement l’occasion de porter à nouveau ce type de vêtements… Vu que tu n’es pas trop mauvais comme avocat je peux espérer sortir avant ma cinquantaine mais qui sait si je pourrai encore rentrer dans ce genre de truc… Alors sois gentil, va m’acheter le tailleur qui est à la page 15 de ce magazine.

Tu vas chez Yves Saint Laurent, tu le demandes en taille 38 et tu me le ramènes… Et je te promets que même si la jupe est très courte, je mettrai une petite culotte, au cas où. »

J’adore ces moments-là où mon brillant petit avocat, déstabilisé, devient rouge pivoine.

– Ce n’est pas très compliqué tu sais d’amadouer les jurés… Je me tourne vers eux, je leur lance mon petit sourire N° 5, tout le monde est sous le charme… Et hop, je suis relaxée… Ce ne sont que des hommes après tout.

Jean soupire profondément et lève les yeux au ciel pour le supplier de me trouver illico un nouvel avocat, sans aucun doute. Je lui lance un tendre sourire qui dit « Voyons, je plaisante ! ».

– Tu sais ce que je préfère chez toi Mercedes ? C’est ton sourire n° 4… Tu sais, c’est celui qui avoue que tu n’es pas si sûre de toi que tu en as l’air.

Il est vraiment brillant, c’est vrai. Il a su me défendre, me guider. Tout de suite, il est venu à ma rescousse. Il a pourtant pris le parti de Nicolas lors du divorce… D’ailleurs où en sommes-nous de ce divorce ? Même pas sûre qu’il ait été prononcé. En même temps, c’était simple. On se séparait à l’amiable, sans heurts, sans clash, sans rien du tout.

On se quittait sans passion, sans débat. Jean s’occupait de tout, faisait le lien entre nous.

Nicolas avait quitté l’appartement et dormait à l’hôtel. Etrangement, nous n’étions pas si tristes que nous aurions dû l’être. Nous que la vie n’avait jusqu’ici jamais séparés, peut-être que l’idée de retrouver une forme de liberté, d’« aération » nous consolait un peu. Peut-être que se dire que nous étions assez jeunes pour tout recommencer nous apportait de l’espoir. Peut-être… Je ne sais plus.

A cette époque, je ne touchais pas terre, j’étais comme au lendemain d’une grosse cuite sauf que ce lendemain a duré des semaines. Comme une victime du Jetlag, j’avais perdu le fil des jours et le sommeil et j’attendais que tout, peu à peu, se remette en ordre autour de moi. J’étais sonnée mais pas vraiment triste. Est-ce que je comprenais que nous allions vraiment nous séparer, que nous n’avancerions plus ensemble, côte à côte… Je ne sais plus.

« Reste concentrée sur ton procès et rien d’autre ! » rugit Jean lorsqu’il me surprend pensive.

 

 

Jean m’a tout expliqué sur le déroulement d’un procès d’assises.

Tout va commencer par la sélection des jurés parmi une liste déjà tirée au sort de citoyens. C’est le Président qui procède au tirage au sort de 9 jurés et de deux suppléants. L’Avocat général, représentant du Ministère public, dispose de 4 récusations, la défense de 5.

Une fois le jury sélectionné, la greffière procède à la lecture de l’ordonnance de renvoi devant la cour d’assises, qui est une sorte de « résumé » de l’instruction, et qui doit donner les raisons ayant conduit au renvoi de la personne pour jugement.

Ensuite, le déroulement de l’audience est laissé à la libre appréciation du Président : c’est lui qui assure la police de l’audience et qui en a la maîtrise.

Le Juge a donc commencé à m’auditionner sur les faits, sur ma personnalité… C’est étrange, solennel, un peu effrayant. J’ai répondu comme un robot, Jean m’ayant très bien préparée.

Ensuite, ce fut l’audition des enquêteurs de Police et le lendemain, celui des experts… Foutus psy, ils ne m’ont pas loupée : intelligence supérieure, tendance à la manipulation, etc. En gros, j’ai tout de la tueuse sadique de Basic Instinct. Mon charme sulfureux n’arrangeant en rien les choses, je ne blâmerai pas les jurés qui feraient inconsciemment l’association avec cette fort jolie psychopathe.

Le surlendemain, on m’a à nouveau auditionnée. De ses grands yeux fixes, mon gentil Juge m’a demandé si je me reconnaissais dans ces portraits de moi et m’a demandé à nouveau ce qui m’a poussée à faire cela.

Mercedes-le-petit-robot a répété, pour la énième fois : « J’étais très en colère et j’ai fait ce qu’il me semblait juste pour Edith ».

Et ce fut, la plaidoirie de la défense… Jean a été superbe, superbement éloquent même. Il est assez beau quand il plaide ce petit être aux traits épais et disgracieux. Il a parlé très longuement, si longtemps de moi et de qui j’étais que je me suis lassée de moi-même.

Et puis il y a eu la mise en délibéré du jury… Ils se sont éclipsés 6 longues heures.

Ils ont fini, on m’a gentiment reconduite sur mon banc. Jean est maintenant assis un peu plus bas. Je jette de temps en temps un coup d’œil sur ce crâne dégarni familier, presque brillant. Ce crâne chauve et luisant est mon seul appui. Le seul crâne auquel je fasse confiance. Le seul à vouloir me sortir de ce guêpier sans aucun doute et à vouloir le faire par amitié.

Je pense « C’est donc ça l’amitié… Défendre bec et ongles un être indéfendable qui ne veut même pas qu’on le sauve, qui n’écoute rien de vos préconisations, qui nargue les journalistes à votre insu et vous rit au nez quand on l’engueule. C’est aussi refuser qu’on lui règle les honoraires… Jean refuse que je le paye alors que je suis pleine aux as. C’est donc ça, l’amitié, rester jusqu’au bout, malgré tout et tenter de sauver la peau de l’autre même s’il refuse de tout confesser, de tout nous raconter.

C’est se battre coûte que coûte pour lui sauver la mise parce qu’on sait dans son for intérieur que l’on doit le sauver. C’est avoir foi en l’autre jusqu’au bout ».

L’Humanité est parfois magnifique, si bien faite. C’est sur cette beauté là des hommes que j’aurais dû me concentrer.

Ces dernières années, je n’ai vu que la face sombre de l’humanité, j’ai passé tant de temps dans les prisons, tant de temps à correspondre avec les plus abjects des hommes, à leur parler, à m’intéresser à eux, à lire au fond d’eux. Je ne dis pas qu’il n’y a que des méchants et des êtres définitivement perdus en Prison, je dis qu’à moi, on m’a confié les plus vils, les plus monstrueux, les plus ignominieux, les plus faisandés des êtres. Et j’ai foncé tête baissée, j’ai plongé dans leur ignominie comme si j’étais à moi seule capable de faire Justice et de les balayer de ce Monde.

Pauvre folle, pauvre poupée brune qui se trouve encore troublante et sexy sur son banc… Pour qui t’es-tu prise ? Pour Dieu ? Pour sa main ? Pour une intervention divine ? Regarde toi, maintenant… Où est passé Marcus ? Il ne s’est même pas déplacé au Tribunal. Il n’est même pas là. Regarde encore autour de toi. Aucun d’entre eux n’est venu. Ils t’ont abandonnée.

Pour les incitations au suicide, qui est un délit spécifique, prévu et réprimé par l’article 223-13 du Code Pénal, j’encours trois ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende.

Pour les incitations à la commettre un crime ou de manière plus générale, une infraction pénale, par provocation ou instruction, j’encours 30 ans si on démontre ou prouve qu’il y a bien eu meurtre par ma faute.

Jean voudrait comprendre et m’a suppliée de lui expliquer, de donner du sens aux évènements, de lui raconter comment j’ai pu m’embringuer dans cette affaire.

– « Rien n’est pire pour ton défenseur que de ne pas comprendre… Je ne parle pas des actes ni des motifs. Ça, pour moi, cela n’a pas grande importance. Pourquoi les gens commettent des crimes et par quels moyens m’importe peu. Je les défends et ils me payent pour cela, point. Je ne juge pas non plus, ce n’est pas mon rôle. Bien sûr, je dois asseoir ma défense sur un système de valeurs, je dois faire référence à une éthique et aux jolies valeurs sociales. Si tant est qu’il en existe encore… Mais il ne s’agit que de tactiques simples et faciles pour sensibiliser les jurés et les juges aux brimades, aux injustices sociales sous-jacentes. On peut justifier beaucoup de choses, on peut toujours trouver des causes, des malheurs dans le passé des bourreaux qui les rendent à leur tour un peu victimes. Bref, je m’égare, Mercedes… Toi, je te connais depuis près de 20 ans. Je sais ta vie, ton parcours. Je sais ce que tu as fait, je sais comment tu l’as fait, je crois savoir un peu pourquoi tu as agi ainsi… Mais c’est toute cette énergie, toute cette colère, toute l’organisation autour de tes actes et leur répétition qui m’échappent. Je ne comprends pas ce qui a laissé place à ta colère, ce qui a été assez fort pour que tu recommences. Je ne crois pas à des actes compulsifs, à l’accomplissement d’une « œuvre » ou de toi-même dans ces crimes. Non, il y a autre chose. Non, tu n’étais pas seule, on t’a accompagnée. Il y a quelqu’un qui t’a en quelque sorte conduite à tout cela.

– Belle analyse, cher avocat.

– Tu ne me raconteras jamais toute l’histoire, n’est-ce pas ?

– Non, Jean, jamais. Sans vouloir t’offenser, bien sûr.

– Et cette personne ou ces personnes que tu couvres, elles te menacent ?

– Je ne couvre personne et personne ne me menace, ne t’en fais pas pour moi. Occupe-toi de ce que j’ai fait et de justifier mes actes. Fais-moi passer pour une dingue ou tout ce que tu veux. Fais juste en sorte que se clôture enfin cette histoire. Je ne te demande pas de sauver ma tête ou ma réputation. Je te demande simplement de clore le débat, d’adoucir la sanction si tu peux et de fermer ce dossier le plus vite possible.

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