Mère belle à peu agitée

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Noëmie, délaissée par son mari parti voguer du côté des vahinées, trouve tout à coup la solitude interessante et décide d'en finir avec les livres et les maris, des êtres imperieux, exaspérants, et qu'elle a cru longtemps nécéssaires.Elle abandonne sa librairie de quartier et décroche le seul emploi qui lui permette de voir trois films par semaine: responsable des caisses au cinéma Centre Ville.C'est le point de départ de multiples rencontres, qui la méneront ,parfois malgré elle, à devenir dans le désordre citoyenne,fausse journaliste,épuisée, européenne,et pour finir amoureuse.
Publié le : dimanche 19 juin 2011
Lecture(s) : 61
EAN13 : 9782748187663
Nombre de pages : 123
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2 Titre
Mère belle à peu agitée

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Titre
Murielle Gobert
Mère belle à peu agitée

Roman
Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-8766-0 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748187663 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-8767-9 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748187670 (livre numérique)

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8 Mer belle à peu agitée






Il y a déjà six mois que Françoise Sagan est
morte.
Tout de même un nom pareil, c’était
impossible de passer à côté. Sagan, fragrance,
élégant, fringant, mais aussi Françoise, framboise,
confitures et marmelades, châteaux et pelouses, un
peu de champagne dans la piscine, les pieds nus
dans la Porsche. .
Tous ses livres m’ont déplu, pourquoi alors
cet intérêt soudain, comme si la mort me la
rendait compréhensible, évidente à rebours.
Cette petite femme dans sa grande demeure
normande, juste une gouvernante à ses côtés,
une sorte de Proust rapetissée. Sûr qu’elle avait
rencontré ses rêves, qu’elle les avait étreint
même. Alors après ? Il faut mourir quand
même. Voilà, ma petite dame, vous avez tout
fait, le grand mariage avec l’écriture, la vie par
les 400 bouts, la gloire, vous finissez jetant des
phrases que la gouvernante rattrape, seule mais
pas perdue dans la maison, je vois bien sur la
photo du Quotidien de Normandie, vous avez le
regard un peu moqueur de celle à qui plus rien
ne manque, mais pas dupe, arrivée là il faut
quand même laisser sa place.
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Quelle mauvaise farce. À moins que. Arrivée
là, la mort ne soit plus celle que l’on croit. Pour
ma part je n’en sais rien, je ne m’appelle pas
Sagan, sagas, destins.
Juste Noëmie Trebord.
Longtemps moi aussi j’ai voulu être célèbre,
puis manquant de courage, je suis devenue
libraire. Mais les gens ont fini d’acheter des
livres depuis… Oh, depuis si longtemps...J’ai
fait faillite avec une boutique de poésie, quand
j’y repense c’est à pleurer de rire. Un magasin
entier rempli de poésie vous visualisez la
chose ? Des textes fleuves, des recueils de rien,
sur du papier si épais, si précieux…Poésie
française uniquement. Et il y avait de quoi
remplir les rayons à les faire craquer. Il faut dire
que je prenais tout le monde, même les tout-
petits, les auto-édités, les presqu’édités, les
talentueux, les ringards, les prétentieux, les
grandioses, les insouciants, tout ce monde-là
fricotait ensemble chez moi , à ne plus savoir
où mettre un pied, où poser un œil…
L’aventure dura quelques années, le temps de
perdre une minuscule fortune qui m’avait
permis d’ouvrir l’affaire.
Le soir de la liquidation, tout mon petit
monde vint reprendre son dû autour d’un verre,
et là je vis à quel point les poètes ensemble
m’insupportent. Je compris qu’un poète
possible est un poète seul, voire invisible, que le
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poète derrière son livre est amoché, et je ne
voulus plus voir ça.
Je travaille donc au cinéma. Rien à craindre
des comédiens, je ne les vois jamais. De toute
façon, même sortis de l ‘écran, ils restent beaux,
en toutes circonstances. C’est d’ailleurs parce
qu’ils sont comme ça qu’ils font ce métier. Au
cinéma je suis responsable des caisses. C’est
mon expérience de gestionnaire qui m’a permis
d’obtenir ce poste. Gestionnaire de poètes,
croyez-moi, c’est formateur, ça ouvre des
portes, même celle du Cinéma Centre-ville,
celui où l’on peut voir les films qu’ils ne
connaissent même pas dans les multiplexes. Je
ne dis pas ça contre les multiplexes j’adore aller
m’y gaver de pop corn , mais c’est la réalité,
c’est comme ça.

Depuis que j’ai arrêté de lire, car j’ai arrêté de
lire en fermant la boutique, j’ai pris la décision
en rentrant chez moi, le soir même de la
liquidation, plus de livres, plus d’histoires qui
me font coucher tard , fini, fini, FINI, depuis
que j’ai arrêté tout ça, je vois tous les films qui
sortent. C’est l’avantage de mon métier
excessivement mal payé : j’atteins à peine le
salaire du jeune homme qui garde mes enfants
afin que je travaille pour le payer, vous
saisissez ? Moi aussi j’ai du mal à comprendre,
mais c’est la règle du jeu. Je ne tiendrais pas ce
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rythme de trois films par semaine en étant mère
au foyer, il faut être réaliste, et connaissez-vous
un meilleur moment que celui-ci :
Il fait froid dehors, vous avez bu un petit
café, le siège est doux comme un pelage de chat
et rouge comme une robe de fête. Votre dossier
vous soutient tendrement, mais sans mollesse.
Deux heures en moyenne s’annoncent, deux
heures servies sur un plateau, portées par
l’imaginaire, où l’on oublie le générique de fin.
Je redoute toujours ce moment, j’y pense dès le
début du film, en essayant de m’y faire à
l’avance, mais chaque fois c’est pareil, quand les
noms défilent sur l’écran, j’ai toujours un
sentiment désagréable de vide et d’abandon.
Ces personnages qui vous ont emmené avec
eux sur leur barque, tout à coup, hop, le bateau
roule, ni une ni deux, vous voilà dans l’eau
froide, le quotidien. Si vous saviez le nombre
d’hommes qui détestent leurs femmes en
sortant de la salle obscure, et vice versa.
Je sais de quoi je parle, je connais le mariage.
Mon époux a comme on dit pris la poudre
d’escampette. Jusqu’au dernier grain…Pour ses
quarante ans, j’avais décidé de lui offrir le
symbole de ses rêves d’enfant, un voilier
d’occasion. Il est parti l’essayer dès le week-end
sur la côte près de chez nous. Et c’est là sans
doute que ses rêves l’ont kidnappé, en pleine
mer, à quelques encablures de la côte, mais déjà
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