Mes oncles d'Amérique

De
Publié par

"Ce quatuor arrêté dans une rue de New York, parmi la ruine de l’avenue C, la brise sale et chaude venue de l’East River soufflant sur nos jambes nues – depuis combien d’années ne l’avais-je pas convoqué ?"
Jours lointains des années 80, bruyantes fiestas dans les immeubles brûlés, cris des dealers, musique portoricaine, rires des petits Blancs, futurs artistes, futurs losers. Alphabet City n’est pas encore l’East Village.
Parmi eux, deux filles venues d’Europe qui courent la ville en baskets et santiags, et deux hommes cravatés serré, venus trente ans plus tôt d’une Angleterre disparue…
Ces oncles d’adoption, les filles vont les accompagner au bout de leur histoire – y perdant la jeunesse, y gagnant l’âge adulte.
Publié le : mercredi 31 décembre 2014
Lecture(s) : 2
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072568510
Nombre de pages : 80
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
EDITIONSJOELLELOSFELD Littérature française
Du même auteur chez d’autres éditeurs :
Roman de Roberte, Maren Sell, 1988 La boue, Maren Sell, 1989 Travesti, Maren Sell, 1991 Les ports du Nord, Le Seuil, 1998 Nous arrêterons le soleil, Le Seuil, 2002
Mes oncles d’Amérique
COLLECTION DIRIGÉE PAR JOËLLE LOSFELD
L’éditeur remercie chaleureusement Marianne Faurobert.
Illustration de couverture : Photo © Simon Stock / Gallery Stock (détail). © Éditions Gallimard, 2015. I S BN : 978-2-07-256850-3
Françoise Bouillot
Mes oncles d’Amérique Roman
ÉDITIONS JOËLLE LOSFELD
Figuretoi que l’oncle Mark est mort, me dit Grichka en levant haut la jambe de son fils – ce geste des mères quand elles changent leurs enfants et que, les empoignant d’une main ferme par la cheville, elles les soulèvent comme si elles voulaient les pendre. Tu te souviens de l’oncle Mark ? Ils l’ont incinéré et ils ont dispersé ses cendres. À sa demande, note bien, c’était tout à fait son genre. Elle changeait son marmot sur le lit, penchée, me tournant le dos. Je m’occupais du mien sur la table à langer, car Grichka et moi faisons depuis vingt ans les mêmes choses au même moment, et les deux bébés n’avaient que deux mois d’écart. Une main posée sur la cuisse de l’enfant, je tâton nais de l’autre pour attraper une couche propre, mais les cendres de l’oncle Mark m’aveuglèrent brutalement et je suspendis mon geste. C’est dans mes yeux que l’urne, en s’ouvrant, avait dispersé son fuligineux nuage, ce résidu de la combustion
7
qui jaillit le premier avant le mort luimême, plus gris et plus léger, plus loin dispersé au caprice des vents. — Ohé, du bateau, reprit Grichka en finissant de ficeler son fils dans sa couche, tu m’entends ? Elle se retourna, vit le froid immobile où me tenaient les cendres aveuglantes de l’oncle Mark, poussa un soupir. — D’accord, j’aurais dû m’en douter. Et j’aurais mieux fait d’attendre cinq minutes pour te lâcher la nouvelle, parce que là, je suis bonne pour une deuxième tournée de couches sales. Elle souleva son fils, le déposa dans le berceau où les petits dormaient têtebêche les nuits où leurs pères respectifs vadrouillaient ailleurs et où je restais chez elle pour bavarder et picoler tran quillement, se retourna : — Réveilletoi, ma fille, avant de faire tomber ton gamin. — Tu sais bien que je ne le lâcherais pour rien au monde, énonça ma voix du fond du rêve aveugle. Et en parlant j’affirmais ma prise sur l’enfant, ma main se refermant d’ellemême comme un étau. — Tu as su ça comment, pour l’oncle Mark ? — Quand je suis allée à Londres, la semaine dernière. J’ai croisé par hasard un type de sa famille à un vernissage de mon ami Zoltan, tu te rappelles de lui…
8
Grichka poursuivit l’antienne bourdonnante des amis proches et lointains installés partout en Europe et ailleurs, des galeries et des soirées, car elle n’a pas perdu l’habitude, qui m’inspire une envie confuse mais indifférente au fond, de naviguer entre tous les avions et tous les pays. Je n’entendais plus. L’urne s’ouvrait, laissant s’envoler son misérable contenu, je serrais la cuisse de l’enfant. Ses yeux aussi s’étaient emplis de cendres sans doute, car il avait cessé de gigoter et me fixait en silence. Je sentis Grichka arriver dans mon dos. Elle me poussa, fouilla dans le paquet de couches, se pencha sur le bébé : — Laisse tomber, je m’en occupe. Va donc fumer une clope dehors. Pour l’instant, tu n’es bonne qu’à ça, de toute façon. J’obéis sans discuter. Nous habitions sur la Butte, de part et d’autre du jardin du SacréCœur, elle au ras des escaliers qui descendent du côté de la rue de Steinkerque. C’était un novembre tiède et sans touristes ; j’allai m’asseoir sur les marches, sous le réverbère qui est là, et j’allumai ma première cigarette.
*
Ce quatuor arrêté dans une rue de New York, parmi la ruine de l’avenue C, la brise sale et chaude
9
venue de l’East River soufflant sur nos jambes nues et faisant voleter les cheveux pourtant férocement gominés des deux gentlemen qui nous faisaient face – depuis combien d’années ne l’avaisje pas convoqué ? De retour des courses, nos sacs d’épicerie dans les bras, nous les avions vus de loin s’avancer sur l’avenue rectiligne, jonchée de détritus que soule vait le vent d’août. — Vise un peu la dégaine de ces deuxlà, m’avait dit Grichka. Ils veulent se faire tuer, ou quoi ? Ils étaient bien remarquables en effet pour l’Alphabet City du début des années quatrevingt, longue suite de tanières de revendeurs de drogue doublée d’une vaste poubelle à ciel ouvert. L’un et l’autre en costume trois pièces coupé dans un épais tissu à chevrons malgré la canicule, et cravatés l’un et l’autre jusqu’à l’étranglement. Vieux aussi, bien trop pour un secteur où l’espérance de vie faisait chuter toutes les statistiques municipales. Parvenus à notre hauteur, le plus grand avait fait signe au plus petit de s’arrêter et nous avait abordées. — J’espère, mesdemoiselles, que vous faites bien attention à vous, dans ce quartier. Il n’est guère sûr, vous savez, surtout pour de gentilles jeunes filles comme vous. Grichka, qui détestait son père, ouvrit la bouche dans l’intention évidente de traiter le grand et
10
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Le Dos crawlé

de editions-gallimard

Le 35 mai

de livre-de-poche-jeunesse

suivant