Mes songes que voici

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Mes songes que voici sont un receuil de textes qu'André Maurois a placés sous le patronnage de Montaigne : « Tantost je resve, tantost je dicte en me promenant mes songes que voicy. »

Publié le : dimanche 1 janvier 1967
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246145899
Nombre de pages : 272
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I
COUPS D'INFINI
LES architectures de Dieu sont belles, dit-elle. Autour de nous les crêtes neigeuses et brillantes entouraient la vallée d'un cercle de diamant. La neige couvrait un des côtés de l'entonnoir, un manteau de sapins de l'autre moitié. Au fond, l'herbe était d'un vert presque liquide ; des arbres nus et pâles semblaient se réfléchir dans un lac végétal aux rives blanches.
— Voyez, lui dis-je, sur la route, au-dessous de nous, ces sillons profonds et parallèles qu'ont creusés les roues d'une voiture. Imaginez que dans le creux de ce virage, entre ces deux courbes de neige soulevée, vivent des êtres infiniment petits et, pour nos yeux, invisibles ? En ce moment deux d'entre eux regardent la double ligne blanche, régulièrement incurvée, qui forme le bord du sillon. « Admirons, disent-ils, ces crêtes neigeuses et les architectures de Dieu... »
— Ont-ils tort? dit-elle. N'est-ce pas une intelligence qui créa la route, qui dessina la courbe du chemin et cette double harmonie du virage P
— Intelligence humaine, lui dis-je. C'est la volonté d'un pauvre être, ignorant des fins de l'Univers et qui poursuivait seulement le maintien de sa brève et fragile existence... Nos amis du sillon adorent en ce moment l'œuvre de la camionnette du fermier, non celle d'un architecte divin. Qui sait si l'ordre surprenant que nous croyons, vous et moi, trouver dans le monde, n'est pas à son tour le signe de l'activité d'un animal immense, qui, dans une planète énorme, inconcevable, poursuit ses amours et sa nourriture ?
— Peut-être, dit-elle, mais cet animal, ses amours et sa nourriture font encore partie du plan de Dieu, comme la camionnette du fermier, comme vous-même qui en doutez... Vous souvenez-vous, dit-elle, du jour où je vous emmenai voir les taches du soleil ?
Nous étions sur la passerelle d'un paquebot interstellaire. Le vieil astronome aux boucles blanches criait des longitudes au timonier céleste. La coupole tournait vers un pinceau de lumière. Les taches, projetées sur un carton blanc, semblaient une maladie, lèpre du soleil, cicatrice jaune et violette d'un coup reçu. Des tempêtes solaires, disait l'astronome. On ne savait pas grand'chose, disait l'astronome. (La veille, en son laboratoire, un autre savant m'avait, au microscope, montré des coupes de cellules. Dans un monde circulaire, des plaines grises étaient semées de lacs plus sombres. La morphologie des cellules était peu connue, avait dit le biologiste. On ne savait pas grand'chose, avait dit le biologiste). Les taches du soleil ressemblaient aux cellules. Des paysages sans formes. Des paysages inhumains. Ce que serait sans doute la surface de la Terre vue par un habitant de Sirius. « Des taches, dirait le Siriate, des taches informes », et ce serait Paris, et ce jardin, et nous. Il aurait sous les yeux nos souffrances, nos espoirs, un jour de révolution, un jour de fête. Il aurait sous les yeux Paris le 14 juillet 1789, Paris le 11 novembre 1918. « Un degré plus à gauche, dirait-il à l'homme de sa coupole, ici granulations informes. » Dans la cellule aussi et dans ces noirs chromosomes, des êtres vivants réchauffaient aux feux du microscope leur existence infiniment brève. « On a calculé, disaient-ils, que la Grande Lumière inonde l'Univers depuis cent millions de millions d'années chromosomiques. »
La coupole tournait, les galets glissaient, la lunette montait. « Vénus », disait l'astronome au timonier. « Vénus », disait l'astronome, comme pour annoncer la prochaine station. « Dans le monde des étoiles, disait l'astronome, les décès sont plus fréquents que les naissances. Cet univers a commencé; il finira. Il a commencé de finir... Collez un timbre sur une pièce de deux sous (disait l'astronome) et mettez la pièce sur l'Obélisque. Si la hauteur du tout représente le temps depuis lequel la terre existe, à cette échelle la pièce de deux sous est le temps depuis lequel il y a des hommes sur la terre, et l'épaisseur du timbre le temps depuis lequel certains de ces hommes sont civilisés... Ajoutez un timbre pour chaque groupe de cinq mille années de civilisation. Continuez ainsi, de timbre en timbre jusqu'à ce que votre obélisque soit aussi haut que le Mont Blanc. Vous serez encore très loin de la durée probable de l'avenir humain... Cette image, qui est d'un de mes collègues, est à peu près exacte. Elle est consolante... Pourtant un jour, non seulement l'homme, mais la Terre, mais tout cet Univers retournera au néant... Peut-être ne fut-il qu'une pensée fugitive qui traversa l'esprit de Dieu. »
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