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Marco, employé, plumitif, et Jenny, initiée, ébranlée, se rencontrent sur le web, mais jamais dans la vie… Ils aiment lire, écrire, ils s’agitent, échangent leurs œuvres. Dans le magma incohérent du web, une amitié se noue, du plus banal au plus intime. Privés de tous les signes non-verbaux, ils en sont réduits à l'écrit pour délier leurs cœurs. Obligés de ne pas se serrer dans les bras, de ne pas se sourire… Alors ? L’amitié sur Internet peut-elle rester virtuelle ?
Publié le : mardi 14 juin 2011
Lecture(s) : 111
EAN13 : 9782748129885
Nombre de pages : 167
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Sébastien Cliville
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CORRESPONDANCE(FICTION)
© manuscrit.com, 2003
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CATALOGUE A LA STENDHAL, MAIS PAS DE PANIQUE !
Même très légèrement diplômé à la fac, je suis ouvrier et je fabrique des choses avec mes petites mains fines, et alors, le soir, j’écris à la maison pour m’évader. J’aurais aimé en faire mon métier, mais je manque de constance et je crois qu’il est un peu tard pour s’affoler. J’ai commencé à écrire à dix ans peutêtre ; j’avais installé un poste de nourrissage dans le champ, der rière chez mes parents, à l’époque mon père essayait de maîtriser la végétation avec sa troupe d’oies. Les oiseaux (les sauvages) venaient à mon poste, et je les espionnais à la jumelle depuis une lucarne qui donnait sur le pré envahi d’herbes folles, mon père n’a jamais été un fana des produits chimiques, il est chimiste de métier, je crois que c’est une raison suf fisante ; je regardais aussi les oiseaux perchés sur les fils le long de routes ; j’allais me balader dans les bois, mesHulottesous le bras ; je notais toutes mes petites observations sur un cahier et commen tais les péripéties des moineaux, des picsverts et des bruants que j’avais l’heur de rencontrer. J’avais appelé ça mon calendrier naturel. Devenu collé gien, j’avais ensuite rédigé un journal intime, vers les treizequatorze ans, je m’attardais sur des pa lourdes que nous étions allés les cueillir sur la côte, et dont l’abondance nous avait égarés : nous avions
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commis une authentique boucherie en ratissant le sable sur un hectare au moinsL’odeur des fruits de mer un peu avancés me donne encore la nausée Je racontais ma petite vie de collégien. J’étais heu reux à l’époque, j’avais certes quelques déconvenues sentimentales et beaucoup de gros boutons blancs sur le visage, mais j’avais de bons copains dans la classe. Tiens, j’en ai encore rencontré un de cette époquelà, l’autre jour, il avait un peu empâté et moi j’avais la barbe, mais nous nous sommes bien re connus. On n’a pas trop su quoi se dire au milieu des fruits et légumes. J’ai perdu ce journal du col lège, tant pisJ’ai trente ans, je ne suis plus un en fant. Plus tard, j’avais également commis un mau vais roman autobiographique, j’y écrivais mes aven tures sénégalaises et mes premières amours déçues ; j’avais pareillement produit un gros journal lors de mon troisième voyage en Afrique, pour Gaëlle, mon amour ambigu de l’époque. J’avais aussi inondé la pauvre Blandine de courriers quasi quotidiens. C’est peutêtre une des raisons qui l’avaient poussée à me jeter. J’avais de même écrit un blocnotes en faisant le tour des îles, en Grèce, à mes dixhuit ans. Fabrice, cyberpunk, l’avait illustré ; il a toujours ce cahier, je suppose. Pour achever mon petit catalogue, j’ai si gné un contrat d’édition pour mon carnet de route en Andalousie. La plupart des ces écrits ont été perdus, dom mage, ça aurait plu à Freud, mais ça m’a fait plaisir de les avoir exhumés un instant. J’ai eu l’impres sion d’avoir visité la tombe d’un ami très cher, et de m’être rappelé, là, recueilli, les moments vécus ensemble, moi et mon stylo. C’est une attitude épi curienne. J’ai appris ça à la fac. D’ailleurs, je me prends souvent pour Epicure.
Je me souviens, j’ai rencontré Jenny sur Internet. J’étais en pleine stagnation. Je suis souvent en pleine
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stagnation, je suis très paresseux. J’avais donc un pe tit boulot pas fatigant assis le cul sur ma chaise toute la journée, café, cola, tout ça gratuit. Tout ronronnait tranquillement, j’avais ma petite existence pépère Et puis j’ai voulu changer de vie, tout a basculé. J’avais déjà plusieurs fois bouleversé mon exis tence. Je n’avais peur de rien. Je me suis dit, bof, plutôt que de continuer à nous irriter à ne plus rien faire de trépidant, plongeons encore ! Je croyais bien savoir nager, mais à ce qu’il semble, je ne suis pas fait pour la grande aventure modernele marché du travail.
Assis toute la journée, je l’étais devant mon PC. Il était connecté sur le fameux Internet dont tout le monde a entendu parler en 2003. J’avais déjà remar qué que j’étais bavard, dans une ancienne vie sur une chaîne de production ; alors qu’il fallait rester concentré dans la pénombre, je causais des heures avec mes commèresÇa m’a permis de me faire virer, toujours ça de pris. Donc j’ai découvert le chat, au boulot, assis der rière un ordinateur à la connexion illimitée. Non pas le chat, lechat, in English : bavarder, bavardage. J’explique. Dans ton PC, des milliers de milliasses d’ano nymes se sont connectés, et toi tu essaies d’attirer l’attention d’un quidam, tu rugis, tu te pavanes ou bien encore tu fais des moulinets avec les bras, bref, tu essaies de trouver des centres d’intérêt commun avec un quelqu’un moins quelconque. Comme si tu te promenais à la kermesse et que tu essayais de faire amiami avec les inconnus. Lechat, c’est une fameuse foire d’empoigne ou même la grande partouze, si tu te laisses aller à tes plus bas instincts. Les précieuses et les dragueurs forment les gros bataillons, l’football, les lofteurs
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et assimilés sont les principaux sujets de conversa tion. C’est difficile de rencontrer un spécimen inté ressant, attentifEnfin pour moi. Parce que tout tourne autour du cul, et si tu parles à une femme, alors elle présuppose que tu veux te la faire, si c’est un garçon il croit même qu’on en veut à son pucelage postérieurSur lechat, au moins, on peut en parler. Dans la vie, les nouveaux réacs nous invitent à retrouver la bonne vieille continence de nos arrièresgrandsparents. Se priver c’est ver tueux. On en a encore pour des années à supporter ces vieux cons. Rester caché derrière son PC au torise à quelques familiarités sans conséquences C’est comme quand on insulte quelqu’un depuis le cockpit de son automobile, on se sent invulnérable, la bite au vent et le fusil à l’épaule. Je n’aime pas beaucoup les automobilistes, mesdamesmessieurs. J’ai longtemps fréquenté les salons de concours d’insultes, un gigantesque embouteillage à l’entrée d’un culdesac, un jeu très rigolo, jusqu’au jour où on tombe sur plus malin que soitC’est vexant. Comme un pingpong où on serait des dizaines de joueurs sur la même table. Des joueurs déguisés en n’importe quoi. Tu te présentes comme tu veux, quoi, selon que tu as envie de t’embellir un peu ou non. Bref : c’est sur lechatque j’ai rencontré Jenny. Je ne l’ai même encore jamais rencontrée en vrai, pour tout avouer. Je suis allé sur un salon où les gens étaient censés avoir entre quarante et cinquante piges. Ah oui un salon, pour tous ceux qui restent ob tus aux nouvelles technologies (faut vivre avec son temps, pépé !), c’est un forum de discussion en direct sur Internetc’est à dire que les gens écrivent des choses, envoient leur phrase et puis s’il y a quelqu’un d’assez aimable pour répondre, il répond (donc) et
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