Meufs killers

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Dans un monde où l'argent est roi et où le terrorisme le plus fou se donne pour la seule résistance face à l'humiliation des uns et à l'insolence des autres, la révolte de quatre adolescentes exaltées les conduit à défigurer d'autres filles. Baptisées par bravade International Meufs Killers, nourries de l'anarchisme anachronique du père décédé de leur meneuse, ces délinquantes d'un genre nouveau, "enivrées d’elles-mêmes, souveraines, implacables, anges exterminateurs au-delà du Bien et du Mal", plongent dans une dérive dérisoire et pathétique. Dans l'ancien pays de mines stéphanois, mi-urbain, mi-rural - où vécut Ravachol, idole parmi les idoles, guillotiné à Montbrison en 1892 - leurs exactions les entraînent vers un abîme qui laisse le lecteur à sa propre impuissance.
Publié le : mardi 6 mai 2003
Lecture(s) : 151
EAN13 : 9782748129021
Nombre de pages : 129
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Meufs killersMonique Romagny-Vial
Meufs killers
ROMAN












 d itions Le Manuscrit, 2003
5bis, rue de l’Asile Popincourt
75011 Paris
TØlØphone : 01 48 07 50 00
TØlØcopie : 01 48 07 50 10
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ISBN : 2-7481-2903-2 (fichier numØrique)
ISBN : 2-7481-2902-4 (livre imprimØ) 1. CALAMITY GIRLS
Quand Samantha découvrit les manchettes à la
une du kiosque à journaux, ce fut une sorte de pro-
vocation. Interpellée en ses démons les plus secrets,
l’adolescente restait rivée devant les gros plans ac-
crocheurs, les trois vedettes du jour menottées, le vi-
sage dissimulé par des caches sombres. Elles avaient
osé, elles. Raté, mais osé. Tu attends quoi ? lui di-
saient-elles. Des raisons, t’en as pas assez ?
Elle avait toute son enfance, à l’aune du ressenti-
ment.
Une enfance d’assistantes sociales débarquant
sans crier gare, l’oeil fureteur et la cervelle qui
gamberge. L’appartement en désordre, la vaisselle
pas faite, le repassage à l’abandon : sa mère, le feu
aux joues, incapable d’un coin de chaise digne de
fesses patronnesses ; elle, envie de se jeter sous le
train.
- Et vous, petite Samantha, vous aimeriez aller à
l’océan ?
Moi, madame, votre océan je m’en fous et moi,
madame, je vous déteste.
Habillée propre et chapitrée - tu diras bonjour, tu
te tiendras bien, tu feras pas de bruit - toute une en-
fance à quémander : sa mère tremblant bégayant,
sous le feu des puissances tutélaires. Fournitures
7Meufs killers
scolaires, bourse aux vêtements, centre aéré, garde-
rie, cantine, colo… On n’est pourtant pas des men-
diants !
- Le front haut, mes enfants, même si on n’a pas
le sou, professait Jean Sirvez, son père, de son vi-
vant perpétuel précaire. Du chantier à l’usine, de la
pelle au balai, de la brocante aux vieilles nippes et
aux étals à la sauvette, coutumier des mises à la porte
pour délit de grande gueule et professionnel du chô-
mage à durée indéterminée.
Qu’aurait-il pensé de ces Calamity Girls, au-
jourd’hui sous les verrous ? Lui dont le système,
résolument arrêté aux horizons passés des Biribi,
Mano negra et autres réfractaires en haillons, dis-
tinguait dans ce qu’il appelait la fripouille deux
catégories majeures : les claquedents qui essaient
de récupérer ce que la rupinerie nous confisque et se
retrouvent au trou ; les pansus qui s’engraissent sur
notre dos et tiennent le haut du pavé.
Elle l’entendait comme s’il avait été là.
- Bien sympathiques ces jeunettes, mais question
braquages Ravachol avait tort, la reprise individuelle
n’a jamais mis le beau linge à genoux. Des kalachni-
kovs et des bazookas, je connais pas d’autre recette.
Il lui avait transmis sa fougue subversive, quand
elle suçait encore son pouce. Poing brandi dans le sé-
jour tranquille, il haranguait les foules subjuguées et
entonnait, gauloise lyrique, son interminable palma-
rès d’ancêtres cathares, sans-culottes, communards,
bolcheviks. Jusqu’à l’antifranquiste arrière-grand-
père José et au grand-père Philippe, ou Félipe, de la
moindre castagne contre le patronat. A l’entendre, la
race des Sirvez s’enracinait dans tous les peuples et
toujours côté esclaves.
- Mais y en a plus des esclaves, protestait l’un ou
l’autre de ses aînés.
-Yenaplus! …
8Monique Romagny-Vial
Jean Sirvez éclatait de rire, dépêchant au plafond
une olympienne fumée. Il martelait à son auditoire
sans voix les requins enivrés du sang des travailleurs,
brossait en couleurs de gloire les bandits d’honneur
d’antan, les pilleurs de banques d’aujourd’hui, la Ré-
volution, l’Anarchie et quand il avait bu dansait la
Carmagnole au milieu de la cuisine, Samantha prête
à prendre les armes avec lui : Vive le son, Vive le
son…
- T’en jetterais des bombes, toi, papa ?
Il hésitait à peine :
- Si c’était pour abattre le Veau d’Or…
- Quelles idées tu vas encore lui fourrer ? s’irritait
la mère.
Quesabenjamineseconstruiseunbelavenir,
Anna Sirvez ne rêvait rien d’autre. Elle se reprochait
trop ses trois grands, la galère et la galère, de CDD
en ASSEDIC et d’ASSEDIC en CDD. Comment elle
aurait pu leur payer des études ? Quand son Jean était
sans emploi, ses ménages trois fois par semaine rem-
plissaient à peine leurs assiettes.
- Toi au moins, Sam, Anna Sirvez hochait une tête
convaincue, tu t’en sortiras.
- Mais surtout, le père tonnait, la clope impé-
rieuse, ne nous renie pas.
Il en avait plastiqué des Bourses ? Forcé des
coffres-forts ? Enlevé des PDG ? Caché des terro-
ristes ?… Samantha aurait tant voulu qu’il soit un
héros !
Elle l’écoutait sortir de son chapeau magique ces
temps bénis où les rois du pavé faisaient rendre gorge
aux empocheurs et, bouche bée à ses pieds, s’enqué-
rait sans fin de ses hauts faits à lui.
- La fois où tu as rossé ce commis qui traitait un
apprenti de bougnoule, raconte, papa.
Celle où vous avez barbouillé de goudron ce
9Meufs killers
contremaître qui voulait vous piquer votre di-
manche, celle où vous avez saboté l’électricité pour
empêcher le travail de nuit…
- Ce que ça nous rapporte, Anna Sirvez s’irritait à
nouveau, c’est licenciement sur licenciement.
- Le prix à payer pour vivre debout, rétorquait le
lutteur, enchanté de ses déboires.
Passionnaria blottie contre son surhomme, Sa-
mantha déployait sur les barricades l’étendard des
insurgés, enfonçait les portes des palais, criblait de
plomb les belles dames emperlées et les beaux mes-
sieurs à cigares. Les chaînes étaient brisées, les len-
demains chantaient et les parias se redressaient.
Son père adoré disparu, elle s’est juré de reprendre
le flambeau. Personne n’en sait rien et surtout pas sa
mère. T’as beau l’aimer de toutes tes forces, quand
tu penses qu’elle a connu son mari à une manif de
Premier Mai et qu’au début elle le soutenait !…
Jamais Samantha n’achetait le journal. Drôle
d’oeil non, le vendeur, en prenant son euro ? La
mine dégagée, elle ouvrit son cartable ; dignement,
y rangea son emplette et dignement s’éloigna en
léchant les vitrines. Au premier tournant, elle prit le
pas de charge et ne le quitta plus.
A peine un quart d’heure, du collège à son fau-
bourg hors les murs : une éternité ! Irritants sou-
dain les immeubles des boulevards, les villas clairse-
mées de la périphérie et les jardins ouvriers autom-
naux. Irritants les crassiers éteints et les rails envahis
d’herbes folles, face à un cimetière qui ce soir n’en
finissait pas.
Enfin chez elle, son pull balancé au hasard, elle
s’affala sur la moquette et engloutit le long papier
accusateur.
LE GANG DES LOUBARDES SéVISSAIT DE-
PUIS DES MOIS !
10Monique Romagny-Vial
Pompeusementbaptisées«CALAMITYGIRLS»,
Frédérique, Luce et Marie, 13, 15 et 17 ans,
agressaient les jeunes filles bien mises, dans les
parkings des grandes surfaces entre Rive de Gier,
Saint-Etienne et Montbrison. La première repérait
leur proie, lui demandait du feu ou un renseigne-
mentetlesdeuxautres,surgiessansbruitdansleurs
baskets, l’attrapaient par derrière, la bâillonnaient,
la frappaient et exigeaient argent, bijoux, sacs,
blousons.
-Onécoulait,ontexpliquéleseffrontées. Comme
ça,onpouvaitsepayernoscuirspourallerenboîte.
Lesvictimessetaisaient,menacéesdesevoirfaire
lapeauparlespotesdecesdemoisellessielless’avi-
saient de porter plainte.
A sept heures, impatiente de ses héroïnes, Saman-
tha mit la Trois. Plus tard, si elle les rencontrait
libres, elle leur serrerait la pince et elles discute-
raient. Génial vot’truc, les nanas, mais vous laisser
choper comme des nulles !… On s’exhibe pas à dé-
couvert, quand on veut racketter le rupin. Les vieux
cons de la télé leur avaient encore collé sur le nez
leurs foutus carrés tremblotants. Mineures et alors ?
Elles assument.
Le journaliste interviewait une espèce de docto-
resse déboulée direct de sa grand-messe. Société de
consommation, démission des parents, infantilisme,
manque de repères, l’élégante discourait.
- Pitoyable jeunesse à qui il faut tout, tout de
suite ! Incapable de frustration, d’effort, de travail,
de volonté…
C’est leur faute, fulmina son auditrice, des
épaules jusqu’au plafond, si elles sont pas nées
milliardaires ? C’est la faute à leurs parents, s’ils
peuvent pas leur offrir le minimum ? Le travail,
la volonté, l’effort, ça va sûr les transformer en
friquées à la coule.
11Meufs killers
Ce qui stupéfiait le plus la toubibesse - leur der-
nier égarement, tranchait son prêchi-prêcha - com-
ment de jeunes civilisées ont-elles pu sans sourciller
aller jusqu’à brûler leur semblable à la cigarette ?
Une cruauté aussi gratuite signe la déshérence de ces
désaxées.
Ah ! Mais pardon, madame ! Où vous voyez du
gratuit là-dedans ? La pétasse voulait les snober :
non, elle vous donnera pas sa pochette Hermès, ni sa
chaîne en or, ni son walkman. Pour qui tu te prends,
chochotte ? La clé de son Austin dans une bouche
d’égout, va chialer chez ta mère !
Samantha ferma les yeux. La morgue, l’impu-
dence, numbers one à abattre. Si tu leur déboulonnes
le piédestal, c’est le monde à l’envers, savent plus où
ils en sont. Elle en riait toute seule, comme les trois
copines - elle l’aurait parié - en rôtissant la pleurni-
charde.
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