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Résumé

Anna, la quarantaine, épouse modèle et bonne mère de famille, limite desperate housewife depuis qu'elle est au chômage, réussit un beau jour sa reconversion professionnelle sans l'aide de Pôle emploi. De toute façon, son nouveau métier ne rentre pas dans les catégories type des formulaires administratifs : tueuse à gages... low cost. Un concept pourtant extrêmement porteur et très original de service à la personne, comme elle l'explique au journaliste venu l'interviewer sous couvert d'anonymat. Aujourd'hui à la tête d'une petite entreprise qui ne connaît pas la crise, Anna éprouve quelques difficultés à concilier vie de famille et vie professionnelle, car il lui faut cacher à son fils et à son mari - un pompier au grand coeur qui sauve les gens, tandis qu'elle les tue - en quoi consiste sa nouvelle activité. Pour couronner le tout, sa mère qu'elle était heureuse de ne pas avoir revue depuis des lustres, débarque à l'improviste pour s'installer chez eux. La devise d'Anna ? « Soldes, tout doit disparaître ». Surtout les corps et les indices.

Isabelle Bouvier est née en 1970, à Paris, d’un père imprimeur et d’une mère libraire. Elle a vécu une grande partie de sa vie dans le sud de la France, où elle a poursuivi des études de droit, puis a rejoint la Bretagne, où elle vit désormais avec sa famille. Elle travaille au sein d’une agence Web. Blogueuse très active et rédactrice Web, elle a créé, en septembre 2013, La Radio des Auteurs.

Isabelle Bouvier

MEURTRES
LOW COST

2e édition

ISBN : 978-2-89717-965-6

numeriklivres.info

Avertissement

Vous vous apprêtez à lire une pure fiction, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé, ou même qui existeraient un jour, ne saurait être que fortuite et pure coïncidence, et heureusement !

1. Le Lundi au soleil

« Arrêtez de gesticuler, je n’arrive pas à faire le nœud ! En plus je suis en retard, j’ai un autre rendez-vous. »

La brume s’était levée et progressait en silence jusqu’à la falaise. Il n’y avait pas un bruit autour de nous, hormis celui des vagues qui cognaient contre les rochers. Le panorama sauvage de cette côte bretonne était splendide et solitaire. Très solitaire, surtout en semaine, et encore plus en hiver, quand le froid mordant vous invitait davantage à aller déguster un chocolat chaud devant un bon feu qu’à crapahuter sur le sentier des douaniers.

Le grand bonhomme en jogging se trémoussait à même le sol, tandis que je me débattais avec cette fichue corde et mon nœud coulant qui refusait de couler, justement.

« Ne vous inquiétez pas, ce ne sera pas long. Vous ne sentirez rien, un peu comme chez le dentiste… mais sans le bruit de la roulette, c’est bien, non ? »

J’aurais dû le poignarder. C’eût été plus rapide, et je n’aurais pas été en retard pour mon entretien avec le journaliste. Seulement, je ne voulais pas arriver tachée de sang. Une tueuse qui aurait débarqué sanguinolente à une interview, ça aurait pu jeter un froid, donner une impression d’amateurisme. Or j’étais une professionnelle, la preuve, je venais de réussir mon nœud coulant, enfin.

La solide branche de pin maritime au-dessus de nous était large comme le poitrail d’un rugbyman, la corde y était enroulée, elle pendouillait et se balançait légèrement à cause du vent. Le jogger pleurnichait, son nez coulait, il ne voulait pas mourir. Personne ne le souhaite vraiment, me direz-vous, mais ça arrive même aux pires d’entre nous, alors pourquoi vouloir quitter cette vie avec de la morve qui dégouline sur les lèvres ? Il lui suffisait de puiser dans sa réserve de dignité pour crever avec le nez sec, ou bien de penser à prendre des mouchoirs. Je n’en avais plus. Je lui demandais donc de renifler un grand coup, je ne supportais pas la vision de son nez rougeaud qui me soulevait le cœur. Il s’exécuta comme un enfant bien élevé pris en faute. Sous la menace du couteau, il grimpa sur le petit tabouret que j’avais emporté avec moi. Un tabouret trouvé dans le grenier de mon beau-père et qui lui servait autrefois dans la ferme familiale lorsqu’il allait traire les vaches, à l’aube. Le matin, j’ai d’autres occupations que de récolter le lait qui nécessite parfois l’usage dudit objet. Recycler au lieu de jeter, c’est important, surtout lorsque vous avez comme moi conscience du désastre écologique actuel. Bien sûr, tout le monde n’a pas le cœur assez grand pour penser au bien-être de la planète.

L’homme était perché en hauteur, face au vent. Ses genoux flageolaient et tremblotaient. Je tirais sur la corde pour la régler à la bonne hauteur, pas question que le grand type dégringole du tabouret avec une corde trop longue pour venir s’écraser sur moi. J’étais en retard, vous ai-je expliqué. J’avais une heure de route pour me rendre à mon prochain entretien. La ponctualité avant tout…

Vu mon retard, si ça ne vous dérange pas, je préfère entrer tout de suite dans le vif du sujet : ma première petite vieille, en musique.

Je devais libérer mon client d’une épouse acariâtre qui prenait un malin plaisir à le torturer mentalement. Nous avions rendez-vous dans un café en bord de mer, à une dizaine de kilomètres de chez lui. Malgré mes réticences, j’avais accepté cette entrevue hors de mes locaux, car il était anxieux.

Le bar était lumineux, malgré le temps couvert, débordant de touristes naufragés de la pluie et de retraités tapant le carton. Au milieu du fracas des rires des habitués, de l’odeur du chocolat chaud, des grognements des vacanciers à propos du climat breton et de la machine à café qui crachait ses poumons dans les minuscules tasses, deux vieux amis parlaient à voix haute de la façon la plus adéquate de trucider la vieille rombière.

Sur la banquette en cuir, le vieil homme se tenait près de moi, livide et tremblant.

— J’ai encore des doutes, dit-il en remettant de l’ordre dans ses cheveux grisonnants.

— Je suis là pour vous rassurer. Vous hésitez, c’est humain, mais sachez qu’il faut en arriver à cette solution extrême puisqu’il n’y en a pas d’autres. Bien que je ne sois pas psychiatre, je vous affirme que votre épouse est une manipulatrice perverse.

— Vous croyez ? Vraiment ? Et c’est dangereux ? demanda-t-il en tordant ses doigts devant sa poitrine.

— Pour vous ? C’est une évidence ! Elle aura votre peau d’une façon ou d’une autre. D’ailleurs, vous êtes sacrément résistant pour être encore en un seul morceau, psychologiquement parlant. La manipulation perverse est épuisante, je n’en reviens pas que vous ayez encore autant de capacité de révolte en vous !

— Oui, j’ai les nerfs assez solides, finalement. Après tant d’années, un autre aurait craqué, c’est certain.

— Je ne vous le fais pas dire. C’est pourquoi nous savons très bien tous les deux qu’aujourd’hui vous n’avez aucune échappatoire, que c’est la fin des doutes, la lumière au bout du tunnel. Que c’est vous ou elle.

— La lumière au bout du tunnel, c’est vous Anna… dit-il, larmoyant.

— Oh, vous êtes trop sensible ! Je ne suis que celle qui vous montre le chemin.

Il savait que j’avais procédé à l’enquête de routine sur leurs conditions de vie commune. J’en avais conclu que ça faisait assez longtemps que cette femme empoisonnait la vie de tout le monde et qu’elle avait une chance insolente que personne ne lui ait encore réglé son compte. Elle avait eu soixante années sur cette terre, et son entourage ne semblait pas apprécier la durée du voyage autant qu’elle. Il existe des personnes qui ne comprennent pas qu’à un moment il faut savoir s’arrêter et tirer sa révérence, alors je suis là pour leur dire « STOP ! » En général, c’est efficace, en tous cas je n’ai jamais de plaintes après coup, aucun besoin de service après-vente, du définitif efficace et propre.

Il restait à régler les derniers détails de notre affaire.

Je mets un point d’honneur à proposer à mes clients un large choix d’options, qui se déclinent selon trois offres, à des tarifs différents.

Le pack argent propose une résolution dans le cadre de la vie quotidienne. Ce contrat « premier prix » est une offre de qualité, je le précise, avec une étude approfondie des habitudes de la victime pour ne pas impliquer un autre individu involontairement. Je ne suis pas là pour tuer des innocents, à moins qu’ils ne se mettent en travers de mon chemin, dans cette hypothèse contrariante, je suis forcée de déblayer.

Où en étais-je ? Ah oui, Le mari et son épouse sadique… L’homme en question opta pour un pack argent, ce qui ne m’étonna point, car c’était quelqu’un de manifestement très simple et très discret, un pack gold eût été pour lui une sorte de coquetterie. Il s’en tint donc à la formule de base, beaucoup plus économique. Je préférais aussi, car j’avais d’autres contrats en cours, et les demandes affluaient de partout. À cette époque, avec mon expérience encore toute neuve, une formule platine, ou même gold, m’aurait coûté trop de temps et aurait empiété sur la bonne marche de mes autres engagements.

Une fois les détails fixés, mon vieux client me paya les mille cinq cents euros convenus afin que nous n’ayons plus à nous revoir, jamais. Je précise le mot « jamais » à chacun de mes clients de façon cordiale mais catégorique, en leur spécifiant que lorsque le crime est commis je m’autorise à garder une preuve irréfutable de leur immixtion dans l’acte criminel. Ce discours est une garantie contre tout revirement désagréable, tels que sensiblerie, remords, regrets. Cette « assurance vie » me permet de dormir en toute quiétude, car vous vous doutez bien que je n’ai nullement l’intention de terminer mes jours dans une cellule de neuf mètres carrés, avec des consœurs bruyantes ou désordonnées.

Nous fixâmes la date décisive à la semaine suivante, le lundi, au moment de son rendez-vous chez son cardiologue, c’était parfait.

En buvant sa bière, il me raconta ses soucis de santé, dont je me fichais, soi-dit en passant, mais constatant que la narration de ses déboires médicaux paraissait le détendre, je décidai de l’écouter, ou du moins de feindre de l’écouter. Entre vous et moi, j’en étais déjà à visualiser la future scène de crime et son épouse grillée comme un toast.

Les touristes bruyants nous obligeaient à répéter certaines de nos phrases plus fort. C’est ennuyeux, quand on parle d’un crime à commettre, de devoir se répéter.

— Non, je disais : « C’est très pratique, d’agir un lundi ! »

— Moi ça m’est égal, un lundi ou un autre jour. C’est vous la coach, si vous trouvez ça bien…

— Bien pour vous, pour préparer les obsèques, appeler le notaire. Vous vous débarrasserez ainsi des corvées rapidement. Je trouve cette organisation plus confortable.

— Ah oui… Je n’avais pas pensé à cet aspect de la chose, dit-il d’un air ravi. La moindre paperasse ou démarche administrative me provoque des angoisses.

— Je vous comprends tout à fait. Dès mardi vous pourrez téléphoner au notaire, choisir le cercueil, enfin toutes ces corvées épuisantes, vous voyez ?

— Oui, ce sera un gain de temps appréciable, surtout avec l’aide de ma famille. Je serai plus détendu si tout est réglé d’un coup, au lieu de gamberger un week-end entier sur les démarches.

— Vous éviterez tout stress, compte tenu de vos soucis cardiaques.

— Ah, ça oui ! Ce ne serait pas une bonne idée de tomber malade en plein milieu de cette affaire !

— Exactement ! Vos enfants n’ont pas besoin de ça, un père à l’hôpital en plus d’une mère à la morgue…

Je souhaiterais que vous gardiez à l’esprit cette notion de service à la personne. Je ne suis pas là pour du fait-crime ! Du discount, O.K., du meurtre à prix modéré, oui, mais le service avant tout ! Les gens mécontents ne recommandent pas s’ils se disent : « Bon, c’est vrai, c’est pas cher, mais au niveau de la qualité du service, c’est un peu léger ! » Là, je vous le dis, je n’ai plus qu’à fermer boutique.

Mon client me proposa un café supplémentaire, je déclinai son offre, il n’insista pas lorsque je lui expliquai que le café me portait sur les nerfs. Une tueuse à gages énervée, ce n’est jamais rassurant pour un commanditaire non seulement âgé mais aussi stressé à mort.

La livraison du pack argent pour la vieille acariâtre fut donc fixée au lundi suivant.

Le lundi, le Français moyen retourne au bureau en râlant, crevé de son week-end passé à courir après les enfants. Tout le monde déteste le lundi, sauf moi. J’adore le lundi, puisque je suis passionnée par mon travail. Le week-end est agréable, mais j’avoue que le dimanche soir je me répands sur mon canapé pour réfléchir à mes activités du lendemain. Je planifie, je m’organise, j’ai le frisson lorsque j’ai eu une idée originale que je vais mettre en pratique pour la première fois. Non, vraiment, c’est bien, le lundi. Sauf, le lundi férié. Un lundi férié, ça me déstabilise, j’aime pas trop remettre au lendemain un pack argent, ou pire un pack gold, qui est une fête pour moi, enfin sur le plan de la créativité, je veux dire. Je ne voudrais pas que vous me preniez pour une espèce de perverse, de foldingue qui prend son pied à descendre des gens le lundi. De toute façon, je peux le faire un autre jour de la semaine, ce n’est pas une complication en soi.

Finissons-en avec la mémé du lundi. J’avais une migraine épouvantable, ce jour-là. Pour se concentrer, une migraine, ce n’est pas idéal, mais je m’en suis tenue tout de même au plan méthodique, comme toujours, c’est ma marque de fabrique.

Je suis du genre à faire des listes, vous voyez ?

Valises, courses, planning de la famille, alors une liste pour un meurtre, c’est le moins que je puisse faire, n’est-ce pas ?

Ma liste reprenait les points essentiels de mon plan parfait à destination de la vieille emmerdeuse : enfiler les gants, pénétrer par la fenêtre qui donne sur l’arrière du jardin, ne pas glisser sur le carrelage de la cuisine avec mes chaussures trop grandes… Oui, je vous précise que lorsque j’interviens en intérieur, je porte des chaussures trois tailles au-dessus de la mienne, dans l’hypothèse où je laisserais des empreintes. Les enquêteurs penseraient ainsi en premier lieu à un homme avec des grosses pompes de randonnée, ou à l’extrême limite à une Hollandaise aux grands pieds, et non à une petite Bretonne qui se balade avec des chaussures disproportionnées.

Suite du plan, entrer dans le salon, me diriger vers le couloir, seconde porte au fond à droite, ouvrir la salle de bains d’une caresse, sans bruit… La femme prend son bain tous les jours à la même heure en chantant du Johnny. « Allumer le feu ! ! ! ! Allummmm… » Ne pas reprendre le refrain, surtout ne pas le reprendre ! Attraper en silence le sèche-cheveux, le brancher, et hop ! Le balancer dans la baignoire, vérifier que la vieille est à point, ressortir, enlever les chaussures, brosser les semelles pour retirer d’éventuels résidus, puis rentrer à la maison préparer le repas familial.

C’était le projet rigoureux, minuté par mes soins, mais, et là se situe le danger dans mon boulot, il y eut le fameux effet papillon, l’élément incontrôlable, l’imprévu qui vous déglingue un joli plan chronométré.

Là, le papillon était sacrément costaud. En ouvrant la porte de la salle de bains très délicatement, j’entendis non pas du Johnny mais du Cloclo, vous avouerez qu’au vu de la méthode projetée – une électrocution dans une baignoire –, une chanson de Claude François était de fort mauvais goût. Or je déteste le mauvais goût, je l’abhorre, je le vomis. Imaginez le pauvre mari, devant la police qui lui annonce : « Votre femme a été retrouvée électrocutée dans sa baignoire, elle écoutait du Claude François – “Alexandrie, rahhhh !  Alexandra, rahhhh ! ” »

Je vous promets, j’ai failli tourner les talons et partir. Du Claude François, non mais et puis quoi encore ? Toutefois, est-ce le destin ou le bras vengeur d’une justice immanente, mais avant même que j’esquisse un mouvement de repli, la femme, nue comme un ver, tira d’un coup sec le rideau de douche, nous repéra, le sèche-cheveux et moi, et hurla à pleins poumons « mééééaaahhh ! » avec une voix stridente, un peu comme celle d’un chaton coincé sur un toit. Dans la foulée, le rideau céda sous la pression de sa main encore agrippée, la femme perdit son équilibre puis son corps entama une rotation bizarroïde, un peu comme un axel en patinage artistique, entraînant une chute qui se révéla fort efficace. Le crâne rebondit en un son croustillant sur le robinet de la baignoire, à l’issue d’une chute accidentelle et heureusement mortelle, sans aucune intervention de ma part. Très belle chute au demeurant. C’est ce qui s’appelle avoir du bol. Enfin moi, pas elle.

C’était ma première vieille, la première d’une longue liste, la seule néanmoins sur du Claude François, et heureusement, les chanteurs peroxydés ne sont pas vraiment ma tasse de thé.

Combien de morts en tout, depuis le début ?

Pas évident de répondre à cette question, faudrait que je reprenne ma comptabilité sur les quatre derniers exercices. Mon entreprise s’est beaucoup développée, ces deux dernières années, je dois friser les quatre cents macchabées, quatre cent cinquante si je compte les petits services bénévoles qui n’apparaissent pas dans mon chiffre d’affaires. De toute façon, un de plus ou un de moins, ne chipotons pas, c’est histoire de vous donner une vision d’ensemble.

Avant d’aborder les différentes facettes de mon métier, je tiens à vous remercier d’avoir accepté cette interview dans ce lieu désert. Vous avez eu l’air étonné au téléphone, ça se comprend, une tueuse professionnelle qui demande un rendez-vous, c’est inhabituel, mais avouez qu’on ne refuse pas un tel scoop.

Pourquoi me suis-je lancée dans cette activité ?

Pour répondre à cette question, je dois en premier lieu vous parler de ma période sans emploi. Autant vous dire que retrouver un emploi après des années sous le statut de femme au foyer réclame non seulement de la ténacité mais aussi une bonne dose d’optimisme. La conseillère de Pôle emploi ne possédait ni mon opiniâtreté ni même mon optimisme légendaire. Elle ne savait plus quoi faire de moi, au point qu’elle n’hésitait plus à me le dire à voix haute.

— Vous comprenez, entre votre âge, votre manque d’expérience et votre diplôme complètement démodé, je ne peux pas faire de miracles !

— Je ne vous en demande pas tant, faites votre boulot pour commencer, ce serait un bon début, même si de toute évidence vous manquez d’expérience en la matière.

— Aaah ! Ne prenez pas ce ton avec moi, madame ! me lança cette gamine du haut de ces 22 ans et de ses talons de dix centimètres.

— Sur un ton de vérité, vous voulez dire ?

— Vous savez que nous avons des séminaires pour gérer les cas comme les vôtres, vous ne m’impressionnez pas du tout !

— Un cas comme le mien ?

— Oui… Vous êtes agressive et désespérée, parce que sans travail, sans perspective, au bord de la crise d’hystérie ! Tout cela, je suppose, doit être accentué par les prémisses de votre ménopause.

— Une ménopause à 40 ans ? Vous vous foutez de moi, là ?

Elle fouilla ses papiers, pointa du doigt ma date de naissance, prit un air faussement étonné et, avec un sourire à peine masqué, me répondit :

— Oups… C’est sûrement la coiffure qui m’a trompée.

— Ma coiffure ? Je n’arrive pas à croire qu’une pimbêche vienne me parler de ma coiffure et de ma prétendue ménopause, alors que je suis là pour trouver du boulot, et qu’elle est incapable de m’y aider !

— Vous n’avez qu’à en chercher vous-même ! J’en ai marre de tous ces gens qui viennent me pleurer du travail et qui m’insultent alors que je n’y peux rien ! Y en a pas, du boulot, surtout pour des cas comme vous !

Elle se leva en larmes et se précipita dans le bureau vitré de son supérieur. De ma place, je le voyais qui lui tapotait le dos d’un air paternel tout en l’entraînant vers son canapé. Voilà un boulot que j’aurais pu faire, pleurnicher sur un canapé.

Le grand dégarni sortit de son bureau pour venir m’engueuler tout en me raccompagnant jusqu’à la sortie, sous le regard narquois et déjà sec de la gamine, sans oublier celui de l’assemblée des demandeurs d’emploi déçus de ma défaite.

Autant dire qu’une fois rentrée, et jusqu’à mon coucher, une envie d’étrangler cette petite bouille lisse me hanta. Tapie au fond de mon lit, les bras crispés sur la poitrine, des heures durant, j’ai imaginé tous les moyens que j’aurais pu utiliser pour effacer la mine victorieuse de cette jeune conseillère emploi. L’effacer de façon définitive et cruelle avec une bonne immolation, très en vogue à l’époque. Une cruauté fantasmée qui était censée soulager ce sentiment de colère et d’injustice que je ressentais. J’avoue, avec le recul, que le fantasme n’est jamais aussi jouissif que le passage à l’acte, mais à cet instant, je l’ignorais encore.

Une voix au fond de moi, probablement ce truc qui porte le nom pompeux de conscience, me dicta que c’était une mauvaise idée, que je risquais de me retrouver en prison pour cet acte illégal. La visualisation de cette conséquence inconfortable me fit ranger mon briquet dans ma table de nuit.

« Illégal », ma conscience adorait ce mot, à cette époque. Ce n’était pas le seul, elle affectionnait aussi « pas bien » ou « pas gentil », et son préféré, sans nul doute, « mal ». Ce soir-là, au lit avec ma conscience, je lui assenai mentalement, pour la première fois de mon existence, un tonitruant : « Ta gueule ! » Et elle se tut.

D’ailleurs, maintenant que j’y pense, je crois que je n’ai plus entendu ma petite voix intérieure depuis cet événement. Depuis le soir où j’ai eu cette idée géniale, celle de tuer des gens qui pourrissent la vie des autres, dans le but de gagner la mienne.

Conclusion : ma conscience est devenue vénale et silencieuse par la même occasion.

« Tout est hors de prix ! » La phrase préférée de ma mère, Béatrice, surtout à la période de mon anniversaire ou de Noël. Le coût de la vie lui paraît plus indécent que jamais, dans les moments où elle est « obligée » de m’offrir quelque chose pour coller à son image de mère parfaite. Elle n’est cependant pas la seule à surveiller le niveau de ses comptes. Par ces temps de crise, tout le monde n’a que ça à la bouche, « maaan Dieu que la vie est chère ! », et la mort aussi, aurais-je envie d’ajouter. Suite à l’épisode de l’idiote de Pôle emploi, je me suis demandée pourquoi le commun des mortels, les gens comme moi, ne pourrait pas faire appel à un tueur à gages pour un prix raisonnable.

Bon, en dehors du fait que ce soit immoral, me répondrez-vous, et que le risque de se retrouver en prison soit conséquent, ajouterait ma conscience si elle était encore de ce monde. La réponse est que le coût d’un contrat est exorbitant ! Si c’était moins cher, ai-je songé, on y réfléchirait peut-être un peu plus sérieusement.

Certains désagréments comme une belle mère envahissante qui vous harcèle au téléphone, un époux violent qui hurle sur vous du matin au soir ou une voisine bruyante peuvent être beaucoup plus pesant au quotidien que de ne pouvoir s’acheter une paire de bottes Prada, surtout si, comme moi, vous avez l’ouïe plus sensible que les pieds.

Je vois bien que vous êtes sceptique, pourtant beaucoup de personnes partagent mon opinion lorsqu’elles sont dans l’ambiance, comment dire… adéquate.

Ces cogitations intenses sur le coût de la vie et le confort du meurtre commandité m’ont donc conduite à créer cette activité non répertoriée dans les listes de Pôle emploi. Pour utiliser une formule bien ancrée dans les esprits, j’ai appliqué la théorie du « travailler plus pour gagner plus » en apportant ma touche personnelle à l’épineux problème du pouvoir d’achat des Français.

Si j’ai tué la jeune conseillère ?

Étrangement, non. Ne prenez pas cet air déçu ! Je lui suis redevable d’être à l’origine de ma vocation, c’est pour cette raison que j’ai renoncé à la descendre. Que voulez-vous, je suis terriblement raisonnable…

Désormais, j’apporte mon aide à des personnes qui sont face à des problèmes insolubles qui leur gâchent la vie, au point qu’elles sont presque acculées au suicide, chose que nous souhaitons éviter à tous prix, n’est-ce pas ?

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