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Moi, Enfant-Soldat, Enceinte et Séropositive

De
317 pages
Ayant miraculeusement survécu à l'attaque qui a anéanti son village et l'a cruellement séparée de sa mère, la petite Dwédé se retrouve quelques années plus tard dans la division des enfants-soldats du Colonel Jack, au cœur d'un Libéria foutu par la guerre civile. Elle n'a pourtant jamais retrouvé le corps de sa mère. Serait elle encore vivante, quelque part au cœur de cette anarchie ? Et elle Dwédé, une petite fille au fond de la jungle, comment va-t-elle survivre ? Va-t-elle échapper aux vices de la prostitution et des hordes de malheurs que celle-ci apporte ? Entre temps l'on s'amuse à piller et à tuer. Devant cette horreur, la jeune fille prend conscience et s'enfuit avec son petit ami… Qui sont les vrais responsables de tout ce barbarisme et pourquoi ?
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2 Titre
Moi, enfant-soldat,
enceinte et séropositive

3



Titre
Minté Moustapha
Moi, enfant-soldat,
enceinte et séropositive

Roman
5Éditions Le Manuscrit
























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-8338-X (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748183382 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-8339-8 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748183399 (livre numérique)
6 Moi, Enfant-Soldat, Enceinte et Séropositive
.






À Monsieur Djeumby Fall
Et à toutes mes sœurs
Là-bas, sous les coups de rafales
Du fin fond de mon cœur
Moi, Enfant-Soldat, Enceinte et Séropositive






Chers amis,
Je m’appelle Dwédé, j’ai quatorze ans et je
suis enceinte, enceinte de trois mois et demi.
Mais attendez, car ce n’est pas tout. Je suis aussi
porteuse de SIDA, oui cette maladie terrible qui
ravage les cités africaines, elle m’a eue.
Ceci est mon histoire, ma courte, mais
tragique histoire, une histoire d’à travers les
pistes épineuses de la jungle, parfois suspendue
au bout de mon flingue, au cœur de ce petit
pays africain, un pays déchiqueté par une guerre
tribale.
Je voudrais que vous lisiez mon histoire avec
beaucoup de passion, beaucoup de patience et
certes que vous pardonniez mon langage
parfois vulgaire et mon écriture, une écriture
aux lignes tracées à l’encre de mes yeux, une
écriture parfois ternie de maladresses et de
tristesse coléreuse, ma tristesse.
Puis j’aimerais que vous la racontiez. Oui,
racontez mon histoire partout. Racontez-la sur
la cime glaciale du Kilimandjaro, racontez-la à
travers les sables bouillonnants du Sahara et du
Kalahari, racontez-la, oh, là-bas, sur les vagues
tumultueuses du Bafoulabé, à l’embouchure du
9 Moi, enfant-soldat, enceinte et séropositive
Bafing et du Bakoye. Mon histoire, oui, il faut
aussi la raconter sous les chutes du Niagara, il
faut la raconter à Mogadiscio, au Darfour, à
Kinshasa, à Biafra, à Kigali, puis à Manantali et
à Kayes, au rythme vrombissant du Djiembé
quoiqu’attristé par l’absence de la petite
danseuse partie pour ne jamais revenir.
Il faut raconter mon histoire, oui la raconter
nuit et jour, de fond en comble, pour que
vienne enfin un jour, un jour où jamais, plus
jamais, une autre enfant ne serait assujettie à
mon sort.
10 Moi, Enfant-Soldat, Enceinte et Séropositive






Ma mère avait à peine treize ans lorsque sa
sœur Fatouma a succombé de la suite de ses
douleurs d’accouchement. Après avoir porté le
fardeau pendant neuf longs mois, tante
Fatouma a été un jour réveillée par des
déchirements si aigus qu’elle en perdait le
souffle. Elle s’est mise à se tordre et à gémir de
douleur. Grand-mère Sira a compris tout de go
ce qui tourmentait sa fille et a envoyé ma mère
auprès de Sounko la matrone. Celle-ci a réuni
ses outils, du coton, un peu de karité, un petit
couteau bien affûté, de quoi couper le cordon
ombilical, et, dare-dare, elle s’est mise au chevet
de tante Fatouma. L’arsenal de Sounko
comprenait aussi des formules magiques dont
elle se servait pour atténuer la souffrance des
futures mamans. Après en avoir psalmodié
quelques versets d’une voix presque inaudible,
la vieille dame s’est mise à séant derrière sa
patiente qu’elle a fait tendrement adosser contre
sa poitrine osseuse. C’était le début
d’interminables massages endiablés du récit
quasi endormant de ces formules cabalistiques.
De l’huile de karité qu’elle tenait à portée de
main, elle oignait avec douceur le petit corps
11 Moi, enfant-soldat, enceinte et séropositive
frêle de tante Fatouma qui suait alors comme
une fontaine. Ses mains virtuoses glissaient
lentement le long de sa colonne vertébrale
comme pour distraire la douleur qui y irritait la
dure-mère. Dehors, le soleil, maintenant
réveillé, s’est mis à glisser nonchalamment au
fond de la voûte céleste et tante Fatouma qui
gémissait jusque-là a savouré alors un moment
de paix. Hélas, ce ne serait pas pour longtemps.
La douleur a repris au bout d’une demi-heure et
cette fois-ci avec tellement de fureur qu’elle l’a
envoyée sur les vagues de l’inconscience. Les
tentatives de réanimation de Sounko ont été
d’abord vaines avant qu’elles n’apportassent
leur fruit. C’était alors le moment des
contractions intermittentes et douloureuses
comme une série de crampes violentes. Elles
ont tiraillé tante Fatouma jusqu’au crépuscule.
« Peut-être que l’esprit des anciens lui
apporterait un brin de soulagement avec la
douceur de la nuit », songeait grand-mère.
Illusion ! Peu avant minuit les choses se sont
empirées. Tante Fatouma a sombré de nouveau
dans l’inconscience comme si elle ne voulait
plus en revenir. Elle avait les yeux renversés et
la bouche bée d’où s’échappait une bave
mousseuse. C’était le bout de l’espoir pour
grand-mère qui commençait à délirer et à
pleurnicher comme un bébé. On a décidé alors
de solliciter l’aide de la médecine moderne elle
12 Moi, enfant-soldat, enceinte et séropositive
aussi. Seulement, le poste de santé le plus
proche du village de Banta se trouvait à une
dizaine de lieues et les moyens de transport
faisaient défaut. Il fallait pourtant agir et le plus
vite possible. Bakary, le mari de tante Fatouma,
a mis ainsi le harnais au cou de son poulain qu’il
a attelé à une charrette parée d’un matelas sur
lequel on a installé tante Fatouma, entre
Sounko et grand-mère qui étaient là pour les
besoins de premiers secours. L’ambulance ainsi
préparée s’est mise sur la route graveleuse en
destination de Saniquellie.
Les oiseaux nocturnes se sont mis alors à
chanter de plus belle. Parmi eux la voix du
hibou se faisait distinguer. C’était un signe de
mauvais augure. Grand-mère le savait bien et
elle en tremblait de frayeur. Elle s’est mise à
prier les dieux et l’esprit des gentilles mamans
de la forêt pour sauver sa fille. Ses prières n’ont
pourtant rien enlevé au « houhou » plus que
jamais diabolique de ces oiseaux de nuit. Leur
chant qui était naguère lointain se faisait de plus
en plus préciser, formant un rythme musical,
celui d’un sabbat. Oui, c’était bel et bien la
réunion des sorciers mangeurs d’âme. En effet,
ces oiseaux n’étaient rien d’autre que de vrais
êtres humains qui, une fois la nuit tombée, se
métamorphosaient en créatures surhumaines
pour régler leur compte avec leurs ennemis.
Souvent ils le faisaient juste pour le simple
13 Moi, enfant-soldat, enceinte et séropositive
plaisir de goûter à la chair humaine. Le sabbat
est la réunion à l’issue de laquelle on décidait de
celui ou de celle qu’on devait mettre au menu.
Parfois le choix se faisait à tour de rôle ; « on
mange ta nièce ce soir et demain ce serait le
tour de mon petit-fils ou de ton neveu ».
Grand-mère avait donc très peur. Elle n’avait
plus confiance en Sounko, car elle aussi, comme
tout le monde le savait, faisait partie de la
société des mangeurs d’âme. Elle était
cependant la seule matrone du village et tout le
monde était obligé de solliciter son service
qu’elle fournissait d’ailleurs comme convenu, à
moins qu’elle ne fût dans l’obligation de fournir
une âme à sa société. C’était le cas cette nuit-là,
du moins le croyait grand-mère. Elle était
certaine que Sounko avait délibérément refusé
d’assister tante Fatouma pour en payer sa dette
envers sa société. Ce serait un grand festin, car
les sorciers mangeurs d’âme aimaient beaucoup
le sang frais ; le sang d’une nouvelle mère ou
d’un nouveau circoncis par exemple. Grand-
mère était ainsi mortifiée par la peur de perdre
sa première fille dont les douleurs lui
rappelaient les épreuves de sa propre initiation
au monde de la maternité. Bakary continuait
nerveusement à chicoter le poulain qui dévorait
la distance en battant de ses sabots les graviers
de la route dans un rythme entrecoupé par le cri
du fouet. Sounko qui massait continuellement
14 Moi, enfant-soldat, enceinte et séropositive
le corps de tante Fatouma a soudain arrêté sa
main sur la poitrine puis sur le cou de celle-ci
pour tâter son pouls. Elle a retenu son souffle
pour quelques instants puis, d’une voix
hésitante, a révélé la mauvaise nouvelle à grand-
mère. Tante Fatouma n’était plus. L’ange de la
mort venait de lui enlever l’âme. Ainsi, grand-
mère regardait sa fille partir de ses yeux
impuissants comme ceux d’une poule à qui le
vieil épervier venait d’enlever le dernier poussin
et qui ne pouvait que caqueter en guise de
résistance. Le convoi a donc fait demi-tour au
village de Banta et le lendemain on a organisé
les funérailles de tante Fatouma au milieu des
cris et des lamentations. Un mois après, Bakary
devait prendre une nouvelle femme.
15 Moi, Enfant-Soldat, Enceinte et Séropositive






Bakary et tante Fatouma étaient des cousins
directs, raison d’ailleurs pour laquelle ils étaient
unis par le lien sacré du mariage. C’était la
tradition qui voulait cela. Le mariage est une
affaire de négociations parfois très coûteuse
pour le mari. Pour éviter de telles
complications, les cousines étaient ainsi
désignées comme les épouses idéales des
cousins. Lorsque la famille de Bakary s’est
réunie une deuxième fois pour lui trouver une
femme, elle a décidé avec unanimité qu’Amina,
la sœur cadette de tante Fatouma, était le
meilleur choix possible. Voilà, la famille venait
de se rendre compte de son erreur. Elle a bien
voulu choisir Fatouma pour Bakary, mais en
vérité c’était Amina celle qui lui a été désignée
par le tout-puissant et la proposition a été
aussitôt faite à la famille de la jeune fille. Celle-
ci a répondu que c’était une femme qu’elle avait
promise à la famille de Bakary et pas seulement
Fatouma. Cette promesse, elle la tiendrait tant
que le sang coulerait dans les veines d’au moins
un d’entre eux. Alors, c’était aussitôt dit aussitôt
fait ; Amina a ainsi hérité du mari de sa sœur
aînée.
17 Moi, enfant-soldat, enceinte et séropositive
Il a été décidé quand même d’attendre un
hivernage de plus, pour que la jeune fille qui
n’en avait alors que treize fût à même de
supporter le fardeau de l’union sacrée. La saison
des pluies est arrivée et elle est passée. Au début
de la saison sèche Amina a été donnée à Bakary
en mariage. Un an plus tard elle lui a donné une
fille, une très belle fille disait-on, une fille qu’on
a appelée Dwédé. J’étais née.
Ma mère s’était promise de ne jamais lever la
main sur moi et surtout ne pas m’imposer ses
décisions. Je devrais être comme un oiseau au
fond du ciel. Je ferai tout ce qui me plaira au
monde et elle serait d’accord, rien que pour
m’éloigner du sort qui lui a arraché la joie de
son enfance à un moment précoce. Elle avait
même promis de m’envoyer à l’école, pour que
je puisse apprendre à lire et à écrire et peut-être
un jour devenir une sage-femme, une infirmière
ou une enseignante et pas comme elle,
condamnée dans les travaux domestiques. Bref,
j’incarnais ses rêves infantiles. Cependant,
Bakary mon père menaçait toutes ces rêveries.
Il se montrait de plus en plus violent et
irresponsable à l’égard de maman et de moi.
Pendant la saison sèche, mon père travaillait
dans les mines et en revenait souvent trop tard
et parfois bourré. Il n’apportait à la maison que
la senteur de l’alcool et des injures violents.
C’était donc ma mère qui devait se débrouiller
18 Moi, enfant-soldat, enceinte et séropositive
pour nous mettre quelque chose dans la
calebasse. Il fallait courir à droite et à gauche,
emprunter une livre de riz par-ci, un peu d’huile
par-là et parfois aller dans les bois en quête de
quoi porter le tout à bouillon. Nul de ces efforts
n’était cependant payé par le prix qu’il méritait.
Au contraire, mon père se mettait dans de
violentes furies pour des raisons futiles et ne
manquait jamais la moindre opportunité de
lever la main sur nous. Il battait ma mère
presque quotidiennement, tantôt à coups de
poing tantôt avec un fouet, un bâton ou tout ce
qui lui tombait entre les mains. « Une femme,
disait-il, c’est comme un animal. Faut la taper
fort pour qu’elle fasse à peu près ce que tu
veux ». Aussi disait-il, c’est dans l’intérêt de la
femme si on la battait si souvent. C’était la
continuation d’un processus d’éducation parce
qu’une femme, c’est aussi comme un enfant. En
effet, pire ! Une femme elle, ne grandit jamais.
Son éducation commence auprès des parents et
se poursuit au foyer conjugal. Son bonheur à
l’au-delà dépend de la satisfaction qu’elle donne
à son époux. Il accusait ma mère de vol, de
paresse et même d’infidélité sans la moindre
preuve. Un soir donc, il est rentré à la maison,
gonflé, ayant bu jusqu’à la gorge et s’en est pris
à tout le monde et surtout à ma mère. Depuis
son mariage avec celle-ci, disait-il, il n’avait
point connu de succès, tout ce qu’il entreprenait
19 Moi, enfant-soldat, enceinte et séropositive
s’écroulait autour de lui. Ma mère devait donc
être une sorcière et mon père la battait pendant
des heures pour qu’elle révélât le secret de ses
pratiques occultes. Fatigué de battre, il nous a
chassées de sa maison, au milieu de la nuit.
– Je te répudie mégère, criait-il. Va-t’en avec
ta fille illégitime. Tu remets tes pieds dans ma,
maison, je vous tue toutes les deux.
Ma mère ne se l’est pas fait répéter. Ele
savait que de tels abus ne se soldaient que par
une simple excuse du mari en présentant
quelques noix de Kola à la famille de la victime.
Voilà pour quoi elle ne voulait pas retourner à
Banta, chez ses parents. Elle allait plutôt voir
son oncle, le frère aîné de grand-mère Sira, qui
était un notable au village de Mambi. On disait
qu’après la maman l’oncle maternel est le
meilleur refuge qu’un enfant puisse trouver.
Sans chercher autre chose, ma mère m’a
chargée sur le dos et, à travers forêts et savanes,
s’est dirigée vers le village de son Oncle. Elle ne
se souciait point de ce que nous allions
rencontrer en cours de chemin ; un esprit
malveillant peut-être, une hyène affamée ou un
petit chacal insolent, peu l’importait. Tout ce
qui préoccupait ma mère en ce moment c’était
notre fuite, la disparition totale aux yeux de ce
tyran. La nuit était obscure et serait
complètement silencieuse n’eût-été le chant de
la cigale, ce héraut fidèle et inlassable qui nous
20 Moi, enfant-soldat, enceinte et séropositive
accompagnait de son air mélancolique. Ma mère
se fatiguait parfois et me faisait marcher un peu
avant de me recharger sur le dos pour aller plus
vite. Elle continuait à marcher comme une
lionne, sans peur, comme si les brûlures de
cette trahison, de cette brutalité et de cette
ingratitude venaient de la revigorer.
Le soleil commençait à ouvrir ses yeux lors
qu’après une longue et pénible marche, nous
sommes arrivées au village de Mambi. Ma mère
s’est arrêtée au seuil d’un taudis. Dans la cour,
une femme au torse nu s’affairait au pied du
mortier. Non loin d’elle, sur le toit d’une vieille
case ronde, la volaille caquetait comme pour
nous souhaiter la bienvenue. Les chiens de la
maison voisine ont répondu en chœur pour
ainsi compléter le rite. Ma mère, me portant
toujours sur le dos, s’est dirigée à pas hésitants
vers la femme qui s’est arrêtée de piler et, le
menton sur l’autre bout du pilon, s’est mise à
lire sur nos fronts comme pour y déceler une
trace peut-être enfouie par le temps.
– Avez-vous dormi en paix ? a demandé ma
mère avec beaucoup de respect comme
d’habitude.
– Rien que la paix. Avez-vous passé la nuit
en paix ?
– Seulement en paix. Je viens du village de
Banta et je cherche la maison du vieux Koroma.
– Ah le chef de village ?
21 Moi, enfant-soldat, enceinte et séropositive
– Oui, a répondu ma mère.
– Tu vois le grand fromager là-bas ?
– Oui !
– Sa maison est tout juste à droite.
– Merci ! Passez la journée en paix !
Ma mère s’est dirigée vers le vieux fromager,
un peu angoissée, ne sachant point le sort qui
nous attendait chez son oncle. Allait-il nous
accepter chez lui ou plutôt nous renvoyer à
Banta, auprès de mon père ?
22 Moi, Enfant-Soldat, Enceinte et Séropositive






Nous sommes entrées dans la maison d’oncle
Koroma, le chef du village de Mambi. C’était un
logis clôturé de tiges de mil soigneusement
tissées entre elles et soutenues par des pieux en
bois de sapin. À l’intérieur, une case d’une
architecture pittoresque s’élevait
majestueusement sur les autres. Elle était faite
en deux pièces concentriques. Celle de
l’intérieur avait un diamètre d’environ une
dizaine de mètres et une hauteur d’environ
quatre. L’autre, quoique d’une circonférence
plus imposante, était plus petite en taille, à
peine deux mètres. Le toit, fait de branchettes
de bambou parées de pailles tressées d’une
main artistique, recouvrait le tout, faisant ainsi
de l’espace entre les deux pièces une salle de
séjour ou de réception. C’était naturellement le
fief du vieux Koroma. L’architecture de la
bâtisse était prisée de tous les chefs tribaux. Elle
était à leurs yeux le sceau même de la grandeur
et du pouvoir incontestable. De part et d’autre
de la case se trouvaient deux petites piaules
faites du même matériau. Elles étaient celles des
deux épouses du vieux Koroma. À l’entrée de la
maison, à droite, se trouvait une case carrée,
23 Moi, enfant-soldat, enceinte et séropositive
celle des jeunes hommes. Son toit recouvert de
la paille encore ambrée, traduisait sa nouveauté
vis-à-vis des autres.
Au milieu de la cour, allongé sur un hamac, le
vieux Koroma se balançait tranquillement sous
un grand manguier en égrenant son chapelet. Il
a répondu sèchement au bonjour de ma mère et
l’a invitée à s’asseoir sur une banquette à côté
de lui. Il a demandé ensuite à une fillette de
nous apporter de l’eau. Non loin, des femmes
qui s’affairaient autour du mortier se sont
arrêtées un instant pour nous souhaiter la
bienvenue. C’était le début des salutations
interminables, chacune des femmes répétant les
mêmes formules rituelles :
– Comment vont les habitants de là-bas.
– Ils sont en paix
– Et ton mari, est-il en paix ?
– Rien que la paix !
– Ta belle mère, tes belles sœurs, les maris de
tes belles sœurs, est-ce qu’ils sont tous en
bonne santé?
– Rien qu’en bonne santé !
Puis une femme d’un âge avancé s’est
approchée de nous d’un pas hésitant pour
souhaiter à son tour la bienvenue. C’était
Makoye, la première femme du vieux Koroma.
Après quoi les coups de pilon ont retenti de
plus belle. Trois jeunes filles battaient fortement
le mil au fond d’un vieux mortier. De temps en
24 Moi, enfant-soldat, enceinte et séropositive
temps, elles jetaient leur pilon en l’air en tapant
les mains l’une contre l’autre avant de ressaisir
le gourdin. À côté d’elles, Makoye tamisait le
mil au-dessus d’une vieille calebasse et remettait
les gros morceaux dans le mortier.
À deux ou trois mètres, dans ce qui
apparaissait comme une cuisine une autre
femme, celle-là d’une apparence plus jeune,
préparait le petit-déjeuner tandis qu’une fillette
d’à peine six ans balayait nerveusement la cour,
en soulevant une colonne de poussière.
– Abaisse le balai Mona, lui a lancé la femme
dans la cuisine. Ne t’avais-je pas dit de ne pas
soulever autant de poussière en balayant ?
Sans répondre, la fillette a tapé le derrière du
balai contre sa cuisse droite pour ajuster les
brins et a repris la besogne, cette fois-ci en
inclinant son instrument de façon à ne pas trop
irriter les ordures.
Le vieux Koroma, toujours calme, continuait
à faire tomber les perles de son chapelet les
unes sur les autres en psalmodiant des quelques
paroles coraniques : « Allah kibar, Astakh froul
lahi, Alhammoudou lilahi… ».
Il n’y avait aucun garçon dans la cour. C’était
la saison sèche. Peut-être qu’ils sont déjà tous
en ville à la recherche d’un travail saisonnier ou
simplement pour le plaisir de l’aventure. Et
puis, ces petits travaux matinaux, balayer et
piler, ne sont pas faits pour les hommes. Ils
25 Moi, enfant-soldat, enceinte et séropositive
demandent beaucoup de patience et un travail
d’homme ça, c’est vite fait.
Soudain la voix de l’oncle Koroma a retenti :
– Vous attendez le bonjour du bâton ou
quoi ?
Ma mère a compris tout de suite que son
oncle s’adressait aux garçons qui faisaient la
grasse matinée. Au bout de quelques instants,
un jeune homme au grand gabarit est sorti de la
case. Il s’est débarbouillé et a fait ses ablutions
devant la case avant d’y rentrer.
La prière de l’aube était l’une des plus
populaires pour les jeunes. Contrairement aux
autres, elle ne demandait que deux génuflexions
que l’on peut respecter, disait-on, à tout
moment après son réveil. Le garçon est entré
dans la chambre et un deuxième, un troisième
puis un quatrième en sont sortis pour répéter
les mêmes routines.
Un instant après, le petit-déjeuner a été servi.
C’était une bouillie de maïs au miel qui se faisait
boire avec des galama, sorte de cuillère en bois.
La bouillie est l’un des chefs-d’œuvre de la
gastronomie mandingue. Pour en obtenir de
meilleurs résultats, des femmes moulent le maïs
ou le mil, une nuit avant. Avec la poudre fine
qu’elles obtiennent, elles font une pâte qui se
fait surir le long de la nuit. Le matin, il n’est
plus question que de briser ladite pâte en petites
boulettes fines que l’on verse dans de l’eau
26 Moi, enfant-soldat, enceinte et séropositive
bouillante en y ajoutant un peu de poudre pour
rendre le liquide plus compact. Enfin, le jus de
tamarin ou de pain de singe qu’on y ajoute
donne au tout une saveur aigrelette qui excite
les nerfs en début de journée.
Voilà ce qu’attendait le vieux Koroma avec
tant d’impatience. La dame a présenté la
calebasse devant lui en fléchissant les genoux en
signe de vénération :
– Votre petit-déjeuner, a-t-elle fait poliment à
son mari.
Ce dernier a émis une sorte de grognement
guttural, en guise de reconnaissance, avant de
s’attaquer à la collation. Tant pis pour les
retardataires. Ils se contenteront de nettoyer les
rebords de la calebasse vide.
Les dames se sont réunies à part, devant la
case de MaKoye. C’était un signe de respect à la
doyenne du foyer. Cette dernière a invité ma
mère à les rejoindre.
Du côté des hommes, le vieux Koroma a
donné le coup d’envoi avec un grand coup de
galama. Grosse erreur ! En effet, le dessus de la
bouillie paraissait aussi savoureux que paisible,
ce qui n’était pas le cas pour les couches
subalternes encore semi-bouillonnantes. Le
vieux a donc rempli sa bouche du liquide
brûlant et s’est retrouvé ainsi dans un embarras
de choix ; devait-il cracher le tout, trahissant
ainsi sa gourmandise étourdie devant sa
27 Moi, enfant-soldat, enceinte et séropositive
progéniture ou plutôt subir ce châtiment
infernal qui lui ôtait presque tout l’appétit qu’il
avait ? Il a opté pour le second et à peine avoir
avalé la maudite bouchée, le front ruisselant de
sueur, il s’en est pris à Fanta, sa deuxième
femme.
– Ne t’avais-je pas interdit de me présenter
un plat aussi chaud ? a-t-il fait d’un air
menaçant.
– C’était vous qui me disiez hier qu’elle était
trop froide et que ça n’avait aucun goût.
– Est-ce à dire que tu dois me brûler la
langue, femme? Tu me punis alors pour avoir
fait des remarques dans ma propre maison, c’est
ça ? Et puis je t’ai dit à maintes reprises de bien
apprendre comment user ta langue de vipère.
Tu n’as aucun intérêt à l’utiliser contre moi.
Compris ?
Le silence de Fanta qui n’a plus rien dit a
rempli le cœur du vieux Koroma de fierté.
Après un moment de pause, il a repris, d’un ton
triomphant et plein de sagesse :
– Vous savez, chaque fois que la femme met
le pied dans la cuisine le Bon Dieu lui envoie
tout de suite deux anges. Un ange à gauche,
pour enregistrer tout le mal qu’elle y commet et
un autre à droite qui se charge des bienfaits.
Alors, le vieillard a ajusté le pan de son cafetan
qui effleurait le rebord de la calebasse trempée
de bouillie puis a repris, alors je disais, l’ange d’à
28 Moi, enfant-soldat, enceinte et séropositive
droite, pressé qu’il est, se saisit tout de suite de
1son kala pour enregistrer tous les biens que
vous faites. C’est en ce moment que son
collègue prend sa main pour le retenir. L’ange
d’à gauche connaît bien combien les femmes
sont paresseuses et parfois négligentes. C’est
pour cela qu’il demande à son collègue
d’attendre jusqu’à ce que le plat soit servi. La
femme ne reçoit donc aucune récompense tant
que le mari n’est pas entièrement satisfait du
repas. Voilà ! Vous devez faire très attention
vous les femmes, car l’avenir de vos enfants
dépend de la satisfaction que vous donnez à
votre mari.
Devant ce sermon, ma mère a eu la gorge
serrée. Elle était sûre que son oncle non plus ne
prendrait jamais son parti et elle a regretté
d’avoir fait le voyage. Comme c’était honteux !
Elle voulait du coup disparaître de la surface de
cette terre. Oui, disparaître plutôt que de
retourner à Banta auprès de mon père. Assise
sur une banquette, à l’instar des autres dames
qui formaient un cercle autour de la calebasse,
elle a perdu son appétit.
– Bois donc Amina, a dit Makoye.
– J’ai bu, merci.
– Elle fait la timide, dit Fanta d’un ton
affable, comme si rien ne s’était passé.

1 Stylo.
29 Moi, enfant-soldat, enceinte et séropositive
– Tu sais que tu es chez toi ici, a repris
Makoye. Tu n’as pas besoin de faire la timide.
Le vieux Koroma a compris alors que ma
mère devrait avoir des ennuis. Après le petit-
déjeuner il s’est retiré dans sa case et s’est mis à
héler :
– Koye ! Koye…
1– Nnaam ! a fait cette dernière d’une voix
soumise.
Le chef s’est tu et aussitôt Makoye s’est levé
pour le joindre dans sa chambre. Avant de
franchir le seuil, le vieux Koroma lui a demandé
d’appeler ma mère qui s’est levée avec
beaucoup de peine pour rejoindre le couple.
Elle sentait la boule grossir dans sa gorge et
l’étouffer. Une fois dans la case, le vieux
Koroma l’a invitée de s’asseoir sur la natte
avant de s’enquérir des raisons de sa visite. Au
bout de quelques balbutiements, ma mère a
réussi à relater les moments odieux de nos
mésaventures avec mon père et le vieux
Koroma l’a écoutée avec beaucoup d’attention.
Lors que ma mère s’est tue, il y a eu un moment
de silence puis le vieux Koroma s’est carré
davantage sur sa chaise pliante en raclant sa
gorge comme s’il s’apprêtait à délivrer un
verdict. En ce moment le cœur de ma mère
battait la chamade. Elle avait la gorge serrée, la

1 Une manière de répondre poliment aux appels.
30 Moi, enfant-soldat, enceinte et séropositive
bouche sèche et les jambes tremblantes. Elle
voulait se mettre à genoux pour supplier son
oncle à tout faire pour ne pas nous laisser
retourner chez Bakary mon père.
– Tu as entendu ? a fait doucement le vieux à
son épouse.
– Oui !
– Tu sais ma fille, du vivant de tes pères, moi
Koroma, je n’ai aucun droit sur ton sort. C’est à
eux de décider où tu passes la journée et là où
tu poses la tête. Cependant, ce que tu viens de
1raconter a tué mon corps. Peut-être que nos
2ancêtres avaient raison en disant que le sein
inspire plus de pitié que la barbe. De ce fait, je
me vois obligé de t’accepter ici jusqu’à ce que le
destin en décide autrement.
Ma mère a souri d’un air triste. Elle se sentait
très soulagée par le verdict du vieux Koroma.
Nous avons été alors confiées à Makoye, la
première dame du vieux Koroma qui a invité
ma mère à aller s’allonger à côté de moi sur son
lit. Malgré la lourdeur de ses paupières et la
fatigue qui martelait tout son corps, ma mère
n’arrivait point à retrouver le sommeil. Elle ne
cessait de penser à la brutalité de mon père et à

1 M’a attristé.
2 Le sein représente la filiation maternelle et la barbe
celle paternelle.
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