Moi ou autres

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Les nouvelles réunies ici ont comme sujet principal la vieillesse et la mort ; nouvelles noires - mais au sens où l'on parle d'humour noir - pleines de trouvailles langagières, de réflexions qui bousculent les idées reçues. Le plus long texte ouvre le volume. Il commence de façon réaliste et se poursuit en conte fantastique, laissant à penser que le narrateur a perdu la tête : il tombe amoureux d'une gargouille de l'église voisine et connaîtra en sa compagnie ses derniers moments de bonheur...
Publié le : mercredi 4 mai 1994
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246801696
Nombre de pages : 168
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TABLE
Moi, Stanislas Lenclume, octogénaire
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
réservés pour tous pays.
©Éditions Grasset & Fasquelle, 1994.
978-2-246-80169-6
DU MÊME AUTEUR
Aux Éditions Grasset :
DEVANCER LA NUIT.
JOSÉE DITE NANCY, suivi de LA MER INTÉRIEURE.

DON JUAN DES FORÊTS.
L’ENFANT CHAT.
LA PRUNELLE DES YEUX.
STELLA CORFOU.
UN(E).
RECENSEMENT.
VULGAIRES VIES.
UNE LILLIPUTIENNE.
Aux Éditions Gallimard :
BARNY.
UNE MORT IRRÉGULIÈRE.
LÉON MORIN, PRÊTRE, prix Goncourt 1952.
CONTES À L’ENFANT NÉ COIFFÉ.
DES ACCOMMODEMENTS AVEC LE CIEL.
LE MUET.
COU COUPÉ COURT TOUJOURS.
Aux Éditions du Sagittaire :
L’ÉPOUVANTE L’ÉMERVEILLEMENT.
NOLI.
LA DÉCHARGE.
Aux Éditions Maren Sell :
GRÂCE.
Moi,
Stanislas Lenclume,
octogénaire
Je veux profiter de mon reste de lucidité pour essayer de mettre les choses au point.
Nous, vieillards, vivons, vivotons, survivons, végétons, existons dans l’incohérence. Au moment de la retraite, on nous la souhaite par imprimé officiel longue et heureuse mais tous les médias rebattent nos esgourdes ensablées de la charge écrasante que nous sommes pour notre patrie et d’ailleurs, en l’an 2000, retraites, des nèfles. Verra-t-on de croulants demandeurs d’emplois ? Peser sur nos enfants ? Cf
. Roi Lear. Il serait donc de la plus élémentaire délicatesse de clamser, plier bagage —expression stupide puisqu’il s’agit justement d’un voyage ( ?) sans bagage — passer l’arme à gauche, avaler notre extrait de naissance, et surtout notre titre de retraite, manger les pissenlits par la racine (il n’y a guère de pissenlits dans les cimetières bien tenus et on enterre peu dans les prés). Trompettes des morts : nous sommes censés emboucher ces champignons. Les cueillir nous arracherait ainsi de la bouche — enfin, des dents — notre instrument de musique. Paix, mes frères : pas plus que dans les herbages, il n’est habituel d’ensevelir dans les forêts. Tiens, je vais demander à Blanche, ma fidèle épouse, de nous en faire un plat. Et une salade de pissenlits. Ce n’est peut-être pas la saison ? Ça ne fait rien, elle se fera un plaisir de se débrouiller. Les femmes sont des déesses lares.
Aller ad patres (cette réunion posthume ne me tente pas), rendre le dernier soupir, ou l’âme, au choix. Les gens accrochent des mots aux choses comme on enguirlande un sapin déraciné. Du doigté s’impose parmi tant de presque synonymes. Le décès est petit-bourgeois, la mort littéraire et tragique. La famille d’un soldat fusillé reçoit l’avis « mort au champ du déshonneur ». Où ce lopin se trouve-t-il ? A côté du champ d’honneur, sans doute.
Assurance décès intitulée « Longue Vie ». Faux jetons. Si nous nous incrustions, vous feriez faillite.
En voiture, « pour notre confort », on nous installe à côté du conducteur, la place justement dite « du mort ». Parfait.
« Ont la douleur de vous faire part. » Si nous faire part vous est douloureux, ne nous faites pas part, masos. La sœur d’Alain-Fournier, elle, envoya un avis qui ne valait pas mieux : « Isabelle Rivière a la joie de vous faire part de la mort de sa fille Jacqueline. » Toupie plus chrétienne que le Christ.
Endormi dans la paix du Seigneur ou éveillé ? Somnoler jusqu’au Jugement dernier ou voir Dieu comme on a le coup de foudre ? Accordez vos violons.
Voyez cette revendication : peine de mort pour les assassins d’enfants. Les assassins de vieux peuvent dormir sur leurs deux oreilles puisqu’ils rendent service à la société.
De Gaulle a eu raison de dire que la vieillesse est un naufrage mais parfois les naufragés abordent des îles bienheureuses, ou presque, celles du détachement.
On prédit à certains qu’ils resteront. Balivernes puisque la planète est périssable. On touillera le soleil comme on masse les cœurs silencieux, mais ce ne sera qu’un sursis.
Une mort point trop tardive est d’autant plus souhaitable que le grand âge vous rend étranger en votre pays. Les jeunes et moi, nous ne nous comprenons guère. C’est le bac que vous appelez bachot ? Claude Simon ? Nous parlions d’Yves Simon (ricanements). Le séjour en planète bleue devient de plus en plus dur.
Un marchand ambulant avec un grand camion fermé vient proposer des chèvres. Moi : « Je regrette mais je n’aime pas le lait. » Une horreur sacrée apparaît sur le visage de l’homme. Blanche remet discrètement les pendules à l’heure : il s’agit de chaises.
Ma vie n’est plus qu’anecdotique. Fil rouge disparu. Remplacé par un mauvais coton.
Impérialisme des mots : parce que la mort est du féminin, nous la représentons femme. La camarde, presque la camarade. Les Anglo-Saxons, eux, font d’elle un homme, parfois un beau jeune homme.
La mort et le bûcheron : on comprend que le pauvre homme en ait eu peur. Elle parle, demande comme une subalterne ce qu’elle doit faire. La vraie est muette, sans visage et sans corps. Ce n’est ni un être ni une chose, elle n’a aucune existence. Comment Bichat a-t-il pu écrire que la vie était l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort ? Définir la vie par sa cessation !
Jésus s’est identifié à la mort sous les espèces d’un malfaiteur : « Le Fils de l’Homme viendra comme un voleur. » Pourtant il a ressuscité Lazare. Pendant les quatre jours où le frère de Marthe et Marie fut cadavre, quel était son sort ? Il dormait, d’après Jésus. Mais Marthe : « Il sent déjà. » De quel sommeil peut-on dormir dans cet état-là ? Et s’il s’agit de l’âme seule, s’endort-elle jamais ?
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