Mon dernier rêve sera pour vous

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Entre la Révolution française et la révolution de 1848, la France connaît la période la plus agitée de son histoire. A chaque instant François-René de Chateaubriand tient sa place et joue son rôle; l'époque sert de décor à la carrière d'un des plus grands auteurs français. Académicien, ambassadeur, pair de France, ministre et restaurateur de la religion catholique, il est couvert d'honneurs. Il est aussi couvert de femmes. La liste est longue et célèbre. Ce petit Breton, cet immense écrivain est un séducteur irrésistible. Il voit se lever autour de lui, à chacun de ses pas, des bataillons d'admiratrices en fleurs, armées et casquées pour les combats de l'amour. Les "Madames", comme les appelait sa femme légitime, riaient, pardonnaient, pleuraient, mouraient ou devenaient folles. A travers leurs aventures, c'est un pan de notre histoire qui apparaît, illuminé par la présence d'un des grands génies de la littérature universelle, adulé, critiqué, haÏ, adoré, qui fit dire à des milliers de jeunes gens après Victor Hugo : "Etre Chateaubriand ou rien." Jean d'Ormesson le fait revivre ici dans la bousculade de ses maîtresses et de l'histoire avec infiniment d'humour, d'intelligence et de subtilité.
Publié le : mercredi 14 avril 1993
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EAN13 : 9782709640923
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1
CHARLOTTE OU LE MALHEUR
Sur le pont du navire qui le mène vers l'exil...
Bientôt M. de Combourg fut de toutes les parties...
Il partit à pied, éperdu, sans rentrer dans sa chambre...
Sur le pont du navire qui le mène vers l'exil, le chevalier de Chateaubriand est en train de rêver. Il rêve. Il va mourir. En ce printemps de 93, à moins de vingt-cinq ans, après avoir couru les forêts et les mers, les salons et les camps, il se sent le jouet de mille passions opposées. La première est l'orgueil. Il lui semble, obscurément, qu'un grand destin l'attend. Il se sent les forces, le caractère, les capacités nécessaires pour l'affronter victorieusement. Dans sa fierté de caste, le passé de sa famille lui semble garant de son propre avenir. Il met de l'âme à tout et le monde n'est que le théâtre où exercer ses talents. Sur les landes bretonnes, dans les salons de Paris, au fond des forêts d'Amérique, sur l'océan déchaîné où, attaché au mât, il contemplait les étoiles, une foudre intérieure le frappait tout à coup : il laisserait un nom dans l'histoire des hommes. Et puis les houles du chagrin et du découragement le roulaient à nouveau. Sujet plus que personne à toutes les contradictions de l'esprit et de l'âme, tantôt il se croit de taille à conquérir l'univers et tantôt il s'imagine rejeté par un destin qui s'obstine contre lui. Parade peut-être d'un orgueil menacé par l'échec, l'indifférence le mine. On dirait qu'il bâille sa vie. Faute de pouvoir d'un seul coup atteindre à tout ce qu'il désire, il renonce très vite à tout ce qui peut s'obtenir. La maladie aidant, la vie lui semble insupportable. Il tousse. Il souffre de la poitrine. Souvent, il crache du sang. Il pense avec résignation et avec gravité qu'il n'en a plus pour longtemps. L'idée de Dieu le hante et il doute de presque tout. Il ne sait plus ce qu'il pense ni même ce qu'il ressent. Dans ce monde sans limites, sans formes, sans signification, plein de fureur et de bruit, il est une passion inutile.
A bord du même bateau, deux ou trois autres Bretons sont en train de fuir, comme lui, leur patrie ravagée. Il y a un de ses camarades d'enfance, un nommé Gesril, avec qui, du haut des balcons de Saint-Malo, il lançait jadis des brocs d'eau sur les jeunes filles de bonne famille qui passaient dans la rue et sur les duègnes bretonnes qui les accompagnaient. Il y a aussi un jeune conseiller au parlement de Rennes : il s'appelle François-Joseph Hingant de La Tremblais. C'est un homme d'un caractère entier et un peu sombre, mais avec qui on peut causer. Ils discutent, pendant des heures, des écrits de Rousseau et de la Révolution, des responsabilités du roi et de l'avenir de la France. Ils débarquent tous à Southampton. Les voilà sur le pavé de l'Angleterre en guerre contre leur patrie. Ils sont des réfugiés, des exilés, des émigrés. Ils flottent dans un état d'apesanteur morale. Il fait beau. C'est sinistre.
Les voyez-vous, ces jeunes gens, éprouvés par le voyage, hâves, un peu égarés, presque déguenillés, en train de s'efforcer, dans un anglais approximatif, de se faire indiquer le chemin de la mairie de Southampton ? Dans l'épuisement et le désarroi, les choses ne se passent pas trop mal. Au milieu des lenteurs administratives et de la foule indifférente, à l'accent nasillard, un employé de mairie finit par tendre à notre voyageur une espèce de laissez-passer. Le document porte en anglais quelques mots très banals : « François de Chateaubriand, officier français à l'armée des émigrés. Taille : cinq pieds, quatre pouces. Signes particuliers : mince, favoris et cheveux bruns. Marques de petite vérole. » Les pieds n'étaient pas des pieds français, comme le laissera entendre plus tard Chateaubriand, mais des pieds anglais. Ils ramènent la taille de René de 1,73 m à 1,62 m.
Londres, 1793. La guerre faisait rage contre la France. D'abord partisan de la neutralité, le second Pitt avait lancé l'Angleterre dans la première coalition contre la Révolution. Deux événements l'avaient décidé : d'abord, l'exécution de Louis XVI, troisième coup de tonnerre formidable dans le ciel de la monarchie britannique, déjà successivement assombri, à un siècle de distance, par la révolution de Cromwell et par l'indépendance de l'Amérique ; ensuite, et peut-être surtout, l'occupation par les Français des bouches de l'Escaut, d'Anvers et des Pays-Bas autrichiens. Le doigt de la Révolution sur le pistolet chargé au coeur de l'Angleterre ne permettait plus de temporiser.
La Terreur en France a expédié à Londres des émigrés par milliers. Ils oscillent entre une fidélité hargneuse à la monarchie écroulée, une stupide inconscience et un optimisme béat. La vie est rude, très rude. Le soir, pour faire revivre les bals des beaux jours évanouis, ils se réunissent pour danser On voit des aristocrates, convertis en cochers, en charbonniers, en artisans maladroits, en répétiteurs incultes, se déguiser en fantômes et redevenir ce qu'ils étaient avant de devenir ce qu'ils ne sont pas. On cherche des compatriotes pour parler français entre soi, on se dispute, on chante, on se grise de folles espérances, on continue de s'aimer dans une sorte de désespoir, on s'efforce d'oublier et, en même temps, de se souvenir. C'est grotesque et touchant. Tout émigré qui loue à Londres un appartement ou une chambre pour plus d'une semaine est déconsidéré. Dans le parc de Saint-James, deux ombres tombées de la lune causent avec componction. Ce sont deux évêques exilés. - Monseigneur, demande le premier, croyez-vous que nous soyons en France au mois de juin ? - Monseigneur, répond le second après une profonde réflexion, je n'y vois aucun inconvénient. Voilà le monde fantomatique, funambulesque, où est jeté François-René. C'est la période la plus dure de sa longue existence. Les choses pour lui sont plus sombres encore que pour les autres. Sa santé est ruinée. Il s'est très mal remis de ses blessures à l'armée des princes, de sa dysenterie, de sa petite vérole. Il est pâle et maigre. Et il crache toujours le sang. Vous vous rappelez Bedée, l'oncle Bedée, le gros Bedée l'Artichaut, qui agitait son journal régicide ? Son fils, le comte de La Bouëtardais - c'est un monde où les enfants ont, à défaut d'écus, d'autres noms en réserve que celui de leur père - est heureusement à Londres. Il a fait ce qu'il a pu : il a logé son cousin dans un infâme grenier. Inquiet de sa mine et de sa toux irrépressible, il le mène chez un médecin. Le grave docteur Godwin -mine sévère, besicles, favoris blancs, chaîne de montre sur un ventre rebondi sous une redingote noire : une sorte de grand-père, avant la lettre, d'un personnage de Dickens -n'abuse pas des ménagements : il constate tout de go que le patient est au bout du rouleau. Il lui accorde quelques mois avant la fin inéluctable :
- Jeune homme, affirme cet ennemi déclaré des circonlocutions, ne comptez pas sur une longue carrière.
La mort, avant même l'amour, fait son entrée dans la vie de René.
Elle lui était, la mort, depuis longtemps familière. Dès l'enfance, avec sa sœur, il caressait e des rêves où la mort se mêlait à l'amour. Les deux grands siècles classiques - le XVII et le e XVIII - ne s'occupent guère de la mort. Ils l'ensevelissent sous les fleurs, sous les fêtes, paradoxalement sous les guerres, sous tous les aspects les plus divers de la grandeur et du e plaisir. Une dame du XVIII commençait son testament par ces mots surprenants : « Si, par hasard, je meurs... » On ne parlait pas plus de la mort que de la misère des pauvres ou de ses propres disgrâces. La mort était une tare, un ennui, une inconvenance. On l'oubliait. La mort fait son entrée, à la veille de la Révolution, au bras de la nature, de la société raisonnée et de l'amour sauvage. Allemand ou anglais, le romantisme, fait de la mort la plus formidable aventure de la vie. Voilà qu'elle prenait place, cette mort, dans ce qu'il avait de plus proche
et de plus simplement évident : son corps. Il allait mourir en exil, dans la misère matérielle et morale, loin des siens, sans avoir presque rien fait et sans avoir connu l'amour.
Il parla beaucoup de sa mort prochaine avec son compagnon de traversée, le conseiller breton. Ils s'étaient retrouvés à Londres. Ils avaient uni leurs misères. Ils étaient aussi pauvres l'un que l'autre. Et ils avaient les habitudes et les plaisirs des pauvres. Ils promenaient longuement leur chagrin et leurs souvenirs dans les rues animées de la capitale bourdonnante de richesses et d'activité. De temps en temps, ils partaient pour les faubourgs et, au-delà des petites maisons qui les constituaient, ils allaient s'étendre, dans les champs, au bord de quelque ruisseau, et ils parlaient de leur enfance et de la Bretagne évanouies. On ne déjeunait guère. On soupait pour quelques sous, pour un demi-shilling, dans des gargotes détestables. On lisait beaucoup, on se livrait, pour survivre, à des traductions mal payées, on écrivait surtout, chacun pour soi : François-René, plongé dans une « compilation passionnée » où il se jetait avec désespoir et bonheur, un essai d'actualité, ambitieux et savant, sur l'histoire comparée et la philosophie des révolutions ; François-Joseph, plus primesautier, un roman, dont il attendait la fortune.
La fortune ne venait pas. Les nouvelles de France étaient détestables. Les deux jeunes gens manquaient de tout. Le désespoir s'emparait d'eux. La pauvreté, le chagrin sont de terribles maîtres d'école. Au début d'une vie, ils marquent à jamais ceux qui ont été soumis à leurs cruelles disciplines. Ce n'était pas seulement la pauvreté, c'était la misère. Hingant et lui n'avaient plus de quoi vivre. Aucune aide n'arrivait de Bretagne ni de Paris où triomphait la Terreur. Ils survivaient dans Londres comme dans une ville assiégée qui regorgeait de richesses. Pendant près d'une semaine, François-René et François-Joseph ne burent que de l'eau chaude avec un peu de sucre et quelques miettes de pain. La faim les dévorait. La fièvre les brûlait. Ils ne parvenaient plus à dormir. Ils suçaient des morceaux de linge trempés dans leur eau sucrée. Ils mâchaient de l'herbe cueillie dans les champs et un peu du papier de leurs chefs-d'ceuvre inutiles, menacés par la mort. Au bord du délire et de l'évanouissement, ils ne se parlaient plus guère. Ils passaient ensemble, immobiles, muets, la plupart de leurs jours. Et ils se séparaient, la nuit, pour aller se jeter sur leurs grabats et dans leurs rêves éveillés. Un matin, plus sinistre encore que les autres, Hingant ne parut pas dans le grenier de François-René. Alors, le futur ministre, le futur ambassadeur se traîna jusqu'au taudis de son ami. Là, un spectacle atroce l'attendait : étendu dans son sang, vêtu de sa robe rouge de conseiller au parlement de Bretagne, François-Joseph Hingant de La Tremblais s'était enfoncé un poignard dans la poitrine.
Un autre drame, bientôt, frappait l'exilé de Londres. Le gros La Bouëtardais, à son tour, était à bout de ressources. Lui aussi souffrait de la faim. Il ne se suicidait pas, non. Mais une chose affreuse l'accablait pendant que, tout nu sur son matelas défoncé, il chantait, pour oublier, des romances de son pays ou des airs italiens : tout le monde, autour de lui - et lui-même pour se réconforter - assurait un peu trop fort que c'était « un vent coulis ». Mais c'était une attaque. Elle le laissa infirme et la bouche déformée avant de l'abattre à jamais. Dans Londres, capitale de la guerre, de la prospérité, des affaires et du commerce, le désastre était total.
Alors apparaît un personnage surprenant. Dans la vie comme dans les livres, surtout au temps de la jeunesse où le manque d'expérience s'unit à l'impatience et à l'appétit du nouveau, on se demande parfois comment les choses avancent et comment se forge un destin. Par le temps qui passe, par les rencontres, par le hasard bien sûr. Et ils prennent souvent l'apparence du bizarre et de l'improbable. La chance - ou peut-être la malchance -adopta pour François-René la figure pittoresque et un peu inquiétante de Jean-Gabriel Pelletier - ou Peltier. Grand, maigre, escalabreux, selon un mot de l'époque qui dit bien ce qu'il veut dire, même si le sens exact en reste obscur, les cheveux poudrés, le front chauve, toujours criant et rigolant, un chapeau rond sur l'oreille, Jean-Gabriel Peltier était un
polémiste d'extrême droite qui avait publié, au début de la Révolution, des pamphlets assez violents contre la Constituante et le duc d'Orléans :Sauvez-vous ou sauvez-nousetDomine salvum fac regem, puis un journal hebdomadaire de combat, qui eut son heure de gloire : Les Actes des Apôtres.Émigré à Londres après le 10 août, il devait y créer un autre journal, l'Ambigu,où il allait prêcher ouvertement, un peu plus tard, l'assassinat de Napoléon, avant de devenir, déçu par les Bourbons et payé en pains de sucre, l'ambassadeur à Londres du roi Christophe, le potentat noir d'Haïti. Haut en couleur jusqu'à la caricature, mélange de Figaro, de Gil Blas, de Turcaret, du neveu de Rameau, personnage de Balzac revu par La Bruyère, toujours à l'affût de mille combinaisons qui frisaient l'escroquerie, buvant d'avance en vin de Champagne les appointements fabuleux versés par un nègre fou, jonglant avec la légitimité, les princes, les intrigues, les décorations, le luxe le plus effréné et la misère la plus noire, libertin de talent et homme aux ressources innombrables, plus louches les unes que les autres, Peltier, non content de trouver à François-René une chambre au plus bas prix et un imprimeur pour ses ouvrages encore à venir, lui déniche une situation. Il avait lu dans un journal qu'une société d'érudits lançait une histoire du comté de Suffolk e et cherchait un étudiant capable à la fois de déchiffrer des manuscrits normands du XII siècle et de donner des leçons de français. Le pasteur de la petite ville de Beccles, dans le Suffolk, était à la tête de l'entreprise. C'était cet homme-là qu'il fallait aller voir. - Voilà votre affaire, dit Peltier en se tordant de rire. Partez, déchiffrez ces vieilles paperasses. Vous continuerez à écrire, je forcerai l'imprimeur à reprendre son travail, votre livre sera un immense succès et vous reviendrez à Londres fortune faite et en triomphateur ! La prudence, la raison, l'orgueil firent balbutier à François-René quelques minces objections. Pour l'explorateur de l'Amérique, pour le soldat de l'armée des princes, devenir un rat de bibliothèque, un érudit, une sorte de pion de province, quelle déchéance ! Il se rappelait tout à coup qu'à une offre du même ordre un de ses ancêtres avait répondu : « Un Chateaubriand a des précepteurs ; il ne devient pas celui des autres. » Peltier, plié en deux, se tenant les genoux à force de rire, balayait tout d'un revers de la main :
- Eh ! que diable ! voulez-vous donc mourir de faim avec votre gros cousin apoplectique ? Ha, ha, ha ! pouf ! pouf !... Ha, ha ! Il tira de son lit de douleur le gros La Bouëtardais à la veille de mourir et il les emmena tous les deux faire un gueuleton formidable où ils manquèrent de crever à coups de roastbeef et de plumpudding arrosés de porto. - Comment, monsieur le comte, disait l'hurluberlu au malheureux La Bouëtardais réduit à l'état de loque, comment avez-vous ainsi votre gueule de travers ? La pauvre épave en guenilles, rassasiée et choquée, prenait la chose de son mieux et essayait d'expliquer, en bredouillant, qu'il avait été tout à coup frappé de son vent coulis en chantant ces deux mots de l'Hymne à Vénus de Métastase :0 bella Venere !le pauvre Et paralysé avait un air si mort, si transi, si râpé, en bredouillant sabella Venereque le fou rire s'emparait de plus belle de Peltier et que le futur ambassadeur du roi Christophe faillit renverser la table où ils dînaient tous les trois en la frappant à coups redoublés de ses deux pieds frénétiquement agités. Trois jours plus tard, habillé de neuf par le tailleur du généreux intrigant, François-René partait pour Beccles. Il avait renoncé à son nom, imprononçable par des Anglais qui transformaient Chateaubriand enshatter brain - l'esprit fêlé, le cerveau dérangé. Gentilhomme ruiné, navigateur échoué, émigré sans avenir, il se présenta au pasteur de Beccles comme le chevalier de Combourg. Bientôt M. de Combourg fut de toutes les parties, organisées dans la plus franche gaieté, malgré la guerre, par la gentry du Suffolk. Les jeunes femmes de la province anglaise étaient charmées de rencontrer un Français de bonne mine pour se familiariser avec la
langue de Racine et de Voltaire. Le chevalier mélancolique se répétait que Cicéron avait raison de recommander le commerce des lettres dans les chagrins de la vie. L'Angleterre de cette fin de siècle lui paraissait triste, mais plutôt plaisante : elle lui rappelait sa Bretagne. Il se promenait dans les vallons et dans les chemins étroits et sablés, il lisait, il écrivait. Pour gagner sa vie, l'érudit amateur devenait répétiteur dans les châteaux et les manoirs. Il remplaçait les traductions de Londres par d'interminables conversations en français avec des filles de chasseurs, de commerçants et de fermiers fortunés. Il donnait des cours à la Fauconberge Grammar School et à la Brightley School. A Londres, avec Hingant et La Bouëtardais, il avait connu la misère. Dans la province anglaise, parmi les squires et les pasteurs, il faisait lentement l'apprentissage de la pauvreté supportable et de l'humiliation. Personne ne le traitait mal. On ne l'ignorait même pas. Mais il était, au milieu des riches, dans une position subalterne. Et il en souffrait. C'étaient ses élèves - miss Sparrow et Mrs. Scott - qui lui témoignaient le plus d'affection. Il leur donnait des leçons, non seulement d'histoire, de latin, de français, d'italien, mais encore de danse. Pendant que les siens, à Paris, montaient sur l'échafaud, il dansait, à Beccles, le désespoir au coeur. De temps en temps, ses jeunes élèves lui soumettaient quelques lignes manuscrites et il jouait au graphologue : M. de Combourg présente ses respects à miss Sparrow et à Mrs. Scott. Il saisit le premier moment de repos qu'il ait eu depuis jeudi pour examiner les écritures que ces dames lui ont données. Il compte sur leur indulgence dans les jugements qu'il va porter, en les priant de se rappeler que cet art est sujet à mille erreurs ; que M. de Combourg ne l'a jamais étudié ; que le caractère national de ces écritures est un obstacle presque insurmontable et qu'enfin M. de C. cherche bien plus à amuser ces dames qu'à se faire un nom dans l'art de Lavater (sic). N° 1 Personne raisonnable. Un caractère délicat et sensible. De la grâce et de la facilité dans les idées. Elle n'a pas toujours été heureuse ? Je la soupçonne d'un peu de mélancolie. Du reste, instruite. N° 2
Jeune femme très jolie. Quelque chose de la légèreté et de l'élégance de la nymphe. Spirituelle. Aimant le plaisir ; mais le plaisir à sa mode. Un peu de caprices ; même un peu boudeuse. N'aimant pas surtout les gens qui l'ennuient. Capable de haine et d'amour. Bonne et généreuse. Parlant peu. N° 3
Rien.
N° 4 Je suis très embarrassé ici. Il y a beaucoup à dire sur cette écriture et cependant il n'y a rien de très décidé. Certainement, c'est un caractère double.
J'espère que miss Sparrow, ou Mrs. Scott, voudra bien m'envoyer les noms pour que je puisse rire de ma bêtise, ou m'applaudir de mapénétration. Miss Mary Sparrow avait dix-huit ans. Elle était la nièce du révérend Bence Sparrow, le pasteur de Beccles dont la petite annonce dans le journal avait attiré l'attention du pétulant Peltier. Elle était la fille de Robert Sparrow, un gentleman cultivé et humaniste, qui était le seigneur du lieu et qui avait mis à la disposition du jeune Français la bibliothèque bien fournie de son manoir de Worlingham. Un peu plus âgée, déjà mariée, Mrs. Scott habitait, à quatre lieues de Beccles, une petite ville qui allait jouer un grand rôle dans la vie de François-René : Bungay. Un été, un hiver, encore un été et encore un hiver se passèrent ainsi à Beccles entre les nouvelles sinistres de la Terreur en train de s'éteindre et les jeunes filles en fleurs, entre l'enseignement du français et des promenades à pied ou à cheval dans la campagne du Suffolk. François-René traînait parmi parcs et moutons sa mélancolie inguérissable, les remords qu'il éprouvait à l'idée que sa condition d'émigré compromettait un peu plus sa famille emprisonnée à Paris et son rousseauisme impénitent qu'il avait bien du mal à concilier avec son horreur pour Robespierre. Et puis, à la fin d'un nouveau printemps, au moment même où sa santé durement atteinte par la vie des camps, par la maladie, par l'angoisse et par la faim commençait à se rétablir, il se produisit un minuscule incident qui devait avoir, comme souvent, d'imprévisibles conséquences : il tomba de son poney blanc et se blessa sérieusement. Si la famille Sparrow - le vieux Robert, le pasteur Bence et la jeune Mary - avait retenu François-René à Beccles en l'attirant à Worlingham Hall, Mrs. Scott l'avait introduit dans les salons de Bungay. Personne à Bungay ne l'avait reçu aussi bien que la charmante famille Ives. Elle habitait, dans Bridge Street, à côté du pont sur la Waveney, un vieux moulin e modernisé du début du XVII siècle, que les gens du pays appelaient Gardener's House. Une pièce d'angle, au premier étage, servait de salon. Au second, deux fois par semaine, venant à cheval de Beccles, François-René tenait école dans une grande pièce très claire, juste au-dessus du salon. Une douzaine d'élèves assistaient aux cours. Mrs. Scott venait en voisine. Comme Bence Sparrow, le chef de la famille Ives était lui aussi un pasteur. Et un personnage. Le révérend John Ives avait étudié le grec et les mathématiques jusqu'à acquérir, dans l'un et l'autre domaine, une réputation qui dépassait les limites du comté. Grand helléniste et grand mathématicien, il possédait encore deux caractéristiques remarquables : il avait voyagé et il buvait. Il avait poussé dans sa jeunesse jusqu'à l'Amérique et, dès sa première rencontre avec François-René, ils avaient parlé tous les deux, avec une complicité d'aventuriers et de spécialistes, des Siminoles, des Muscogulges, des Chikasas, de l'œnothère pyramidale, des dionées gobe-mouches, des forêts de Floride et des rives du Meschacébé. Plus tard, après les repas, les femmes une fois disparues, ils discutaient pendant des heures de la Constitution américaine, des théories de Newton et des traductions d'Homère. Le tout était sérieusement arrosé de formidables lampées de porto. Autant que l'Amérique, les mathématiques et le grec, la boisson avait joué et jouait encore un rôle considérable dans l'existence du révérend. Elle était à l'origine, sinon de sa vocation et de sa fortune, du moins de sa cure de St. Margaret, petit village près de Bungay A la fin e du xVIII siècle, l'Angleterre ressemblait aux gravures de Hogarth et aux films de Tony Richardson et de Stanley Kubrick sur Tom Jones ou Barry Lindon. D'interminables beuveries rassemblaient et parfois divisaient, sans trop tenir compte des classes sociales, les hommes d'un même village ou d'une même région. Un célèbre duel de bouteilles avait ainsi opposé le
tout jeune et modeste John Ives au plus grand seigneur du cru - le duc de Bedford en personne. La renommée du duc en matière de saoulerie était presque internationale. A l'admiration d'un public de connaisseurs passionnés et enthousiastes, le jeune Ives l'emporta pourtant sur Sa Seigneurie. Beau joueur, élégant vaincu à travers les vapeurs de l'ivresse, le duc accorda au pasteur la petite cure de St. Margaret à laquelle destinaient, de toute évidence, d'aussi remarquables performances. Vicaire de St. Margaret, aux portes de Bungay où il habitait avec sa famille, le révérend John Ives n'avait que peu de paroissiens et très peu de travail : ainsi pouvait-il continuer à poursuivre en paix ses occupations favorites et à boire tout son saoul. La famille du savant ivrogne se composait d'une femme et d'une fille unique. La femme était jeune encore, et charmante. La fille s'appelait Charlotte, comme la fille du bailli de Wetzlar qui - vingt-cinq ans plus tôt - avait inspiré à Gœthe lesSouffrances du jeune Werther.Elle avait quinze ans. Dans ce paysage de paix, à peine troublé par les nouvelles de la bataille de Fleurus, de la chute de Robespierre ou de la campagne victorieuse menée en Italie par un général corse inconnu, dans ce décor si calme, Charlotte était belle. Elle avait la taille haute, fine et déliée, le teint pâle, les cheveux très noirs, le cou et les bras très blancs. Pour plaire à son père qu'elle adorait, elle avait fait des études de latin et de grec et elle était devenue excellente musicienne. A l'heure du thé, après avoir disparu avec sa mère pour laisser le pasteur et son hôte évoquer en paix leurs souvenirs d'Amérique copieusement arrosés et les héros d'Homère confits dans le porto, elle reparaissait en souriant et elle se mettait à chanter des romances. italiennes en s'accompagnant au piano. Abruti par l'alcool, son pasteur de père s'assoupissait lentement. Appuyé au bout du piano, François-René écoutait en silence. Le vieillard s'arrêtait. Il était presque arrivé au bout de sa courte promenade. Déjà, au bout de la rue, il apercevait l'Abbaye-aux-Bois. Mais rien ne pouvait le distraire de la violence du souvenir. Il ne distinguait rien de ce Paris orléaniste qui le pressait de toutes parts. Il n'entendait pas la rumeur des voitures et des passants qui, sur la fin de ce demi-siècle si plein de bouleversements, se rendaient à leurs affaires, à leurs plaisirs et à leurs amours. De tous ses yeux intérieurs, il contemplait encore le paisible salon de Gardener's House à Bungay. Il regardait Charlotte. Il l'écoutait chanter.
Après tant de malheurs, au sein de cette famille accueillante et chaleureuse, il se sentait presque heureux. Il reprenait souffle. Il oubliait les drames qui avaient marqué sa jeunesse. Il se sentait bien. Il retrouvait dans sa conversation la verve et la fantaisie qui enchantaient ses interlocuteurs. La surabondance de vie qui le caractérisait l'emportait à nouveau, peu à peu, sur sa mélancolie. C'était plutôt dans les yeux de Charlotte que passait soudain comme une brume de tristesse. Quelque chose de souffrant et de rêveur se mêlait à ses grâces presque enfantines. Sous le sourire de l'aurore flottait le regard de la nuit. La longue jeune fille brune qui chantait au piano n'était pas une femme malheureuse. Mais, sous le calme et la paix, quelques signes imperceptibles inclinaient à penser qu'elle pourrait un jour le devenir. C'est ici que le destin tourne sur ses gonds de rêve. A Beccles, François-René était descendu d'abord dans la petite auberge de King's Head ; il s'était installé ensuite dans une maison de Saltgate Street où la vue sur le cimetière s'accordait à merveille avec ses sentiments. Quand Mr Brightley, le propriétaire de la Brightley School, où il enseignait en même temps qu'à la Fauconberge Grammar Scool du révérend Bence Sparrow, décida de quitter la direction de son établissement, François-René entreprit de louer, au moins pour quelque temps, une chambre dans la délicieuse maison de Bungay où il se sentait si heureux. C'est sur ces entrefaites que sa chute de cheval l'immobilisa pour plusieurs semaines dans son nouvel asile de Gardener's House. Les femmes aiment la force des hommes et elles adorent leurs faiblesses. Mrs. Ives vint
s'asseoir souvent au chevet du blessé. Charlotte y passa son temps. De quoi parlaient-ils, le navigateur émigré et la fille du pasteur ? De musique, de littérature, de la France et de l'Italie, dela Divine Comédie et dela Jérusalem délivrée,du Tasse, plein de mélancolie, et de Dante, le géant. Et puis ils se taisaient. Le charme timide d'un attachement de l'âme commençait ses ravages.
Le Français ne souffrait pas seulement de ses contusions et de sa jambe. Il souffrait de sa famille et de sa patrie, emportées l'une et l'autre dans les désastres de la guerre civile. Il racontait à la jeune fille ce que vous savez déjà, ses voyages, l'Amérique, ses malheurs dans l'armée des princes, l'affreuse misère de Londres, et un sinistre dîner, quelques mois avant Bungay, dans l'auberge de King's Head, à Beccles. Un soir où, comme d'habitude, après avoir travaillé dans sa minuscule chambre sur des livres latins et grecs empruntés à la bibliothèque des Sparrow, il soupait tristement dans l'auberge où il avait pris pension, la foudre était tombée sur lui. Un Anglais, à côté de lui, parcourait distraitement le journal et lisait à haute voix les nouvelles de la semaine. Elles étaient sinistres, comme toujours. La guerre faisait rage sur l'Europe, la France surtout pliait sous la tempête, la Terreur faisait tomber les têtes comme des tuiles par grand vent. Celles des Girondins, celles des Cordeliers, celles d'Hébert et de Danton succédaient à celle du roi dans le panier à son tendu par Robespierre et par Fouquier-Tinville. L'Anglais marmonnait avec indifférence et avec un accent qui aurait pu être comique si le sang n'avait coulé à flots les noms des victimes qui venaient d'être exécutées à Paris. Tout à coup, François-René entendit tomber de la bouche inconsciente du greffier de la mort le nom de M. de Malesherbes. Il était suivi immédiatement de celui de sa fille, la présidente de Rosanbo, et de ceux de ses petits-enfants - la fille de la présidente et Jean-Baptiste, son mari, le frère de François-René. Ils étaient tous descendus ensemble de la même charrette et ils étaient montés ensemble sur le même échafaud.
Les deux jeunes gens se regardent. Des larmes de compassion viennent aux beaux yeux de Charlotte. Un vers de Virgile vient aux lèvres du jeune homme : «Forsan et haec olim meminisse juvabit -jour viendra sans doute où vous aurez plaisir à vous rappeler ces Un souffrances. » Une sorte de bonheur triste envahit le blessé.
Tout le monde savait maintenant à Beccles et à Bungay que M. de Combourg s'appelait en réalité Chateaubriand. Avec ses boucles brunes, ses yeux sombres et changeants, son visage grave et pur souvent illuminé par un sourire rêveur, il était beau, il était jeune, il était charmant, il était malheureux, et il portait un grand nom, emporté par les tourmentes. Auprès de trente familles riches du Suffolk, le prestige du jeune professeur atteignait des sommets. Il parlait à Charlotte de la jolie Thérèse de Moëlien, si vive, si élancée, la première femme qui, à Combourg, avait fait battre son cœur : guillotinée. Il parlait de Julie et de Lucile, ses sœurs : arrêtées. Il parlait surtout de sa mère : elle avait été emprisonnée parce qu'elle était « parente d'émigré ». Alors, il versait des larmes amères. Et Charlotte, pâle et pensive, se mettait à pleurer avec lui.
Un demi-siècle plus tard, immobile et rêveur dans les rues de Paris, l'illustre promeneur songeait aussi. Et les larmes du jeune homme revenaient à ses yeux de vieillard. Il y avait quelques années à peine, sous le règne déjà de Louis-Philippe, qu'un ami, M. de Contencin, avait retrouvé dans les archives du tribunal révolutionnaire un document qui s'était gravé dans sa mémoire infaillible :
Exécuteur des Jugements Criminels
TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE
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