Mon frère l'Idiot

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Je ne rédige pas un essai, ni un ouvrage de critique. J'écris de coeur, dans une intimité trouble qui fut la nôtre, depuis le jour de notre rencontre. C'est à toi que je m'adresse, Fédor. Que pourrais-je donc t'apprendre sur toi-même? Ceci, peut-être, qu'un écrivain ne s'appartient pas: tu vis mêlé à mon sang, tes questions sont inscrites dans mes neurones. Tu n'as jamais été un modèle au sens où un artisan dérive de ses maîtres; tu es mieux que cela: tu es un souffle que j'aspire. Je n'aime pas tous tes livres, je ne suis pas un dévot. Tu demeures cependant étroitement lié à ma vie, si bien qu'à l'instant d'écrire, je dois chaque fois me situer par rapport à toi, établir la bonne distance.

Je suis, Fédor, l'une de tes créatures. J'ai commencé par être un de ces enfants stupéfaits qui hantent tes livres. Je t'ai rencontré vers treize-quatorze ans, à Barcelone, mais je t'ai reconnu au premier regard parce que je vivais en toi depuis ma naissance.

Ton nom, Fédia, est imprimé sur la page de garde de Tanguy, mon premier roman.

Qui mieux que toi pourrait me comprendre?

Né en 1933 à Madrid de père français et de mère espagnole, Michel del Castillo est aujourd'hui l'auteur d'une oeuvre considérable. Il a été couronné de nombreux prix littéraires dont le Prix des libraires en 1973 pour Le Vent de la nuit, le prix Renaudot en 1981 pour La Nuit du décret et, en 1992, le prix RTL-Lire pour Le Crime des pères. En 1994, il publie Rue des Archives et en janvier 1995 paraît une nouvelle édition de Tanguy.
Publié le : mercredi 4 octobre 1995
Lecture(s) : 47
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782213661049
Nombre de pages : 390
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1
DE JOB...
(1933-1942)
I
Pourquoi t'écrire, Fédor, plutôt que d'écrire sur ou autour de toi ? Il ne s'agit pas d'un de ces tours de littérateur dont tu as toi-même usé et abusé. Ce corps à corps s'est imposé à moi parce que c'est dans cette promiscuité suspecte et vaguement répugnante que j'ai encaissé le choc de chacun de tes livres. Tu agitais sous mes yeux tes provocations ricanantes ; je fonçais et me retrouvais suffocant, le nez dans une mare putride. Je ne connais rien de plus diabolique que tes feintes.
Je t'ai comparé, c'était à propos des
Nuits blanches (livre, entre nous, détestable, débordant de pathos, mais un livre-charnière, écrit au bord du précipice, juste avant que la réalité ne bascule), je t'ai comparé à un tendre papa qui, le soir, s'assoit sur le lit de sa petite fille, sa Nastenka adorée, caresse son front, commence d'une voix chaude et profonde :
« C'était une nuit de conte... une de ces nuits qui ne peuvent guère survenir que dans notre jeunesse. »
Lovée dans sa couette, sous le halo de la lampe, la petite fille écoute les mots irisés qui plantent le décor : une nuit irréelle, ni nuit véritable ni non plus jour, aube blafarde plutôt ; une ville illusoire, surgie, non du sol, mais de la vapeur et de la brume. Ville préméditée1
où le terrible galop du Cavalier de Pouchkine retentit dans la nuit. Quant aux personnages, ils semblent trop purs, trop innocents. Ils flottent entre ciel et terre. Faits, croirait-on, l'un pour l'autre, ils vont s'aimer, ils se marieront, ils auront de nombreux enfants. Déjà Nastenka s'enfonce dans le sommeil.
« Est-il possible, susurre la voix du père, que, sous un tel ciel, vivent toutes sortes de gens méchants et capricieux ? »
Drôle de question ! Inquiétante même. Car enfin, tous les enfants savent que les ogres et les sorcières hantent les nuits, surtout claires et paisibles. Le plaisir des contes ne vient-il pas de ce que ces monstres existent juste assez pour en trembler, pas suffisamment pour en avoir vraiment peur ? Pourquoi Papa pose-t-il une question si manifestement dépourvue de sens ?...
Nastenka se débat mollement, entre veille et sommeil.
« Cela aussi, c'est une question très jeune... »
Les vieux ne se la poseraient-ils plus ? Peut-être savent-ils... mais que savent-ils donc que l'enfance ignore ? Qu'il existe des gens mauvais et capricieux ? Si leur affreux secret tenait à ceci qu'il n'existe que des gens méchants, délicieusement cruels ?
La musique de la phrase berce maintenant la fillette. Dans la ville enchantée, les maisons se peignent aux couleurs du rêve :
« C'était une maison de pierre tellement jolie, elle me regardait avec tant de gentillesse. »
Magie trompeuse, qui renferme un sortilège. Et ce maléfice, Papa le suggère avec un sourire amer :
« Il existe à Pétersbourg des recoins assez étranges. Ces recoins, ils ne semblent pas visités par le même soleil... »
Il y aurait donc, sous les marbres et les palais, sous les dômes et les bulbes d'or, une ville cachée sous la première, creusée de galeries où rampent des créatures étranges ?
« Dans ces recoins, ma chère Nastenka, semble survivre une tout autre vie, très différente de celle qui bouillonne autour de nous... Et cette vie est un mélange d'on ne sait quoi de purement fantastique, de violemment idéal avec quelque chose d'autre... de morne, de prosaïque et d'ordinaire, pour ne pas dire : d'invraisemblablement vulgaire. »
Nastenka n'entend plus la voix de son père, elle ne voit pas son visage qui, doucement, se transforme, prend un air de gourmandise horrible. Elle ne le sent pas qui se penche, passe ses mains autour de son petit cou, serre avec un sourire attendri, de plus en plus fort, cependant que des larmes coulent sur ses joues :
« Nastenka... Ma colombe !... Ma petite chérie2! »
***
Dans ce passage de la tendresse à l'abjection, dans cette strangulation baignée des larmes du repentir, dans cette crapulerie voluptueuse réside ton secret, Fédor. C'est cette part-là de l'homme que tu n'as pas cessé d'explorer et d'éclairer. Ton style, partant ton éthique dissimulent cette ambiguïté insupportable.
« Le monstre le plus monstrueux, c'est le monstre aux sentiments nobles : je le sais par expérience
3. »
On humilie, on abaisse, on tue, dans ton oeuvre, avec une lucidité douloureuse. Ainsi que l'impitoyable Gazine des Récits de la maison des morts, on étrangle de petits innocents pour rien, par volupté. On viole une fillette, on l'accule au suicide, puis on attend, en regardant trotter les aiguilles de sa montre de gousset, que l'inexorable délai soit passé. Avec une douceur impassible, on contemple sa proie, qui se débat, implore, supplie.
En devenant bourreau, on ne cesse pas d'être un homme. Il arrive qu'on aime la victime de tant et si bien souffrir. On jouit de son désespoir. « MaDouce4 », se désole-t-on en arpentant la pièce où, sur des tréteaux, le cadavre repose.
Tes criminels, Fédor, comprennent à peine pourquoi ils tuent, ni par quels chemins ils en sont arrivés là.
« Seulement il ne savait pas alors comment il finirait : en m'embrassant ou en me coupant la gorge5. »
Cette horreur explique l'aversion que tu inspires à beaucoup. Il suffit de lire les pages que Freud te consacre, tels jugements de Nabokov, les ragots de tes contemporains : au mieux, on te traite de fou, au pis, on te tient pour un pervers. Les viols d'enfants, les crimes crapuleux d'innocentes fillettes que tu as souvent décrits, on t'accuse de les avoir commis. Tu as l'air d'autant plus suspect, Fédor, que tu sembles donner raison à tes calomniateurs. Ne t'a-t-on pas soupçonné d'avoir trempé dans l'assassinat de ton père ? Tu n'as pas commis ces abominations, soit, mais tu aurais pu.
Peut-être l'as-tu fait à ton insu, dans un transport de violence épileptique ? Tu t'interroges, tu t'embrouilles, tu bats ta coulpe.
Ce fumet de scandale qui entoure ton personnage ne provient pas de ton caractère. Il se dégage de l'écrivain, de ce qu'il insinue sur l'homme. On ne veut pas, on ne peut pas t'entendre. Ce que tu suggères est proprement insupportable. Tes propos sapent les fondements de l'humanité.
À qui donc se fier, Fédor, si chacun porte en soi ce démon de cynisme et de sanguinaire volupté ?
Tu n'appartiens à aucune société. Tu hantes les caves et les souterrains, les cabarets sordides et les dortoirs communautaires6
. Tu vis terré au fond de ces immeubles-casernes, dans une arrière-cour, tout en haut d'un escalier étroit et gluant, dans une mansarde si basse de plafond que tu ne peux t'y tenir debout. Tu as toujours une faim de retard, ton regard brûle de fièvre, tu passes des nuits blanches à ressasser des pensées morbides. Des cauchemars de flammes éclairent tes sommeils hallucinés. Dans des accoutrements étranges, tu arpentes les rues, soliloques en agitant les bras. Mais que tu viennes à croiser une jeune prostituée, un enfant pâle et tremblant de froid, tu leur donnes tes derniers kopecks, tu éclates en sanglots, tu t'agenouilles, face contre terre, tu te signes, sur le front, sur la poitrine : « Qui donc nous pardonnera7 ? »
En homme du grand monde, Tolstoï lui-même aura un mouvement de recul devant ta prose haletante, moite, d'une trivialité obscène.
Aux progressistes, aux libéraux, à ceux que nous appelons la gauche, tu sembles également suspect
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