Mon premier amour

De
Publié par

Imaginez Sagan qui aurait écrit un roman désinvolte sur "un certain sourire". C'est l'anti Love Story, avec un rien d'incestueux. Matthieu Galey

Publié le : mercredi 30 août 1978
Lecture(s) : 17
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246796268
Nombre de pages : 186
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
C'est une morte. Autour de son visage apaisé, le vent froid du matin fait mousser la dentelle des coussins et cette agitation de linge blanc m'est un adieu. Les lèvres sont bleues. Leur courbe délicate contractée aux commissures : pour l'éternité elles esquissent un baiser. Un mot qu'elles allaient articuler peut-être, peut-être : « Je meurs... »
Je meurs moi aussi. Sa poitrine est immobile à mon oreille, corsetée de sérénité — ... a-t-elle retenu un sanglot ? C'est une morte : un instant il n'est rien de moins sûr. Dans le miroir à la tête du lit, quelqu'un qui me ressemble, mais plus pâle, vieilli, lui ferme les yeux. Elle sommeille alors, elle revit, semble-t-il. Ce sommeil-ci sera un peu plus long que les autres... De la mort que peut-on dire d'autre ? Et de la morte ?... Sinon qu'elle est ma mère. M'a. Mother. Mom. Mummy. Maman.
— Maman !
... Et que c'est moi qui l'ai tuée.
Les larmes viennent plus tard, dans un taxi.
— Avenue de Messine. Vite.
Vite. Messine. A la nuit tombée nous y avons vu un paquebot quitter quai. Plus éclairé qu'un lunapark. La coque noire et luisante, alourdie de tous les voyages que tu ne ferais pas, M'a. De tous les bonheurs que tu n'aurais plus.
... La fête foraine était au bout de la jetée. Derniers éclats, derniers rires, au bord des ténèbres. La grande roue s'est arrêtée en grinçant. Des marins nous ont bousculés :
Havja see dat gigolo !
Nous avons été secoués d'un long fou rire — ton dernier fou rire ? Les maisons qui bordent le quai tanguaient à notre pas un peu ivre. « I'm just a gigolo, just a gigolo... » Tu as entonné le refrain avec moi :
You're just a gigolo,
I'm just a gigolo.
— Tu n'es qu'un gigolo,
— Je ne suis qu'un gigolo.
Et dans ton regard il y avait de la fierté, le sentiment d'une vengeance :... qu'on ait pu t'imaginer un amour encore, un amour charnel — qui sait, des voluptés secrètes, des extases même. Les rafales de vent glacé nous repoussaient vers les lumières. Tu t'es retenue, chancelante au stand de tir. Tu l'as agrippé. Tes doigts se crispaient comme ils allaient se crisper tout de suite après sur la gâchette du fusil qu'on te tendait : tu le savais, désormais c'était entre toi et la mort — « vite ». A deux cents lires le carton, tu avais ta revanche un instant. Après Messine, Catane. Après Catane — vite — Taormina. Cette voiture de louage était plus lente que les ânes qui tiraient leurs charretées de mimosa.
— Plus vite !
A l'hôtel San Domenico tu as demandé qu'on te tire un piano sur la terrasse. Zinias. Camélias. Cattleyas. Roses. Des fleurs comme autour d'une tombe. Une dernière fois tu as joué — mal, pour la première fois — les
Kindertotenlieder de Mahler. Vite. Vite. Vite. Les Chants des enfants morts.
Maman. C'est ton enfant qui meurt ce matin. Avec, désormais, tout ce temps devant lui.
L'avenue Maurice-Barrès est brouillée de pleurs — des arbres dénudés sanglotent ; le Bois, des enfants y font une ronde. Maillot est bloqué.
— Ah ! vous parlez d'une journée.
Je parle d'une journée. Le 3 mars ? Le 4 ? Quand ?... Et à quel moment le chauffeur m'avise-t-il dans son rétroviseur :
— Il y a quelque chose qui va pas, Monsieur ?
... Il y a que, dans un demi-jour beige et doux, dans une chambre laquée de crème, dans un trop grand lit pour elle, sous une trop lourde courtepointe pour sa fragilité, Maman repose. Le revers brodé du drap serré entre ses doigts cyanosés déjà.
— Non, ce n'est rien.
Ce ne sera rien. Qu'une exclamation du Vieux : « Ah ! » ou « Non ! » — peut-être même pleurera-t-il. Ce ne sera rien qu'une dizaine de lignes dans la nécrologie du New York Herald. « Les convenances d'abord », n'est-ce pas ? N'est-ce pas, le Vieux ? Et, je l'imagine, pour moi, plus tard, des nostalgies vives autant que brèves... Ce ne sera rien. Est-ce que la mort a jamais été quelque chose ?
Rien. Pour régler le chauffeur de taxi. Je n'ai rien. Je suis parti très vite. Comme un assassin quitte les lieux de son crime. L'assassin que je suis.
— Attendez-moi là, je vous prie. Je redescends.
— C'est ça. Le coup de la porte de service.
— Ho ! hé ! on ne vous a jamais dit : Fuck you !
— Non, qu'est-ce que ça veut dire ?
— Va te faire enculer.
— Je m'en doutais, petit con.
— Alors il fallait pas demander.
L'ascenseur est en panne. L'ascenseur est toujours en panne. Quatre à quatre les deux volées.
Georges Léger. Droit Artistique et Littéraire. Expert auprès des tribunaux. « Père, ton fils a commis un crime. — Un crime ? » ... S'effondrerait-il dans un fauteuil ? Se servirait-il deux doigts de bourbon avant de récupérer son souffle ? Et — ah ! ah ! — l'idée d'une brillante — coup de carillon — carrière — ding dong ding — foutue en l'air à cause de la mort d'une femme qu'il n'aimait plus. L'a-t-il jamais aimée ?
Greluche vient ouvrir. Hâtivement noué son peignoir. Hâtif, son coup de peigne.
... Guette dans mon regard si elle est enfin belle-maman. « Marâtre, je ne viendrai pas sonner à huit heures du matin, sinon... Et, please, pas de feinte compassion. » Greluche ! ... Dite encore la Radasse. Pétasse. Poufiasse. Gravosse. Gravats. Traînée... Touille-fion. Trouille. Trumeau. Mignotte. L'Egout. Tout-à-l'égout. Pue-la-chatte. La Chienne. La Chtougne. Carole-couche-toi-là ! Ahah ! Carole recule, bousculée.
— Jack-Alain !
Avant qu'elle ait refermé, le couloir tendu de velours noir est avalé tagada — « Père, ton fils a... » Collection d'armes au mur. Kriss au plafond. Au fond, le Vieux. Kimono noir de samouraï. La parole brève comme un haïku :
— La fin ? Je viens.
— Il est trop tard.
— Elle, tu veux dire que...
— Oui. Je l'ai t-t-trouvée morte.
(Tu as eu de la chance, le Vieux. Je garderai mon secret.) Il me serre sur sa poitrine. Le soupir ne saurait tarder. Voilà. « Tu ne sais pas. Tu ne sauras jamais. Si, plus tard, quand tu liras. Je l'écrirai. » ... Ensuite ce sont des larmes. Froides. Qui tombent sur le col de ma chemise. « Tu ne sauras jamais. » Instant liquide où tout se fond. Impression humide. Sous-bois. Odeur de sous-bois. Il y a longtemps, très longtemps, j'ai cinq, six ans. Tu m'as pris par la main. Nous marchons dans la forêt. Est-ce à Saratoga ? Je n'ai pas peur. Tu es là. Ton pas craque sur les souches le temps que j'effleure deux fois le sol détrempé : je me me perdrai pas. Je ne peux pas, tu es là. Ah ! je te hais, le Vieux. Je t'aime. Je veux dire que j'ai besoin de toi que je hais, Papa. Papa, aide-moi. Toi que je hais. Je n'ai plus que toi. Je suis perdu au plus sombre de la forêt. Une forêt solitaire, la forêt des terreurs soudaines : moi avec moi. Vide. Le vide de ma tête vide... Et au loin — bruissements de serin, pépiements ridicules, cris,
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.