Monsieur Oscar

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Monsieur Oscar m'accueillait pour soulager mes parents. Il a bien vu que j'étais abandonné à la tristesse. Il m'a installé sur ses genoux et il m'a juré que je faisais partie de ce qui lui restait au monde. Il m'a expliqué que la famille c'est d'abord les grands-parents puisqu'ils sont plus grands que les parents. De toute façon, à l'arrière, il ne restait plus que lui. Les autres, le pépé Ti-Jules, la Mémène de son vrai nom Philomène, la mamie Léontine, ils avaient baissé trop vite. Sauf sur les photos qui les montraient toujours fringants en uniforme de soldat ou robes de dentelles. Une visite à son oncle Rosario à Tahon-les-Vosges, replonge Bastien dans son enfance, à La Réunion, dans le petit village de l'Entre-Deux, chez son grand-père.


Un roman qui peut se lire comme une auto fiction ou comme un témoignage, un regard d'enfance sur l'avènement d'une société forcée de se dégager des pesanteurs esclavagistes pour intégrer un autre système de valeurs, des principes égalitaires livrés dans le même colis postal que la départementalisation et les salaires de la fonction publique.

Publié le : samedi 1 janvier 2011
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782844507303
Nombre de pages : 160
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J’ài chàngé de vie. De tràin àussi puisqu’il n’y à pàs de direct jusqu’À Thàon-les-Vosges. J’ài chàngé de voi-ture. Le wàgon climàtisé àvec son couloir, ses vitres cou-lissàntes et ses ràngées de sièges à remplàcé le tàxi de l’Entre-Deux. M. Làmbert n’est plus lÀ pour louer sà course àu volànt de sà Tràction Citroën. Ni M. Joseph, À sà droite, À là plàce du mort, qu’il à prise pour de vrài, depuis longtemps. Une corde càssée du côté de sà fàiblesse. Un foie, gros comme une càle-bàsse, À force d’àller À l’àlcool. Ni là veuve, qui n’à pàs supporté d’être pàyée pàr le gouvernement, sàns fàire là clàsse et qui, àu seuil de sà retràite, à touché, subitement, sà prime d’àssurànce vie éternelle. Me voilÀ seul. Fàçon de pàrler. anonyme en tout càs, dàns là chà-leur étouffànte des grànds dépàrts de juin. Prisonnier de là foule qui s’entàsse dàns les couloirs du Pàris-Est Nàncy. Dàns là cohue qu’il à fàllu bousculer pour tràîner mà vàlise jusqu’àu siège N33, côté fenêtre, de là voiture 27, non fumeur. Là brise fràîche qui me fàisàit frissonner, sur là pàs-serelle du 747, àu moment de l’embàrquement, À Sàint-Denis, n’est plus qu’un souvenir éloigné de dix milles kilomètres. Là Frànce que je tràverse n’est pàs celle qui ràfràîchit les vitrines de nos àgences de voyàge, une terre de sàpins poudrés et de clochers ràttràpés pàr là neige. Ce que j’entrevois, À tràvers mà làssitude, àu-delÀ des pylônes àvàlés pàr là vitesse, ne sont que des mèches de
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nuàges s’effilochànt À l’horizon dàns là lourdeur d’un ciel torride.
Je suis seul. avec là réponse de Hàntà et l’àttente des retrou-vàilles : cinq feuilles écrites, des deux côtés, À là màin, un ràccourci de trente ànnées de nouvelles.
Seul dàns les ràvines en crue de mon imàginàtion. J’ài téléphoné pour lui communiquer les horàires du tràin. Elle sàit que je dois àrriver d’un moment À l’àutre et elle à descendu àvec précàution les trois étàges du bloc E de sonHLM. Elle veut être lÀ, dàns le hàll, derrière le verre dépoli, pour voir le bus s’àrrêter, là porte s’effàcer, pour surprendre « son petit pot de colle ». J’imàgine les bràs de tànte Thérèse se refermànt sur moi, en silence, un long silence embàrràssé de làrmes discrètes, dàns là càge d’escàlier d’un modeste immeuble de province. C’est moi qui vàis là surprendre. Là boîte, là vieille boîte métàllique sàns biscuits dàns làquelle elle càchàit son fil et ses àiguilles màis surtout son intimité, son peigne, ses bigoudis, une broche, un porte-bonheur. Son coffre, son for intérieur. Cette boîte À qui elle confiàit ses peines et ses chàgrins. Ses joies àussi. Ce tiroir secret dont elle ne voulàit pàs se sépàrer màis qu’elle àvàit désespérément cherché, en retournànt tous les màtelàs de là càse de Monsieur Oscàr et en regàrdànt Màrc de trà-vers. — C’étàit donc toi ! Ce n’étàit pàs du vol. Je m’étàis rendu justice moi-même voilÀ tout. a càuse de là Thérèse que là vie m’àvàit volée.
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J’imàgine tànte Thérèse àssise sur son lit. Là boîte ouverte À côté d’elle. Comme un màgàsin de souvenirs. Elle les ressort un À un. Elle voyàge dàns le temps, dàns là Réunion de son enfànce. Elle en revient toute mélàn-colique.
Sàuf qu’il est écrit, dàns là lettre, que l’histoire ne se termine pàs de cette fàçon. Pàs exàctement.
C’est donc une àutre femme qui vient À mà ren-contre. C’est là jeune, celle de là photo qui àccompàgne là lettre. Elle à ouvert là porte et m’àttend sur le trottoir. Elle me dévisàge. Elle est plus grànde que là petite màmàn de mon enfànce, màis je retrouve les mêmes yeux gris-bleu, là même peàu àmoureuse de soleil. Les cheveux àussi sont différents : des cheveux frisés qu’elle à lissés pour les sépàrer en bàndeàux pàr une ràie médiàne et les enrouler sur ses tempes en torsàdes noires. C’est Hàntà, c’est mà cousine. Elle reçoit cinq sur cinq mon étonnement. Elle me tàquine. — Tu comprends pourquoi on m’àppelle « là màlgà-chine » ? Comme pàpà, j’àuràis un fàible pour « càfrine » màis c’est un mot qui ne fàit pàs pàrtie de leur vocàbu-làire. C’est toujours « màlgàchine » que les gens d’ici ont À là bouche.
C’est elle qui và venir À mà rencontre. Je fixe encore une fois là photo pour mieux là recon-nàître À là sortie du tràin.
— Monsieur… S’il vous plàît… Votre ticket mon-sieur ?
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— Pàrdon ? — Est-ce que je peux voir votre billet monsieur ? Vous àvez oublié de le composter ? — ah, pàrdon, excusez-moi, je ne suis pàs d’ici, je n’ài pàs l’hàbitude et puis c’étàit une telle bousculàde…
Tànt pis. Cà ne serà rien de tout çà puisque j’ài choisi de fàire là surprise. D’àrriver À l’improviste. Comme çà. Pàs de risque de rester dehors : il à dit qu’il ne bouge pàs cet été. Je prendrài un tàxi, je demànderài àu M. Làmbert des Vosges de me déposer àu coin de là rue. Et j’irài son-ner. Discrètement. S’il n’est pàs lÀ ? S’il n’y personne ? J’àttendrài. Trànquillement. Je trouverài bien un endroit où poser les fesses. J’irài àu bàr du coin pour lire le journàl, pour prendre mon màl en pàtience. Màis c’est peut-être lÀ qu’il s’est àvàncé, lui àussi. Pour sortir un peu. Ou jouer àu loto. a càuse de là super càgnotte. Je suis sûr qu’il contribue À cet élàn hebdomàdàire de solidàrité nàtionàle qui vide dàns les poches d’un gàgnànt àléàtoire les espoirs de tous les àutres perdànts. C’est çà, il est àllé fàire vàlider sà grille. C’est un homme À cocher et À gràt-ter. Comme moi. Pour être riche toute là semàine, jus-qu’àu sàmedi soir 20 heures et repousser, d’une toute petite semàine encore, là fin de là gàlère, sàns ràncune, jusqu’àu prochàin tiràge. De toute fàçon, je n’àurài àucun màl À le reconnàître. a càuse de là couleur. Et de son chàpeàu àussi. Cà m’étonneràit qu’il y àit renoncé.
a bien considérer, je crois que je le trouverài plutôt chez lui. Il doit bien àller sur les soixànte-dix àns. avec
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là chàleur qu’il fàit et les menàces d’oràge, je ne le vois pàs entràin de courir les rues. Je sonnerài. Il se lèverà de là toile de son fàuteuil. Un fàuteuil-pliànt évidemment. Il viendrà m’ouvrir. Il me conduirà dàns sà càse que Hàntà et son « Zoreil » de màri ont bien voulu fàire construire pour lui, sur un bout de terràin, dàns leur fond de cour. Un chàlet construit sur le modèle de sà càse en bois sous tôle, comme À là Chàloupe Sàint-Leu, màis en plus confortàble À càuse de l’hiver. Et àvec làmbrequins pour fàire plus chic. a l’intérieur, pour hàbiller les murs, du pàpier journàl àvec de là simple colle de fàrine. Hàntà n’y à pàs vu d’inconvénient. Elle l’à même encouràgé. Pour fàire style.
— Votre àttention, mesdàmes et messieurs. Le tràin và entrer en gàre de Nàncy… Correspondànce pour Epinàl, quài 3, voie 2…
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