Monstres de discrétion

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Ils mènent la vie douce, en ayant tous l'apparence ordinaire, les frères Pierre et Ken, le mystérieux Privalov venu d'Est et Anna Miller, qui élève seule sa fille Aline. En réalité, tous ces gens ont une double vie soigneusement cachée, où une rencontre inopinée peut déclencher un enchaînement de faits plus ou moins horribles. Un jour, la fille d'Anna est enlevée, et elle comprend que son passé la rattrape…Une intrigue palpitante et sanglante, pleine de rebondissements, racontée avec un humour parfois macabre.
Publié le : vendredi 17 juin 2011
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EAN13 : 9782748198164
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2
Monstres de discrétion

3Irène Nerà
Monstres de discrétion

Roman
5Éditions Le Manuscrit




















Illustration de couverture : Flaques, Antoine Desailly
© Antoine Desailly

© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-9816-6 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748198164 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-9817-4 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748198171 (livre numérique)

6





À Gaston, mon camarade et complice .

8
PROLOGUE 2002
Ivan Bogdanov, couché sur le lit supérieur près
de la fenêtre, fumait une Marlboro, en contemplant,
l’œil rêveur, les nuages duveteux qui glissaient avec
douceur sur le ciel de couleur bleu limpide. La vue
était quelque part gênée par les barreaux, installés en
travers de la fenêtre, mais l’air de printemps
pénétrait dans la cellule, laissant respirer presque à pleins
poumons même les prisonniers de seconde zone, les
pointeurs, qui avaient leurs places sous les lits situés
près des chiottes. Bogdanov, lui, profitait pleinement
de l’air frais grâce à sa place somptueuse en
savourant, sans toutefois le montrer, l’admiration et la
reconnaissance des autres, car c’était lui qui avait
ordonné à un jeune de briser la fenêtre. Maintenant ce
garçon, un débutant racketteur, croupissait dans un
mitard. Bogdanov s’en foutait. Il savait que tous les
jeunes doivent souffrir pour se montrer bien
endurcis. Sinon, pas d’avancement dans la hiérarchie du
monde criminel.
Cependant, en temps ordinaire il aurait exigé de
l’administration de sortir immédiatement le pauvre
garçon du cachot, tout simplement pour prouver
encore une fois à tout le monde qui était le maître
dans la cabane. Habituellement l’administration
cé9 Monstres de discrétion
dait, préférant passer l’éponge plutôt que de courir le
risque d’une révolte massive de prisonniers, ce
qu’Ivan pouvait organiser très facilement, s’il en
avait envie. Bogdanov n’était pas quelqu’un qui
respectait les règles régies par les autres. Il était
luimême une autorité, celui qui donne des ordres et
édicte des lois pour la pègre, défiant généralement
les lois officielles. Et la pègre lui obéissait, car la
moindre désobéissance avait comme conséquence
irrémédiable la mort ou même des punitions pires
que le châtiment suprême, punitions dont le
raffinement était un enfer physique et moral. Mais,
malgré son pouvoir quasi divin, Bogdanov en avait déjà
ras le bol d’être ici. Et aujourd’hui, il le sentait, son
heure de gloire approchait. Alors, il décida d’éviter
toutes les sortes de confrontation avec les matons,
pour ne pas nuire à son étoile, tellement incertaine.
Dès son premier jour de réclusion il s’entraîna
dur pour être prêt à saisir son ultime chance. Avec
ses entraînements quotidiens il se forgea un corps
bien musclé et sec, sans graisse, capable de
surmonter toutes les épreuves. Il n’hésitait pas à violer une
ancienne tradition de malfaiteurs, décoration du
corps par les tatouages. Il déclina fermement les
nombreuses et continuelles offres de service des
meilleurs dessinateurs du pénitencier. Il voulait
conserver l’image d’une personne qui n’avait jamais
franchi une limite, le seuil de la tôle. Sa peau
demeurait toujours intacte, une sorte de défi pour tous les
autres, que, néanmoins, aucun codétenu n’osait
relever, vu les exploits extraordinaires de son passé.
Ivan était le fils illégitime d’un célèbre
cambrioleur, connu dès son plus jeune age dans le milieu de
10 Monstres de discrétion
la délinquance. Tout petit, il montait déjà la garde
pendant que les adultes dévalisaient quelques
établissements de commerce. À huit ans déjà il savait
casser les codes des coffre-forts et se servir d’armes à
feu. Très vite il avait compris que des complices
pouvaient être très encombrants à cause de leur
stupidité ou de leur voracité démesurée. Il avait besoin
de travailler seul. Alors, à seize ans il réalisa seul son
premier hold-up, porte ouverte vers une carrière à
succès. À trente ans il avait déjà accumulé une
fortune considérable après des nombreux cambriolages
spectaculaires très réussis.
À l’époque de la « perestroïka » il décida de se
transformer en un « nouveau russe » et, profitant du
moment, il devint très rapidement le propriétaire de
plusieurs entreprises. Pour des raisons que l’on ne
crie pas sur les toits, il devint un grand ami de
certains politiciens, et presque député lui-même, car
dans tout cela son casier judiciaire était d’une
blancheur étincelante, vierge comme la rosière d’un
village de la lointaine campagne.
Hélas, en pleine campagne électorale, tout près de
sa victoire, Bogdanov avait tout perdu à cause d’une
femme. Sa femme. Oui, il avait bravé encore une
tradition des parrains russes : ne jamais se marier.
Son propre père respectait cette règle, n’ayant
aucune obligeance pour ses nombreuses copines ni
trop de tendresse pour sa progéniture, excepté pour
Ivan. Mais Ivan voulait plutôt vivre comme un
parrain sicilien avec une femme belle et fidèle, entouré
par de nombreux enfants, et son désir dérisoire lui
avait joué un mauvais tour.
11 Monstres de discrétion
Il avait rencontré cette magnifique et charmante
brune qui s’appelait Tatiana dans un des défilés de
mode très B.C.B.G qu’il fréquentait de temps à autre
sans grande conviction, juste pour rester dans la
mouvance de la jet-set moscovite. Il l’avait désirée, il
l’avait voulue, il l’avait eue. Leur mariage avait été
grandiose. Il la délaissa quelques mois plus tard,
lorsqu’elle devint laide et grosse en attendant leur
enfant. Un jour elle osa quitter le domicile conjugal
avec le nouveau-né pour rejoindre son amant qui
n’était autre que le chauffeur et garde du corps
d’Ivan.
Alors, Bogdanov décida également de traiter ce
problème à la Sicilienne : il lui fallait absolument
punir cet homme ignoble, à qui il avait tout donné, un
toit et un bon salaire, et qu’il considérait plutôt
comme un ami que comme un employé. Ce traître
devait mourir. Bogdanov traqua les tourtereaux
jusqu’à leur nouveau domicile au Kirghizstan, où ils
venaient de trouver refuge.
D’un coup de pied, il brisa la porte de leur
maison, et à l’intérieur, Tatiana l’affronta toute seule, un
pistolet à la main. Son amant se sauva lâchement,
sautant par la fenêtre sur-le-champ. Bogdanov
ordonna à sa femme de poser le pistolet et d’aller faire
ses valises immédiatement, pour revenir à la maison.
Mais Tatiana rit et le visa avec son pistolet. Il se jeta
alors sur elle, voulant s’emparer de l’arme. Le coup
de feu partit tout seul, et il ne se souvint plus de rien.
La police, alertée par les voisins, arriva trop tard
pour sauver la jeune femme, mais juste au bon
moment pour arrêter Bogdanov, qui, couvert de sang,
était en train de stocker le corps, qu’il avait
démem12 Monstres de discrétion
bré, dans le congélateur. Il ne savait pas pourquoi il
avait fait ça. À ce moment, il avait complètement
perdu la tête.
Il n’avait repris ses facultés que dans une prison
en Russie, où il avait été rapatrié par la police. Il fut
jugé, reconnu coupable d’un meurtre avec
préméditation et condamné à la peine capitale.
Et encore une fois il avait eu beaucoup de
chance. Les autorités voulaient qu’il donne des
informations sur certaines de ses connaissances du
grand business, lui promettant la vie sauve.
Bogdanov refusa net, mais les autorités n’étaient pas très
pressées de l’exécuter, attendant peut-être qu’il
craque. Il avait passé dans le quartier des condamnés à
mort plus de six ans, jusqu’à moratoire pour la peine
capitale. Alors il devint prisonnier à vie.
Dans les règles du milieu, la femme infidèle devait
être assassinée, et Ivan était considéré par ses
codétenus comme quelqu’un ayant accompli son devoir.
Lui-même n’avait pas trop de remords de l’avoir
tuée. Mais, étrangement, il pensait toujours à son
enfant. Ça faisait déjà environ dix ans qu’il était sans
nouvelles de sa fille qu’il n’avait vue qu’une seule
fois. Lorsqu’il serait libre, il la retrouverait et
s’occuperait de son éducation comme il le fallait.
Mais d’abord il verrait ses compagnons qui
l’aideraient à trouver un chirurgien esthétique et de
nouveaux papiers. Ils lui devaient bien ça, car Ivan,
lui, n’avait trahi personne. Après, il recommencerait
comme avant ses activités, mais sous un autre nom.
Pour l’instant, il lui fallait encore un peu patienter et
surtout rester très prudent.
13 Monstres de discrétion
La porte de la cellule s’ouvrit et un vigile apparut
sur le seuil.
– Bogdanov, à l’interrogatoire ! dit-il d’un ton
ne permettant aucune discussion.
– Mais c’est le temps de la promenade, je ne
veux pas la rater à cause de votre interrogatoire,
grogna Bogdanov.
– La ferme. Aujourd’hui tu vas à
l’interrogatoire, dit le maton, l’air très content de
lui-même.
« Sûrement, c’est un nouveau, qui ne connaît rien
de la politesse. Attends un peu, mon petit, tu le
regretteras amèrement », pensa Bogdanov, sautant du
lit sur le sol de cellule.
La mine calme et maussade, il descendait l’escalier
devant le gardien, mais son cœur battait la chamade.
Il fit un effort surhumain pour ne pas trahir sa joie
et son espoir. Ils entrèrent dans la salle réservée aux
interrogatoires, petite pièce laide et sombre, juste
meublée d’un bureau et de deux chaises, piètre
mobilier fixé au plancher. Le gardien ferma la porte en
fer et resta debout dans la pièce pour en garder
l’entrée à tout hasard. Face à l’entrée, derrière le
bureau d’enquêteur, une blonde trapue, encore jeune,
feuilletait ses dossiers. Bogdanov la reconnut tout de
suite, en constatant avec regret que depuis leur
dernière rencontre elle avait grossi plus qu’il ne fallait.
C’était Galina Popova, une policière qui avait
participé jadis à l’enquête de son affaire.
– Asseyez-vous, Bogdanov, dit-elle en lui
montrant l’autre chaise près de la table. Je vous ai
appelé comme un témoin dans l’affaire de
Gen14 Monstres de discrétion
nady Sidorov, qui a été récemment repris par la
justice…
Bogdanov prit la place, se préparant
intérieurement à ce qui devait arriver. L’enquêteuse mit la
main dans son cartable, mais au lieu d’en sortir des
feuilles de papier ou un stylo, elle extirpa, avec une
rapidité digne d’un western, un pistolet muni d’un
silencieux et tira une seule balle dans la tête du
gardien, qui tomba sur le sol comme foudroyé.
– Vite, prends les clés et son arme ! lança-t-elle à
Bogdanov. Fais-moi passer pour ton otage !
Bogdanov saisit la femme au cou et sortit dans le
couloir, la tenant devant lui, comme un bouclier, le
pistolet du gardien sur sa tempe.
– Ne tirez pas ! cria-t-elle d’une voix
tremblante. Faites ce qu’il exige !
Les jeunes gardiens ne pensaient même pas à
tirer. Ils n’avaient jamais eu l’habitude de prendre une
quelconque initiative, se contentant d’exécuter les
ordres du directeur de la prison. Et ce jour-la, le
directeur était en vacances ! Alors les gardiens
ouvrirent docilement toutes les portes devant Bogdanov
et lui permirent de s’emparer du fourgon cellulaire.
Mais une fois dans la rue, la police les prit en
chasse. Galina, au volant du véhicule, faisait la
preuve de toute son habileté. Connaissant la ville
comme sa poche, elle s’engageait dans le labyrinthe
des rues et ruelles, faisant des tours innombrables
pour semer ses collègues, et, finalement, elle réussit.
Se croyant enfin en sécurité, ils approchèrent de
la rivière, s’arrêtèrent sur la berge et sautèrent à terre
sans serrer le frein à main. Un petit coup d’épaule
fut suffisant pour que le fourgon, après avoir roulé
15 Monstres de discrétion
juste un peu, aille plonger dans une eau noire et
profonde. Il disparut immédiatement.
– On descend, commanda la femme.
En bas ils trouvèrent un petit bateau à moteur,
camouflé dans les broussailles. Ils étaient dans le
bateau, moteur déjà en marche, lorsque la voiture de
police, qu’ils croyaient avoir semée, apparut sur la
berge. Malheureusement, leurs chasseurs les
connaissaient de vue.
– Arrêtez, rendez-vous, Bogdanov ! hurla un
policier dans son mégaphone. Sinon, je tire !
Mais Bogdanov, souriant de toutes ses dents, lui
montra un joli bras d’honneur. Il préférait plutôt
mourir en liberté que de se rendre. Le policier tira et
rata son coup. La seconde suivante les évadés étaient
déjà trop loin pour avoir peur des balles.
Bogdanov s’installa sur le banc face à Galina et
jeta prudemment un coup d’œil sur son visage. Après
le dernier effort, elle était un peu essoufflée, avec des
taches rouges sur les joues. Des gouttes abondantes
de sueur coulaient sur son visage, vers son menton
qui commençait à devenir double. « Les années
n’ont pas été très clémentes pour elle, pensait
Bogdanov. Elle était tellement belle lorsque je l’ai vue
pour la première fois. Je dois quand même être
gentil et assurer son avenir. Je vais lui donner beaucoup
d’argent, pour qu’elle puisse vivre comme une reine.
Au moins, elle pourra s’offrir une liposuccion ».
– Merci, chérie, dit-il avec sa voix grave, la
regardant dans les yeux avec admiration. Comment
as-tu réussi à faire cela pour moi, comme ça,
toute seule ?
16 Monstres de discrétion
– Parce que je t’aime, et que je t’adore depuis
notre première rencontre. Tu sais bien que tu ne
serais jamais allé en prison si j’avais continué à
m’occuper de cette enquête, mais
malheureusement mon supérieur m’a retiré ton dossier. Alors,
je ne pouvais plus rien, sauf t’envoyer des
oranges et préparer ce coup. Et maintenant que nous
sommes ensemble, seule la mort pourra nous
séparer, dit la femme solennellement, et ses yeux
devinrent humides d’émotion.
Bogdanov frissonna. Il venait de s’évader pour se
retrouver dans une autre prison. Pourquoi, bordel,
les bonnes femmes sont-elles toujours tellement
collantes ? Quelques minutes auparavant, il était prêt à
la considérer comme son égal. Et maintenant, voilà
qu’elle prononçait cette phrase aussi stupide. Il se
félicitait toujours de ses capacités à séduire les
femmes, à les manipuler, mais la perspective possible
d’être obligé de baiser cette grosse vache toute la vie
l’effrayait. Mais ce n’était pas le bon moment de la
contredire, et il répondit :
– Oui, ma belle. Et lorsque cela sera possible,
je te demanderai de m’épouser.
Heureusement, le bruit du moteur empêchait
Bogdanov d’écouter sa réponse.
Après quelque temps, Galina trouva un endroit
discret pour descendre sur la berge.
– Viens avec moi, dit-elle en entraînant
l’homme sur le sentier menant vers le haut du
talus.
Là-haut, ils s’arrêtèrent près d’une petite maison,
entourée par une haute clôture de bois, bien cachée
17 Monstres de discrétion
parmi les arbres et les broussailles et absolument
invisible depuis la route.
– J’ai loué cette datcha pour trois mois, il n’y a
absolument personne pour nous espionner,
ditelle, en ouvrant la porte de la cour. Regarde ça !
Triomphalement, elle retira une bâche pour lui
montrer une « Lada-Niva » toute neuve, installée à
l’abri près de la maison.
– J’ai préparé tous les papiers nécessaires, mais
il faut y coller tes photos, continua-t-elle. Je
pense que tu seras vraiment méconnaissable avec
ces moustaches et ces cheveux. Nous n’avons pas
le temps pour les faire repousser. Alors, j’ai
trouvé tous ces trucs dans un magasin pour acteurs
amateurs.
Elle posa devant Bogdanov une perruque de
couleur grisâtre et des moustaches collantes assorties.
Il essaya les postiches devant le miroir et resta
très impressionné, plus que satisfait : les accessoires
le vieillissaient bien d’une quinzaine d’années en lui
donnant des allures de notable. La police n’osera
jamais vérifier les papiers de quelqu’un d’aussi
convenable. Avec cette figure il pouvait être presque
tranquille avant de voir le chirurgien.
– Elle a fait du bon boulot, pensa-t-il. Mais
pourquoi n’aime-t-elle pas se taire un peu ? Je suis à deux
doigts de devenir dingue, en l’écoutant jacter sans
arrêt !
Après quelques heures, bien lavé, bien nourri,
habillé d’un nouveau costume Cardin, muni de tous les
papiers avec les photos fraîchement collées et
tamponnées et suffisamment d’argent, Bogdanov
quittait la maison, accompagné par Galina. Il espérait
18 Monstres de discrétion
encore que cette femme renoncerait à le suivre
partout.
– Chérie, si tu préfères rester ici, c’est
beaucoup mieux pour nous deux, dit-il. Tes collègues
pensent que tu es mon otage. Tu pourras même
garder ton travail. Si nous partons ensemble, ils
comprendront que tu es mon complice. Alors tu
risques d’aller en prison, si nous sommes repris.
Tu sais comment les détenus traitent les anciens
de la police, n’est-ce pas ? Ne t’en fais pas, on ne
va se séparer que pour quelques mois. Je vais
t’envoyer l’argent…
Mais Galina ne lui laissa pas finir sa phrase :
– Alors, tu veux m’abandonner ? Ta
proposition de mariage n’était qu’une plaisanterie ? Tu te
moques de moi ? Je vais te faire remettre en tôle !
Salaud ! Je n’ai pensé qu’à toi pendant toutes ces
années !
Elle hurla, et sa voix devint tellement aiguë que
Bogdanov en eut peur.
– Du calme, du calme, chérie, dit-il, en la
prenant dans ses bras. Qui te dit que je suis capable
de t’abandonner ? Tu es la plus belle femme du
monde. On va se marier immédiatement, si tu
veux. A l’église ! proposa-t-il, capable de
promettre n’importe quoi, seulement pour que cette
conasse ferme sa gueule avant d’attirer le public
dans le coin.
Il réussit. Les sanglots de Galina commencèrent à
faiblir, et enfin, en s’essuyant le nez avec un
mouchoir, elle murmura :
– Oui, je veux. Je connais une église pas trop
loin d’ici…
19 Monstres de discrétion
– Bon, on y va tout de suite. Elle sourit, et
Ivan l’embrassa tendrement sur la joue, en
dissimulant avec brio son dégoût.
Ils s’approchèrent de la voiture. Il avait déjà
ouvert la portière quand, brusquement, il s’arrêta,
comme se rappelant quelque chose.
– Chérie, nous avons oublié de saborder notre
bateau. Avant de partir, il faut le faire. Je ne veux
donner à la flicaille aucune chance de retrouver
nos traces.
– Oui, tu as raison, mon poussin. Je vais le
faire tout de suite.
« Poussin »… ce mot dégoûtait particulièrement
Bogdanov. Tant mieux. Il fera ce qu’il a décidé avec
le cœur plus léger.
La femme descendit vers le bateau, fit un trou
avec une hache dans le fond et le poussa le plus loin
possible de la berge. L’eau entra à l’intérieur tout de
suite, et le bateau commença à couler. Contente de
son résultat, Galina tourna la tête vers son amant et
son sourire se figea. Ivan la visait avec son pistolet.
– Arrête tes plaisanteries, marmonna-t-elle, les
lèvres prises de tremblements nerveux. Nous
n’avons pas le temps de nous amuser.
– Exactement, répondit l’homme en appuyant
sur la gâchette.
La balle entra précisément dans le cœur. Le corps
tomba dans l’eau. Pas de témoin, pas de femme
embarrassante dans les pattes, pas de traces.
Bogdanov se mit au volant de « Lada-Niva » et
prit la route.

20
1
Aline, jeune fille indépendante de douze ans,
revenait chez elle en autobus, toute seule. Elle en était
fière, considérant ce fait comme la preuve de sa
maturité. Normalement, elle revenait tous les jours avec
sa mère Anna, qui avait son cabinet de kinésithérapie
à Vancouver, mais aujourd’hui Anna avait pris son
premier jour de vacances pour faire de petites
réparations dans leur maison de campagne.
La fille était assez grande pour son âge, mince et
brune. Elle était en pleine forme, car les vacances
venaient de commencer : demain, elle n’irait pas à
l’école, qu’elle détestait profondément. Aline n’avait
rien contre l’enseignement, mais elle ne pouvait plus
supporter d’être traitée comme une enfant, elle, une
fille responsable et adulte, avec déjà ses propres
convictions. Aujourd’hui elle s’était sentie comme
une prisonnière enfin libérée.
Dès qu’elle put quitter l’établissement scolaire,
elle alla aux toilettes du Mac Donald le plus proche,
pour y troquer son uniforme d’école contre un jeans
et un tee-shirt avec un aigle dessiné sur la poitrine.
Maintenant la seule chose qui lui rappelait encore
l’école, c’était son sac à dos avec à l’intérieur ses
cahiers, ses livres et son uniforme.
21 Monstres de discrétion
Elle attendait ce moment depuis longtemps, et
ses projets étaient formidables. Enfin elle pourrait
passer tout son temps comme elle le voudrait, faire
de longues randonnées dans les montagnes et dans
la forêt avec son meilleur ami Johnny et ses autres
copains. Sans voir toutes ces putains de
saintesnitouches, les camarades de classe, la vie serait
vraiment paradisiaque. Elle aurait aussi beaucoup de
temps pour lire tous les livres qu’elle aimait, sans
aucun contrôle de la part de son instituteur.
Heureusement, maman, par contre, l’encourageait à lire et
achetait toujours tout ce qu’elle voulait.
L’autobus s’arrêta. Aline en descendit et prit le
chemin à travers la forêt. Pour ne pas marcher sur
l’ennuyeuse voie en terre battue, elle prit le sentier
entre les broussailles, en cherchant les baies. Elle
aimait se sentir proche de la nature, comme d’ailleurs
sa mère Anna. Toutes les deux, elles avaient été très
heureuses de s’installer dans cette maison entourée
par la forêt, à environ deux kilomètres du village de
Broken Leg, où elles avaient connu tout le monde.
Aline s’était approchée d’une petite source et se
pencha pour en goûter l’eau, mais soudain, elle
entendit le bruit sec d’une branche cassée derrière elle.
D’un saut vif, elle se redressa, se tourna et se
retrouva face à face avec un inconnu. Il puait le bouc ; le
visage, couvert de petits boutons rouges, n’était
apparemment pas rasé depuis plusieurs jours. Mais le
pire, c’était ses yeux, des yeux vitreux, sans aucun
soupçon de lumière et de pensée. Il tenait des
menottes à la main. Son apparence répugnante aurait
terrifié n’importe quelle autre fille, mais Aline était
22 Les monstres de discrétion
presque contente. Intérieurement, elle se prépara
pour un réel combat.
– Si tu obéis à mes ordres, tu resteras vivante,
dit l’homme, avalant sa salive. Je suis de la police.
Tu vas mettre ça.
Il tendit à Aline les menottes.
Elle avait compris tout de suite qui était cet
ignoble individu. Elle avait lu la chronique policière dans
les journaux. C’était sûrement le pédophile de
Toronto, dont les traces avaient été perdues, et qui
avait déjà tué un enfant. Une rage froide envahit
immédiatement Aline, et elle frappa la première de
toutes ses forces, enfonçant tel un éclair le bout de
sa chaussure Caterpillar dans l’entrejambe de son
adversaire. Il se plia en deux, en hurlant de douleur,
et Aline en profita pour lui porter un coup sur la
mâchoire, digne d’un boxeur professionnel. Si elle
avait été plus grande, avait eu plus de force, ça aurait
été à coup sûr un knock-out.
L’inconnu fit un pas en arrière, essayant en vain
de se protéger, tandis que la fille continuait de le
frapper. Il avait compris qu’il ne s’agissait plus alors
de son plaisir ni de sa domination perverse, mais
avant tout simplement de sa survie. Cette fille, elle,
n’était pas du tout semblable aux autres. Elle n’avait
rien de commun avec sa première victime qui voulait
s’enfuir et qu’il avait tuée, ni avec la deuxième et la
troisième qui avaient accepté de le satisfaire et qu’il
décida d’épargner. Mais celle-là, elle n’essayait même
pas de se sauver, elle voulait son sang, elle voulait sa
mort ! Il essaya de fuir, tomba, se redressa d’un saut,
une pierre ramassée à la main, mais n’eut pas le
temps de frapper. Une grande ombre jaillit de nulle
23 Monstres de discrétion
part et des mâchoires puissantes serrèrent son poing,
brisant ses os. En hurlant, il essaya de se dégager,
mais, entraîné par le corps lourd du chien, il perdit
l’équilibre et tomba, heurtant violemment sa nuque
contre un rocher. Son crâne s’ouvrit avec un petit
bruit sec et abominable. Le corps se convulsa
quelques instants, avant de ne plus donner aucun signe
de vie. Aline, encore excitée par ce combat, regardait
le corps avec horreur, quand Anna, en trois sauts
traversant la clairière, se retrouva près de sa fille et la
serra dans ses bras.
– Aline, chérie, ça va ? Es-tu blessée ?
– Non, maman, je vais bien. Je l’ai eu, cette
charogne.
– Oui, grâce à Prince, dit Anna, essoufflée et
rouge après avoir couru. Tu vas vraiment bien ? Il
ne t’a rien fait ?
– Non, maman. Il n’en a pas eu le temps. Il a
voulu exiger quelque chose, mais je n’aimais pas
son drôle de ton et alors j’ai frappé la première.
Après il a voulu m’assommer avec une pierre,
mais heureusement Prince est arrivé.
Prince regarda attentivement ses maîtresses. Par
la forme de son corps et sa tête il ressemblait bien à
un berger allemand, mais il était beaucoup plus
grand qu’un chien ordinaire et entièrement noir, sans
aucune tâche plus claire. Anna caressa sa tête et jeta
un coup d’œil sur le cadavre.
– Il n’est pas d’ici, cet homme, mais il me
rappelle quelqu’un, dit-elle. Regarde, il a des
menottes. Il n’a pas dit, par hasard, qu’il était de la
police ?
24 Les monstres de discrétion
– Exactement. Il a voulu me mettre les
menottes. Tu te souviens, on a lu un article sur un
criminel qui se présentait comme un policier et
forçait les filles à mettre des menottes avant de les
violer ?
– Voilà ! Bien sûr, on a vu son portrait robot.
Le pédophile de Toronto ! Heureusement que j’ai
appris ma fille à se battre. Tu vois, l’entraînement
régulier peut vraiment sauver la vie. Dis-moi, tu
n’as pas eu peur ?
– Non, maman, j’étais trop en colère. Tu
t’imagines, cette espèce de porc, qui pue, qui
s’approche et qui ose encore me donner des
ordres de sale pointeur ! Je n’ai senti en moi que la
rage et le désir de le frapper. Et j’ai frappé sur les
points que tu m’as montrés sur l’atlas
anatomique, tu te souviens ?
– Oui. Je suis fière de toi. Mais maintenant il
faut nous débarrasser de ce cadavre. Bien sûr,
c’était un cas de légitime défense de ta part, mais
imagine-toi le bruit qu’il y aura tout autour de
nous. Après les explications avec la police, il
faudra sûrement aller au tribunal. N’oublie pas que
toute cette affaire a déjà été très médiatisée et que
les journalistes ne vont pas tarder à arriver ici. Ils
vont te poser des questions d’abrutis, pourquoi tu
sais te battre, qui t’a appris, et même pourquoi tu
n’as pas voulu exécuter les ordres de cette ordure.
– Moi, je suis d’accord, maman. Surtout, il ne
faut pas foutre en l’air nos vacances. Toutes les
deux, nous avons travaillé dur toute l’année et
méritons un bon repos.
25 Monstres de discrétion
– Je propose de l’enterrer immédiatement dans
notre cave qui est en construction. Et après nous
coulerons du béton par-dessus et il ne sera jamais
plus retrouvé, jamais.
– C’est bon. Mais es-tu sûre, maman, que nous
n’allons plus jamais déménager ? C’est la
première fois que nous restons dans le même pays
tellement longtemps, plus de trois ans. Et si nous
partons et que le nouveau propriétaire décide de
refaire des travaux, tout Interpol sera après
nous… Peut-être vaudrait-il mieux faire la fosse
ici, dans la forêt ? De toute façon, il n’y a
personne pour nous poser des questions, dit Aline.
– Impossible. Ici, il peut être déterré par les
renards, alors la police va déranger nos amis et
voisins les plus proches. Ça ne va pas. N’aie pas
peur, nous allons garder cette maison pour
toujours. Je ne la vendrai jamais.
– Tu as raison, maman. Vaut mieux
l’exterminer pour que personne ne le découvre.
Mais il faut revenir à la maison chercher la
voiture pour le transporter.
– Mince ! Anna entendit le bruit d’un moteur.
– Il ne nous manquait plus qu’un témoin !
Quelqu’un montait en voiture par le chemin de
terre battue vers leur maison.
– On va cacher le corps dans les broussailles,
faisons vite, proposa Aline.
– Attends. Ecoute un peu. De toute façon,
personne ne le verra depuis la route… Je crois
que c’est la voiture de Pierre, dit Anna avec un
certain soulagement.
26 Les monstres de discrétion
– Je pense qu’on peut emprunter sa voiture,
dit Aline. Il ne nous trahira jamais.
– Pourquoi en es-tu sûre ? demanda Anna.
– Il me fait l’impression de savoir se taire. Et
je pense sûrement qu’il a lui-même des secrets. Il
ne voudra jamais attirer l’attention ni sur toi, ni
sur lui-même. Je crois que c’est un homme qui
respecte la loi de l’omerta. Et, surtout, il est
amoureux de toi.
Anna sourit. C’était exactement ce qu’elle pensait
de Pierre elle-même
– Va le chercher, alors. Mais seulement s’il est
seul, dit-elle.
– Maman, je ne suis plus en maternelle, dit
Aline, en se dirigeant vers la route.
Anna entendit la voiture s’approcher et s’arrêter,
les voix de Pierre et de sa fille, les bruits de l’herbe
foulée et des brindilles écrasées sous les pieds. Enfin,
tous les deux apparurent sur le sentier, et Anna se
leva pour saluer Pierre.
C’était vraiment un beau mec, et beaucoup de
jeunes villageoises étaient intéressées par lui. Comme
il restait indifférent, elles en conclurent qu’il aimait
dans le plus grand secret Anna Miller, sa voisine la
plus proche. Il y avait aussi les filles qui pensaient
qu’il était peut-être de l’autre bord, et qui de ce fait
perdirent tout intérêt pour l’homme en question.
– Bonjour, Anna ! dit l’homme en l’embrassant
sur les joues. Aline m’a déjà expliqué que vous
avez besoin d’un coup de main. Je suis prêt à
vous le donner. Qu’est-ce que je peux faire pour
vous ?
27 Monstres de discrétion
– Merci, Pierre, tu es un vrai ami. Je voudrais
tout simplement utiliser ta voiture, si tu n’es pas
contre.
– Pour transporter ça ? demanda-t-il en
regardant le cadavre. Bien sur, je ne suis pas contre
mais pourquoi ne veux-tu pas appeler les flics ? Je
crois que c’est un accident plutôt qu’un meurtre.
– Oui. Mais ils vont me poser un tas de
questions, auxquelles je ne veux pas répondre. Ils
vont traumatiser mon enfant. Il y a encore un
truc plus emmerdant. Il paraît que cet homme
était le pédophile recherché, qui avait fait déjà
plusieurs victimes. On risque d’avoir un article
dans les journaux, et ça peut complètement gâter
la vie d’Aline, expliqua Anna.
Un article dans les journaux n’était pas non plus
le rêve de Pierre. Il imagina soudainement qu’un
reporteur zélé voudrait peut-être l’interroger sur sa
voisine devenue célèbre, et peut-être même prendre
des photos à son insu, et tout à coup une sueur
froide coula entre ses omoplates.
– Tu as raison, dit-il à Anna. Compte sur moi,
je ferai de mon mieux.
Il avait ouvert le coffre et l’avait préparé,
couvrant l’intérieur d’un grand plastique pour ne pas y
laisser d’éventuelles traces de sang. Anna enleva la
veste du cadavre, pour en envelopper la tête brisée.
Ils mirent le corps dans le coffre et regardèrent tout
autour attentivement.
– Il n’y a rien, que du sang sur les pierres, dit
Aline.
– Maintenant, mesdames, je vous quitte, dit
Pierre en prenant le volant de sa voiture. À plus !
28 Les monstres de discrétion
– Attends ! Moi, j’ai planifié de l’enterrer dans
ma cave, dit Anna.
– C’est peut être une bonne idée, mais j’en ai
une meilleure. Soyez tranquille, jamais personne
ne le retrouvera. Faites-moi confiance !
– D’accord. Mais ne prends pas trop de
risques pour moi. Tu as besoin d’aide ?
– Ne t’inquiète pas. Je me débrouillerai tout
seul. Et je reviendrai pour dîner avec vous, si
vous n’êtes pas contre.
– Bien sûr. On t’attend, dirent Anna et Aline
ensemble.
– À plus !

29
2
Pierre fit demi-tour et commença à descendre
vers la route principale. Souriant, il se rappela les
mots d’Anna : « traumatiser mon enfant ». Aline
n’avait jamais eu l’allure de quelqu’un qui pouvait
être traumatisée, paniquée ou tout simplement
apeurée. Un peu étrange pour une fille de douze ans.
Parfois souriante, parfois en colère, mais jamais en
larmes, elle semblait être absolument privée de tout
sentiment de faiblesse. Mais ce n’était pas son
affaire, à vrai dire. Lui, il serait enfin très content de
payer à sa mère une ancienne dette. Elle lui avait
sauvé la vie lors de leur première rencontre, il y avait
maintenant presque deux ans. Pierre repensait
subitement à tous ces événements.
À l’époque, poussé par des raisons personnelles, il
venait de quitter à la hâte l’état de Virginie pour ce
petit coin oublié du Canada. Pour la première fois
dans sa vie il avait espéré vivre tranquillement dans
une petite maison entourée par la forêt, loin des
intrigues, des assassinats, des trahisons. Il se baladait
dans les montagnes, en respirant l’odeur des sapins,
en écoutant le chant des oiseaux, en jouissant
merveilleusement de la nature.
31 Les monstres de discrétion
En même temps son instinct, son deuxième
« moi », repérait tous les points stratégiques en cas
de… Il ne pouvait pas s’en empêcher, c’était
l’habitude prise depuis de longues années. Il
mourrait peut être avec cette habitude et cette méfiance.
Seulement ici, loin de ses anciennes connaissances, il
espérait mourir le plus tard possible.
Il descendit vers la rivière, pensant y camper. Là,
il vit les deux ours, une mère avec son ourson,
charmant et joyeux comme tous les bébés.
Immédiatement, Pierre se rendit compte du réel danger de
cette rencontre. Il essaya de reculer sans faire le
moindre bruit, mais le petit l’aperçut et courut vers
lui, voulant satisfaire sa curiosité. Sa mère tourna la
tête, et Pierre se précipita, déjà sans se cacher, vers
les rochers. Il n’y avait que cent mètres à parcourir.
Mais son pied, en s’enfonçant dans un trou, glissa, et
il tomba.
L’ourse s’approchait, en poussant des
grognements menaçants. « Voilà, c’est fini. Bordel,
j’espérais vivre encore quelques années », pensa
Pierre. À ce moment, il entendit un coup de feu, et
l’énorme corps de la bête tomba presque sur lui. Il
essaya de se relever, mais son pied droit était coincé
dans une cavité. Il serrait très fort les dents pour ne
pas hurler, car il avait très mal. Il entendit alors une
voix :
– Attendez, je vais vous aider.
– Une femme rousse posa son fusil à côté et se
pencha vers lui pour l’aider à libérer son pied
bloqué.
– – Ne bougez surtout pas, je vais voir ce qu’il
est exactement arrivé à votre jambe.
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