Mosaïque

De
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La mort, réelle ou symbolique, est le limon charrié au lit de la rivière de vie. Elle roule, s'agrège et se dépose au fil du temps : lot commun de nos consciences enrobées de chair. Tantôt la raison l'emporte, tantôt la chair. Qu'importe ! Leur union distille le miel de nos détours existentiels. Entraîné dans un incroyable cheminement, l'écrivain s'emballe ou s'asphyxie au gré des circonstances. Par l'écriture, perceptions et sensations gagnent en acuité. L'auteur échappe alors à la pesanteur du quotidien et se livre aux délices de sa vérité, sincère car dépouillée. Chaque nouvelle se lit le temps d'un bruissement. La mort plane comme un oiseau de proie au-dessus des mots, les hante et les parfume de cendre pourpre.
Le cristal de l'authenticité.


Publié le : jeudi 3 juillet 2014
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EAN13 : 9782332716088
Nombre de pages : 160
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-71606-4

 

© Edilivre, 2014

Du même auteur

Du même auteur :

La clef du labyrinthe, roman jeunesse – Editions Les Alchimistes du Verbe, 2010

Le dernier vampire, contes fantastiques – DV Editions, 2010

L’hérétique de Brocéliande, roman – Editions du Pierregord, 2012

L’hérétique de Brocéliande, roman – Editions Hugues de Queyssac, 2013 (format numérique)

Dédicace

 

 

A celles et ceux qui m’ont transmis le goût d’écrire

Préambule

L’existence est une mosaïque d’évènements assemblés de façon logique et irrationnelle. Chaque histoire individuelle est faite d’eau car la vie s’écoule sous nos yeux, puis s’infiltre dans les méandres de la mémoire.

Quelques flaques subsistent cependant qui éclaboussent parfois l’esprit, sous forme d’images ou de souvenirs troublés par l’oubli des mots.

Chacune des nouvelles qui composent ce recueil traite directement ou indirectement de la mort (réelle ou symbolique), préoccupation majeure de l’humanité depuis l’aube des temps.

J’ai choisi de la prendre pour thème à travers certaines situations ou étapes de notre cheminement, non par complaisance ou morbidité, mais parce qu’elle résonne en chacun de nous, que sa musique a un sens qu’il nous appartient de déchiffrer, de moduler afin d’en atténuer les dissonances et de n’en subir que l’échéance parfois brutale, toujours redoutée.

La mort est un rebut de notre société. Comme l’eau, elle est insaisissable. Comme le temps, elle n’a d’autre réalité que l’angoisse qu’elle procure. Sachons la considérer pour ce qu’elle est : un passage pour les uns, une finalité pour les autres ; mais en aucun cas un jeu ou un spectre de placard à ne pas considérer.

Pour bien vivre, apprenons à mourir.

Pour affronter la mort, profitons de la vie.

L’auteur

Première soirée

L’insoutenable n’est pas de mourir,
mais de savoir que l’on va mourir.

 

 

Allongé dans son grand lit d’autrefois, Ferdinand Barreto dort encore. Dehors, la neige s’accroche en flocons lourds sur les arbres nus et givrés. Il fait gris. Le soir tombe déjà, appuyant de toutes ses forces sur les nuages gorgés d’hiver.

Dans la cour, un moineau transi glisse sur la margelle du puits. La margarine qu’il picore frénétiquement est presque aussi gelée que lui. De la cuisine, le chat, silencieux et mélancolique, l’observe mollement. Son radiateur devient trop chaud, presque brûlant. Depuis plusieurs minutes, il s’agace à arpenter cette insoutenable chaufferette sans pouvoir stationner plus de trois ou quatre secondes sans se griller une pelote. Il s’avise alors qu’il reste quelques croquettes dans son écuelle. Il bondit dessus, les termine puis quitte la pièce. Il s’ennuie.

Agrippée à la poignée de la porte, Mélanie Barreto descend difficilement l’unique marche de la boulangerie du village puis plante sa canne comme un pic dans la neige, remonte lentement la grande rue, le nez rivé sur l’éclatante blancheur traîtresse en diable. Pas question de se laisser piéger.

– Alors, Mélanie ! On cherche des champignons ?

C’est Georges Toulet, l’instituteur. La vieille dame sursaute.

– Ah ! Georges ! Vous m’avez fait peur.

– Comment va Ferdinand, aujourd’hui ?

– Un peu mieux. La fièvre a baissé ce matin.

– Et le docteur, que dit-il ?

– Rien, comme d’habitude. Il rassure.

– Bah ! Ne vous en faites pas. Il est costaud votre Ferdinand. Je suis sûr qu’avant le printemps il sera sur pied.

– Je l’espère bien.

– Dites-lui que je passerai demain lui apporter un autre livre.

– Merci, Georges. Bonne soirée.

– Pareillement, Mélanie. Et ne vous faites pas trop de souci.

« Facile à dire, Georges. Facile à dire » Mais cela, elle le garde pour elle.

La porte de la chambre est restée entrouverte. Le chat passe la tête dans l’entrebâillement et inspecte l’ombre. Il perçoit le léger ronflement en provenance du lit. Il saute sur l’édredon et le malaxe à pleines pattes dans un ronronnement d’extase. Un sillon se creuse dans la plume où il s’étend de tout son long sur le flanc. L’extrémité de sa queue bat la mesure de son bien-être. Il miaule même quelque chose que Ferdinand ne peut entendre, car il rêve…

Au milieu des décombres d’une vaste cité aux franges d’âges disparates déambule un homme en haillons, bras ballants sous un soleil blanc, presque atomique. De cette ville, il ne reste plus rien des splendeurs passées et le vagabond, pieds brûlés, a beau remuer inlassablement les entrailles urbaines qui l’environnent, il ne parvient pas à dénicher la moindre parcelle de vie, le plus petit débris qui vaille la peine d’être empoché. Découragé par des semaines d’une fouille exténuante et vaine, il va renoncer, se coucher sur le sol et attendre lorsque soudain un vent frais surgi de nulle part ébouriffe ses cheveux et caresse ses joues mangées de barbe tandis que l’astre solaire s’éclipse, offrant une trêve à cette terre ravagée. Alors une voix dégringolée des nuées se fait entendre : « Surtout, dis bien à Mélanie que je serai là lorsque ta coupe sera pleine. » Et puis plus rien qu’un désert de cendre sous un océan de lumière.

Ferdinand se réveille en sueur. La fièvre remonte. Voilà, se dit-il, ce qui expliquepartiellement ce rêve. Il jette un rapide coup d’œil au réveil posé sur la table de chevet et constate qu’il a dormi la majeure partie de l’après-midi. Il ajuste ses oreillers et s’assied confortablement. Ce faisant, il découvre Malik, le chat, roulé en boule à ses pieds. Il se penche et plonge la main dans le pelage doux et tiède de l’animal.

– Tu es là, vieux camarade. Toujours fidèle au poste.

Le chat remue à peine, sûr de ce contact rassurant et familier. Ferdinand apprécie la compagnie silencieuse de son siamois. Grâce à lui, il n’est jamais seul sans avoir pour autant à subir une conversation. Le verbe pudique n’aime pas se déshabiller à tout va devant n’importe qui. Il couve sa propre confidence et se garde des intrus de la pensée. Quant à parler pour ne rien dire, autant se limiter au minimum acceptable.

Malgré lui, son rêve le turlupine. C’est comme un avertissement, une recommandation. « Dis à Mélanie que je serai là lorsque ta coupe sera pleine. » Il se répète plusieurs fois la phrase, mentalement d’abord puis à haute voix. Certes, il est malade. Mais la mort est-elle si proche qu’il doive se l’annoncer et en faire part à sa propre femme ? Et cette voix, est-ce la sienne ou celle de cet autre qu’il ne fréquente pas, faute de reconnaître en lui l’éclaireur et le sauveur du monde ?

Il neige toujours et les dernières empreintes de l’après-midi s’effacent peu à peu, recouvertes pour la nuit. Demain découvrira d’autres traces…

Mélanie referme son parapluie et secoue ses bottes contre le mur du garage avant d’entrer. Elle dépose son cabas sur la table de la cuisine, déboutonne son manteau qu’elle met à sécher sur une chaise, près du fourneau. Puis elle accroche son chapeau de laine mauve à une patère, dans le vestibule. Elle prend son temps, comme toutes ces personnes tenues de vivre au rythme de l’expérience et de l’usure d’eux-mêmes. Seuls les animaux courent jusqu’à la mort. Les hommes, eux, ralentissent la cadence par crainte d’un croche-pied de la faucheuse. Mélanie, surtout.

Malik dresse l’oreille.

Depuis plusieurs minutes déjà, Ferdinand ressent douloureusement la présence immobile et immuable du crucifié suspendu comme une épée de Damoclès au-dessus de son sommeil, de son intimité depuis cinquante ans. Son cœur saigne. Indéniablement ce point commun les rapproche. Soudain, comme aiguillonné par une curiosité nouvelle et irrésistible, Ferdinand lève le bras vers le petit objet en bois qu’il décroche précautionneusement du mur et amène à hauteur de son visage, dix ou quinze centimètres devant, tout au plus. Respectueux malgré lui de cette figure religieuse, impressionné peut-être encore par l’histoire et la richesse symbolique de ce personnage hors du commun, il n’ose le railler. D’ailleurs, en a-il seulement l’intention ?

L’homme et la statue se dévisagent sobrement, se jaugent dans un mutisme partagé ; l’un soulagé de ce que Ferdinand ait enfin tendu la main vers lui, l’autre mesurant d’un coup sa faiblesse et la jubilation du crucifié si d’aventure il est davantage qu’une statuette patinée par deux milles ans de patience. Ferdinand ne sait plus que penser. Depuis un demi-siècle sa femme lui injecte à petites doses des bribes d’une croyance qu’il ne peut partager, et voilà qu’aujourd’hui le fleuron de cette croyance frappe à sa porte comme une douleur supplémentaire. Le comble est qu’il s’en inquiète, intellectuellement, presque spirituellement. Et pour cause ! La voix ayant bien précisé : « Dis à Mélanie… », il a une commission à faire, un message à transmettre. Et quel message !

La tentation l’envahit de tout rejeter en bloc, de provisionner cette folie pour créance douteuse, mais sa conscience l’avertit qu’il risque ainsi de priver Mélanie d’un apaisement, d’un réconfort, d’une espérance dont elle aura besoin, l’échéance venue. D’accord, mais si je parle, s’en est fini des bourgeons sur les arbres, de l’écume aux vagues, des économies pour le beau voyage ! Alors quoi !?

Les cristaux de givre fleurissent aux fenêtres tandis que la lune disperse les nuages pour la trêve nocturne. Harassé par le doute et la maladie, Ferdinand s’étend, le crucifix sur la poitrine, tel un gisant.

Mélanie a fait bouillir l’eau pour le thé qui infuse dans la tasse qu’elle porte maintenant à son mari avec, sur la soucoupe, l’armada de pilules et de comprimés qu’il doit ingurgiter à intervalles réguliers. Elle pousse délicatement du pied la porte de la chambre mais ne peut retenir un cri en apercevant le malade dans sa posture d’éternité.

– Mon Dieu ! s’exclame-t-elle en renversant quelques gouttes de thé sur le parquet.

Ferdinand sursaute.

– Que se passe-t-il ?

– Oh ! Rien, balbutie Mélanie, soulagée et honteuse. J’ai cru que…

– Hein ! Quoi ?

Mélanie ne sait comment dire.

– J’ai cru… Enfin… Avec le crucifix comme cela sur la poitrine, et toi que ne bougeait pas, j’ai cru…

– Que j’étais parti pour de bon. C’est ça ?

– Oui. Je suis désolée.

– Cela n’a pas d’importance. La vérité n’est pas si loin.

Le cœur de la vieille dame se met à battre la chamade.

– Je ne comprends pas. Tu cherches à m’effrayer ou quoi ?

Désormais, Ferdinand doit parler.

– Non. Ce n’est pas cela. Prends une chaise et viens près de moi. Je vais t’expliquer…

Il raconte presque longuement : son rêve, son trouble, le doute et la tourmente qui secouent son ennui. Mélanie écoute sans broncher. De temps à autre, une larme s’échappe de son œil plissé. Pour elle, c’était moins compliqué que pour son époux. Le sens de la vie ne lui est pas si tortueux, abstrait, inaccessible. Il y a des règles, des faits, des évènements alternant peines et joies. Elle s’en accommode au cycle des saisons, emportée par leur mouvement circulaire, irrémédiable et absolu. Le tout blotti dans un écrin de lumière. Et puis là, tout à coup, c’est l’inattendu, l’improbable, presque l’impensable qui surgit au crépuscule pour offrir d’une main de feu le signe indispensable mais d’une tristesse inouïe. Difficile.

Malik les a rejoints. Pour lui, aucune révélation ne peut modifier son manège de chat. Bien au contraire. Il est l’âme qui reste accrochée aux pierres, la maison une fois ensevelie.

Avant de boire son thé, Ferdinand pose sa main tavelée sur celle de sa femme et dit : « Mets ton manteau et va chercher du bois. Tes yeux sont rouges et le froid les séchera. Pour le moment, tout va bien. »

Le condor

L’esprit a des yeux que l’amour transcende

 

 

Lise arriva en retard pour le dîner. Sa mine déconfite n’échappa à personne, et les cuillères qui plongeaient gaiement dans le potage quelques instants auparavant tombèrent toutes en panne au fond des assiettes. Le silence se carra dans un fauteuil.

– ‘Soir, arracha péniblement la jeune femme à ses lèvres scellées.

– Bonsoir, ma chérie, répondit le premier son père, inquiet déjà de la pâleur inaccoutumée de sa fille aînée.

Celle-ci prit place à table sous le regard inquisiteur de son frère et de sa sœur. Des larmes flottaient encore dans ses yeux. Les cuillères reprirent leur va-et-vient entre la porcelaine et des bouches nettement moins empressées.

– Eh bien, ma Lise ! Tu nous en fais une tête ! finit par lâcher sa mère. Le ciel te serait-il tombé dessus ?

Lise ne broncha pas mais continua à mâchouiller mollement son vermicelle.

– Grand Dieu ! s’exclama finalement son père sur un ton badin. Rien ne va plus à la roulette du bonheur !

Son enfant en vie et sans traces apparentes de mauvaise santé ou de mauvais traitement, rien d’irrémédiable ne pouvait lui être survenu. Il se devait donc de conserver calme et bonne humeur. Sa tentative de diversion n’en échoua pas moins piteusement. Cela le contraria, moins pour lui que pour Lise. Elle semblait réellement triste et il n’aimait pas la sentir malheureuse, que la cause de son chagrin soit futile ou non. Lise le savait et se voulut rassurante. Elle sourit sans conviction et posa tendrement sa main sur celle de son père.

N’y tenant plus, Caroline, la petite dernière, demanda :

– Tu t’es disputée avec Adrien ?

Cette fois, Lise sourit pour de bon.

– Non, bébé. Vraiment pas, répondit-elle. Puis, intérieurement : « Manquerait plus que ça… »

Sa mère profita de ce dégel passager pour tenter d’en apprendre un peu plus.

– Dans ce cas, poussin, peux-tu nous dire ce qui te tracasse tant ?

– Non. Ce n’est rien, maman. Je t’assure, souffla la jeune femme avec la lassitude des grands blessés.

Tous savaient pertinemment qu’elle ne se dévoilerait pas (du moins pour le moment). Quand elle essuie une tempête, Lise attend toujours l’arc-en-ciel pour avouer sa détresse passée et pleurer ses morts. C’est ainsi.

Son regard se noya dans le cristal du lustre suspendu au-dessus du plat de pâtes hebdomadaire. Ses yeux devinrent ce cosmos mordoré où son père apercevait parfois un condor aux ailes déployées. Le grand oiseau y caressait du bout des plumes des étoiles de rosée. Pour Franck, cette vision était le signe d’un événement inhabituel, le présage d’une épreuve nouvelle dans l’existence de sa fille. Rien de très précis, en somme, mais l’alerte étant sonnée, il devait se préparer et être sur le qui-vive au moment opportun.

Lise ignorait l’étrange faculté de son père, dont ce dernier gardait jalousement le secret à l’abri des investigations. Une araignée délicieuse avait tissé un pont délicat entre son esprit et celui de son enfant ; frontière qu’il traversait en de trop rares mais précieuses occasions pour la mettre en péril en dévoilant sa réalité. L’homme devenait ainsi rapace à son tour et se projetait toujours plus loin dans l’immensité cérébrale de la jeune femme, se rapprochant chaque jour un peu plus d’un but aux contours encore incertains, mais qui se précisaient voyage après voyage. Toujours à l’affût du miroir, il s’élançait par la métamorphose dans le voile soudain déchiré, dégageant ainsi la voie des...

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