Moscou Babylone

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Par l'auteur des Enfants de Staline, une odyssée moscovite entre Dostoïevski et Bret Easton Ellis.





" En Russie, j'ai aimé et j'ai tué. Et j'ai découvert que, des deux, c'est l'amour qui est le plus terrible. "


Avec ses bonnes manières oxfordiennes et son costume en tweed, Roman Lambert arrive à Moscou en 1995 tel un explorateur victorien en safari, déterminé à profiter de la jungle moscovite postsoviétique. Est-ce le sang cosaque de sa mère qui le rend aussitôt apte à toutes les démesures ?


Les montagnes russes qu'il croyait destinées à son seul plaisir se transforment pourtant bientôt en cercles de l'enfer. Et sa rencontre avec Sonia précipite une métamorphose qui l'emmène par-delà le bien et le mal, jusqu'à commettre l'irréparable...


Mais, à Moscou Babylone, comment trouver les voies de la rédemption ?


Des soirées orgiaques dans sa datcha aux scènes de résilience quotidiennes et aux manifestations protofascistes de Limonov, une odyssée vertigineuse et hypnotique, entre Dostoïevski et Bret Easton Ellis. A travers le portrait d'une ville qui dévore ses propres enfants, une plongée troublante au coeur de l'âme russe, par l'auteur du best-seller Les Enfants de Staline.





Publié le : jeudi 28 novembre 2013
Lecture(s) : 12
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782365690768
Nombre de pages : 293
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Owen Matthews

MOSCOU BABYLONE

Traduit de l’anglais
par Karine Reignier-Guerre

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Prologue


Un morceau de chair hantée

Aux premiers temps de la Décadence, tout semblait simple. Nous nous ennuyions et nous pensions tout savoir, mais la situation nous paraissait pleine de potentiel.

Notre anomie brillait par son optimisme.

C’était l’âge d’or de notre déclin.

Hari Kunzru, « Mémoires de la décadence »

Aujourd’hui, j’ai longé les berges de la Moskova. Le monde semblait s’être figé ; l’air était si froid qu’il me brûlait les poumons. Le ciel, d’un blanc perlé, dépourvu de couleurs, avait été lavé de ses nuages. La neige crissait sous mes pas comme des lames de plancher ; en contrebas, là où les tourbillons de vent avaient chassé la poudreuse, la rivière gelée apparaissait tel un épais miroir sombre. Vingt-sept degrés en dessous de zéro : un temps à faire craquer les tuyaux. Chaque fois que je m’arrêtais, le froid s’immisçait sous mon manteau en peau retournée à la manière d’une main baladeuse, intrusive et menaçante. Avant d’atteindre un froid aussi extrême, l’hiver russe se défait de plusieurs couches intermédiaires : d’abord l’humidité, puis les chutes de neige ; ensuite, à mesure que le mercure poursuit sa chute, les sons s’effacent, le vent se tait. Surgit alors le froid pur, réduit à son essence même : polaire, blanc et totalement inerte.

Parvenu à un tournant du fleuve, je gravis la berge en pente raide pour regagner le quai. Mes lourdes bottes de feutre compliquaient mon ascension. J’arrivai à bout de souffle. Je m’assis sur un banc de neige gelée et contemplai un moment l’infinie blancheur qui s’offrait à mon regard. Pour mourir ici, me dis-je, il me suffirait de ne rien faire. Ne plus bouger. Rester là, dans ce grand blanc létal. S’allonger, bien emmitouflé dans un nid de fourrures et de peau de mouton. S’endormir dans la lumière aveuglante. Aspirer l’hiver à pleins poumons et s’offrir lentement à son étreinte anesthésiante. Qu’il serait étrange de glisser vers les ténèbres parmi toute cette blancheur ! Sous un ciel de soie grand comme le monde.

 

Parfois, j’ai l’impression que ce pays veut ma peau.

 

Il y a longtemps, en ces temps préhistoriques où j’étais encore jeune et fraîchement arrivé à Moscou, j’aimais m’asseoir la nuit sur le rebord de ma fenêtre pour regarder le monde passer. Bien à l’abri de mes doubles vitrages, j’avais l’impression d’être dans un vieux scaphandre, une capsule de lumière et de chaleur frôlant les fonds marins pour observer leurs étranges créatures derrière trente centimètres de verre déformant. C’était un vieux vaisseau grinçant, aux carreaux couverts de peinture blanche, si épaisse que les montants semblaient déformés à force d’avoir moisi. En contrebas, la rue Petrovka m’offrait le spectacle de silhouettes furtives, postées devant l’entrée d’un club. Les jeunes gens sautaient d’un pied sur l’autre comme s’ils étaient sur un toit brûlant, impatients d’aller chasser le gibier qui se trémoussait à l’intérieur. Sur le boulevard, les arbres dénudés ressemblaient à des coraux géants : ils ondulaient doucement, pris dans la lumière jaune des phares. Plus haut, par-delà les toits, la ville s’étendait à l’infini – jamais lasse, toujours en mouvement sous sa couche de peinture, de crasse et d’enseignes publicitaires au néon. Un récif assez minable, en somme. Terni et privé de ses couleurs par trop de courants froids. Il accueillait tout de même quelques splendides créatures féminines, brillantes et délicates. Et des bancs de requins à la peau dure, vieux briscards balafrés aux dents carnassières, à l’âme hantée par la faim.

J’aime passionnément Moscou, on l’aura compris. C’est du moins, de toutes les villes du monde, celle qui me fait le plus penser à l’amour.

 

Permettez-moi de commencer cette histoire par la fin. Une fin heureuse, puisque ma vie actuelle donne toutes les apparences du confort, du succès et de la satisfaction – modestes, mais réels. Quand je compare cette existence aux trajectoires que ma vie aurait pu prendre, je tremble de soulagement. Je passe mes journées dans un vaste bureau au sommet d’une tour virile dessinée par Norman Foster – ce que je trouve rassurant – et construite par des ouvriers tadjiks – ce qui l’est nettement moins. Ici, on apprend vite à faire ce genre de compromis.

J’aime arriver tôt au bureau. Je m’installe et j’écoute le ronronnement tranquille qui monte du bâtiment : chuchotis des ascenseurs, bourdonnement des climatiseurs, pépiement des jeunes secrétaires qui échangent les derniers potins près de la machine à café ; puis journal télévisé du matin, voix masculines, blagues de comptoir ; plus tard encore, vague de murmures annonçant l’arrivée du boss qui emprunte l’ascenseur jusqu’à la réception, passe devant la salle de réunion et s’engouffre dans son grand bureau d’angle.

De ma fenêtre, j’aperçois les artères de la ville : deux grandes autoroutes, rubans de lumières rouges et blanches qui forment un embouteillage ininterrompu du centre-ville jusqu’aux luxueuses datchas de Roublevskoïe Chossé. Imaginez un peu ! Des centaines de millions de dollars ronflant et serpentant dans l’aube hivernale ; la meilleure technologie allemande en mouvement, puis à l’arrêt – première, point mort, première, point mort, sur des dizaines de kilomètres. C’est un spectacle assez hypnotique. Là coule le sang de Moscou.

 

Il y a quelques mois, lors d’une promenade, j’ai traversé un grand champ près de ma datcha. Nous avions la chance de connaître ce que les Russes appellent l’« automne doré » : une succession inespérée de belles journées ensoleillées. La nature se vidait lentement de sa sève, et l’air humide, annonciateur de pluie, dégageait une légère odeur de pourriture. Je traversais l’un des derniers lopins encore vides près du village d’Islavskoïe, quand un étrange phénomène attira mon regard. Je me figeai, les yeux rivés sur l’horizon. Quelque chose brillait au loin, reflétant la lumière comme un tesson de bouteille tombé dans l’herbe. Je restai planté là, les yeux plissés, longtemps après que mon esprit eut compris de quoi il s’agissait. Je refusais d’y croire. Pourtant, la lumière qui avait accroché mon regard provenait bien des gratte-ciel de Moskva-City, le centre d’affaires international qui abritait mon propre bureau, dans une tour visible à quarante kilomètres à la ronde. Ainsi, même à la datcha, près de mon petit ruisseau, parmi les hautes herbes et les bouleaux voûtés de la campagne russe, je pouvais apercevoir le verre et l’acier insolents de la mégapole. Même là, enfoncé jusqu’aux genoux dans un champ de foin, je percevais la richesse de Moscou et sentais son pouvoir irradier sur le pays.



Ne vous méprenez pas – la plupart des gens le font, parce que je suis bon comédien et que j’ai la peau dure. Mais à vous, je ne veux rien cacher. Au cours des dix dernières années, je me suis fabriqué un cocon bien solide, tissé dans des matériaux bourgeois standard : une jolie cuisine Ikea, quelques œuvres de bon goût achetées à des artistes moscovites branchés et facilement identifiables, une épouse docile et relativement présentable, une Mercedes de seconde main qui coûta une fortune à son premier propriétaire. Je suis fier de ce cocon. Il traduit ma réussite. C’est la machine qui m’aide à vivre. Mort, je n’en ferai rien, c’est vrai. Ni monument, ni épitaphe.

Et dans ce cocon vit – quoi, au juste ? Impossible de trouver les mots pour décrire ce que je suis devenu. Abîmé, certainement. Terrifié ? Souvent. Hanté ? Assurément. Parfois, j’ai l’impression que c’est tout ce qui reste de l’homme qui porte mon nom : de la chair hantée.

 

Écoutez. Voici le récit de mon voyage dans un pays aberrant, une zone de distorsion morale où ne surnage plus que l’apparence d’une civilisation engloutie et vidée de son sens.

En arrivant ici, je me suis cru dans une fête foraine, invité à tester des montagnes russes conçues pour mon propre plaisir. En réalité, j’ai sombré dans une spirale infernale. Un pas de côté, et j’ai quitté la décadence triviale de ma vie à la surface pour les cercles toujours plus profonds de la dépravation et de l’angoisse.

J’ai cru qu’une vérité m’attendrait au bout du tunnel, un sombre secret scintillant dans les ténèbres comme une veine de charbon. Je me trompais. En fait de vérité, je n’ai trouvé que l’évidence qui figurait déjà dans le premier cercle : l’homme est une bête.

Je pensais trouver en Russie un monde libre et vrai. Je me trompais, là encore. Je n’y ai trouvé que désespoir, rage et rancœur. Cet endroit s’est emparé de mon âme. Il l’a si bien tordue et déformée qu’elle est devenue méconnaissable. En Russie, j’ai aimé et j’ai tué. Et j’ai découvert que, des deux, c’est l’amour qui est le plus terrible.

Je me suis installé en Russie pour fuir mes mauvais génies – ennui et lassitude. J’aurais dû me méfier. Les vrais démons du désespoir et du désenchantement les ont vite supplantés.

Je suis arrivé ici jeune, brillant et épris d’aventure. Aujourd’hui, je suis un homme malade. Un homme méchant. Un homme déplaisant. Et nul ne peut m’aider.

1

Un innocent en partance


Je suis venu voir un pays, mais je trouve ici un théâtre. […] En apparence, tout se passe comme partout ailleurs. Il n’y a aucune différence, sinon dans le fondement même des choses.

Marquis de Custine, La Russie en 1839

Voici l’histoire que me conta un jour l’un de mes amis, expatrié britannique sans foi ni loi – l’un des plus séduisants sujets de Sa Majesté que Moscou ait jamais connus. Il se trouvait alors avec des copains au Ptyutch, une boîte techno souterraine, bondée et assourdissante, où nous avons tous, un jour ou l’autre, perdu notre temps. L’un d’eux venait de rentrer d’Amsterdam avec un flacon d’ecstasy pure, sous forme liquide. Pour s’amuser, il en avait discrètement versé dans la tequila de ses petits camarades. Sans doute déjà saoul, les mains tremblantes sous la table, il avait mal évalué les quantités et offert une dose massive à ses comparses. Mon ami siffla sa tequila. Et sombra aussitôt dans le gouffre noir qui s’ouvrit sous ses pieds.

Il revint à lui au bout de ce qui lui sembla huit ou neuf ans, couché sur le dos dans un long couloir. Loin, très loin au-dessus de sa tête, des tubes au néon dispensaient une lumière aveuglante, dont les éclats paraissaient se détacher un à un, tels des glaçons phosphorescents. Il essaya de bouger : en vain. Le corps parcouru de convulsions incontrôlables, il était cloué au sol, ou plutôt au brancard dont le métal froid glaçait la peau de ses bras et de ses jambes nus. Des bandages, noués autour de ses poignets et de ses chevilles, l’empêchaient de faire le moindre mouvement. Soudain, une main chaude et brutale lui asséna une gifle. Puis une autre.

— Ça fait combien de temps que t’es toxico ? À quoi tu te shootes ?

Mon ami s’efforça de fixer son regard sur l’infirmière bien en chair penchée sur lui. Il sentit couler dans sa gorge le sang qui perlait à sa langue fendue, conséquence de ses mastications involontaires. La femme le gifla une troisième fois pour l’obliger à revenir à lui.

— Qu’est-ce que t’as pris ? cria-t-elle. Tu m’entends ?

Impossible de lui répondre : sa mâchoire était paralysée par un spasme musculaire. Et qu’aurait-il répondu, de toute façon ? Il ignorait ce qu’il avait absorbé. Et comment il avait abouti là, aux urgences de l’hôpital Sklifossovski. Il lutta pour se concentrer sur les néons du plafond. Les questions se succédaient dans son esprit embrumé. Qui suis-je ? Un pauvre gars ligoté à une civière métallique ? Et si c’était ça, ma vie ? Et si tous mes souvenirs – mon école privée en Angleterre, mon superboulot, mon bel appart et ma sublime copine – n’avaient jamais existé ? Et si j’étais vraiment un junkie moscovite ?

Comme lui, j’ai du mal non pas à me souvenir de ma vie d’autrefois, mais à croire qu’elle a bel et bien existé. Nous sommes tous exilés de notre passé – à double titre si nous avons quitté le théâtre de notre enfance. C’est mon cas : j’ai délaissé ma ville et ma maison natales pour un lieu qui a tendu un miroir déformant à tout ce que je tenais jusqu’alors pour la normalité ; un lieu qui m’a éjecté de moi-même et m’a complètement transformé. En quoi, au juste ? Je ne saurais le dire. Quand je pense au type que j’étais lorsque je me suis installé ici, je suis incapable de l’associer à celui que je suis aujourd’hui. Je peux le décrire, certes – mais je ne le reconnais pas.



Je suis arrivé à Moscou désespéré. L’étais-je vraiment ? Il me plaisait de le penser, en tout cas. Je me voyais en jeune homme désabusé, avide d’expériences nouvelles. Ou en aventurier attiré par l’ailleurs, arraché à sa patrie par l’envie de voir le monde. À Londres, je me sentais incompris. Mes amis me paraissaient sympathiques, mais puérils. Mon travail à mi-temps dans une agence de vente d’espaces publicitaires me semblait humiliant. Je valais mieux que ça : trop sentimental, trop doué pour ce genre d’activités. Me lever tôt pour un si maigre salaire ? À la longue, j’y perdrais mon esprit rebelle et bohème. Et puis, je n’avais rien à dire aux jolies filles et pas d’argent pour les distraire. À quoi bon rester ? Il était temps de partir, au contraire. De sauter dans le vide. De prendre des risques – enfin.

Ma vie à Londres était-elle aussi banale que je le pensais alors ? Honnêtement, je n’en ai aucune idée. Rien, dans mon existence d’antan, ne me paraît réel aujourd’hui. Je suis incapable de fixer mon esprit sur cette époque. Il ne s’est écoulé qu’une quinzaine d’années entre cet « hier » et ce « maintenant » – c’est peu, même à l’aune d’une vie humaine –, mais le rideau qui me sépare de mon passé est si opaque qu’il m’en interdit l’accès. Tel un rêve irrévocablement dissipé à la lisière de ma conscience, il m’échappe quand j’essaie de le saisir.

 

Je suis russe et je ne suis pas russe. Toujours entre deux mondes, comme le proclame l’association de mon prénom et de mon patronyme ridicule, digne d’un héros de roman à l’eau de rose : Roman Lambert. Un Lambert écossais, prononcé avec un t bien sévère, à la protestante. Mon père compte l’étude de la généalogie parmi les passe-temps prétentieux de son existence morose. Combien de fois l’ai-je entendu dire que les Lambert étaient des banquiers italiens du Moyen Âge ? D’après lui, nous avons pour ancêtre un certain Mosca Dei Lamberti, que Dante a jeté dans le huitième cercle de l’Enfer aux côtés des semeurs de schisme. Plongez-vous dans la Divine Comédie, vous croiserez ce pauvre Lamberti pendu au bord de la route, les intestins jusqu’aux genoux. À peine ses blessures guérissent-elles qu’un démon vient lui trancher le ventre d’un coup d’épée – encore et encore, jusqu’à la fin des temps. Graines de discorde, donc, que ces Lambert. Schismatiques, perturbateurs. Ça, je le crois volontiers. Même si Mosca semble le seul de la lignée à l’avoir payé au prix fort.

Passons à ma moitié russe : Lydia Romanovna Bourliouk, ma mère. Épouser cette adorable cinglée fut sans doute la seule décision étonnante que mon père prît au cours de sa vie. Elle était étudiante en art dramatique ; il débutait sa carrière de médecin à l’hôpital St Bartholomew. Il menait une existence déjà rangée et respectable ; elle formait une joyeuse bande de fêtardes avec les trois élèves infirmières qui partageaient son appartement. Je vous laisse imaginer la suite. Mes parents se sont mariés jeunes, comme on le faisait alors. Ma mère renonça aussitôt à toute velléité professionnelle pour se consacrer à une série de passions artistiques fugaces (comédie, peinture, poterie, et j’en passe) qu’elle ne maîtrisa jamais. Elle aborda la maternité avec le même enthousiasme sporadique, entrecoupé de longues plages d’indifférence : elle nous délaissait, ma sœur et moi, chaque fois que son esprit vagabond succombait à l’attrait de nouveaux amis, d’une liaison ou d’un article intéressant. Elle compte, à mon sens, parmi les quelques amateurs de l’existence totalement dépourvus de talent.

Venons-en à son père, le seul personnage vraiment intéressant de la famille. Roman Bourliouk, fils de Cosaques de la Volga, grandit dans la Pologne libre des années 1920. À peine sorti de l’adolescence, il combattit pour l’Ukraine contre l’Armée rouge. Une guerre dans la guerre, déclenchée après la retraite des Allemands, tandis que le navire de Staline poursuivait sa conquête du continent, toujours plus loin vers l’ouest, indifférent aux remous sanglants qu’il laissait dans son sillage. Mon grand-père fut l’un des rares à s’échapper quand Churchill accepta de livrer à Staline tous les citoyens soviétiques stationnés dans les zones conquises par les Alliés à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il se trouvait, allez savoir pourquoi, à l’hôpital de Trieste avec une jambe cassée, quand l’ordre fut donné de déporter les Russes engagés dans l’armée antisoviétique du général Vlassov, les nationalistes ukrainiens et les Cosaques monarchistes. Direction : l’Union soviétique et les fosses communes du NKVD.

Bourliouk entama alors une longue errance, ballotté d’un coin à l’autre de l’Europe tel un vieux billet de banque en pleine tempête, souvenir inutile d’un pays défunt. Il travaillait comme cuisinier dans un camp de réfugiés en Italie lorsqu’il fit la connaissance d’une Russe frêle et tuberculeuse, qu’il épousa. Sur les deux seules photos qui me sont parvenues, celle-ci offre à l’objectif un petit visage d’oiseau nerveux et effarouché. Elle donna naissance à ma mère dans un couvent proche de Bolzano et mourut peu après, lui laissant en héritage ses traits ciselés et ses pommettes hautes. Père et fille partirent pour l’Angleterre ; ils passèrent bien des nuits dans des auberges et des gares glaciales, leurs documents de la Croix-Rouge à la main, avant d’arriver enfin au Royaume-Uni. Roman avait alors trente-cinq ans. Sa vie était à l’image de la première moitié du XXe siècle : excessivement tragique. Sans doute épuisé, il s’enfonça ensuite délibérément dans une existence de petit-bourgeois médiocre en bordure de Londres. La commune de Banstead, avec ses rangées de maisons mitoyennes, bâties avant la guerre, lui parut joyeuse et optimiste : il décida de s’y installer. Cette banlieue encore pimpante offrit peut-être un antidote à son trop-plein d’expérience. Contre toute attente, il décrocha un emploi d’inspecteur au Service des travaux publics du conseil communal de Reigate et de Banstead. Sa carrière professionnelle, aussi modeste fût-elle, demeure à mes yeux un mystère car il s’exprima toute sa vie dans un anglais approximatif sans se départir de son accent russe. Peut-être était-il doué pour mener les gens à la baguette ? Il faut croire que le commandement d’une troupe de cavaliers cosaques dans les forêts de Galicie et la supervision d’une équipe d’ouvriers anglais chargés de poser des canalisations requéraient des compétences similaires. Même quand les gars venaient de Newcastle, qu’ils n’étaient pas commodes et qu’il faisait un froid à pierre fendre, mon grand-père savait les mettre au boulot.

Quel vieux râleur c’était ! Buveur. Brailleur. Je l’ai vu deux ou trois fois au cours de mon enfance, pourtant son visage est resté gravé dans ma mémoire. Un visage rougeaud d’alcoolique, barré par une énorme moustache qui faisait de lui le jumeau trapu de Semion Boudienny, un commandant de la cavalerie rouge qu’il admirait malgré son appartenance au camp soviétique. Sur les photos de famille, Roman apparaît toujours vêtu d’un impeccable complet croisé orné d’une pochette en soie, mais c’est sa moustache qui attire l’œil : si flamboyante qu’elle en était ridicule. J’avais sept ans quand il est mort. En dépit de mon jeune âge, il m’apparaissait déjà tel qu’il était : une épave humaine. Sa maison empestait la cigarette froide et le bacon grillé. Sa moustache trop drue me piquait les joues et son haleine empestait le whisky.

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