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Musique !

De
284 pages

Christophe, magnat de l’internet, est en proie à un déséquilibre devenu trop important entre une vie professionnelle plus que réussie et une vie personnelle plus que ratée.
Il est également musicien amateur, depuis toujours. Alors, après une ultime goutte d’eau qui fait déborder le vase de ses échecs sentimentaux, il décide de créer un groupe dans l’espoir de redonner un sens à sa vie. Il rassemble un batteur, véritable magicien des baguettes, une bassiste de talent et un génie des claviers. Il y a également Stéphanie, qui deviendra vite la voix du groupe.
Christophe mène cette aventure sans carte ni boussole, mais avec la complicité indéfectible de sa sœur et les clins d’œil de son vieil ami jazzman, Henry.


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Couverture
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Cet ouvrage a été composé par Edilivre
175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis
Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50
Mail : client@edilivre.com
www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-332-70392-7
© Edilivre, 2014
Samedi soir, 22h30. Une scène mythibue face à cinbu ante mille personnes. Les artistes sont dans leurs loges, épuisés. Ils sont épuisés mais heureux d’avoir tout donné à leur puBlic dont on entend encore les clameurs dans le stade bui se vide lentement. C’était un concert exceptionnel.
Chapitre 1 Quand le déséquilibre menace…
Une adresse renommée, celle d’un grand restaurant parisien. L’établissement est luxueux et la table exceptionnelle. La salle est pleine et, pourtant, l’atmosphère est feutrée. Normal, il y a de la place entre les tables et n’entre pas qui veut ici. Il ne suffit pas d’avoir le portefeuille bien garni pour pouvoir être accueilli le temps d’un repas. L’établissement tient farouchement à sa répu tation de sanctuaire pour la préservation de l’excellence culinaire associée à l’art de vivre à la Française. L’attribution des places se passe un peu comme à l’Académie franç aise. Il faut attendre qu’un siège se libère, généralement pour une cause définitive, puis être coopté par les habitués avant d’être accepté dans le saint des saints. Chez « Hau devent », du nom du magicien des saveurs qui règne sans pitié sur ses brigades de cu isine et de salle, aussi efficaces et talentueuses l’une que l’autre. Les mets sont d’un tel raffinement que des émotions visuelles et olfactives naissent dès l’arrivée des plats. Elles se renforcent d’une composante gustative majeure dès la première bouchée, montent en puissance à chacune des suivantes jusqu’à atteindre leur paroxysme lorsqu’une gorgée d’un vin magnifiquement choisi vient ajouter sa note à la dégustation. Il n’est pas rare qu’elles ne s’éteign ent que des heures après que l’on ait quitté l’endroit. Bien entendu, l’extériorisation sonore des émotions n’a pas cours en ces lieux. Pas de pâmoison à grands coups de « haaa » ou de « hôôô », même les « hummm » inévitables se doivent d’être les plus discrets possibles. Mais les expressions, pourtant contenues, sur les visages des convives finissent toujours par trahir leur ravissement intérieur. Un couple est à table pour dîner. Les plats et les vins, soigneusement sélectionnés sur la carte avec les conseils du maître d’hôtel et du sommelier, sont un enchantement pour les palais expérimentés. Pourtant, l’ambiance est froide. Inexistante serait plus juste. C’est ça, en fait, il n’y a aucune ambiance. La jeune femme rompt le silence : – C’est tout simplement exquis ! – En effet, répond l’homme en s’essuyant délicatement les lèvres une fois sa bouchée avalée. – Tu as fait un excellent choix mon chéri, renchéri t-elle en espérant relancer la conversation. La réponse tarde un peu, on ne peut plus laconique. – Ravi que ça te plaise. Le dîner se poursuit ainsi, ponctué d’échanges simples et sans intérêt. « C’est tout simplement exquis, tu as fait un excellent choix », Christophe n’entendait que ce genre de banalités depuis le début du repas. Chacune de ses tentatives pour sortir du registre extatique s’était soldée par un échec d éprimant. Il n’avait pourtant pas tenté l’impossible en ouvrant un débat sur la relance par l’investissement ou par la consommation ! Il souhaitait juste amener Vanessa à se dévoiler un peu plus pour cerner sa personnalité, ses opinions, sa culture. Il estimait d’ailleurs sa démarche légitime vis-à-vis d’une femme qui se voyait déjà lui passer la ba gue au doigt alors même qu’ils ne se fréquentaient que depuis trois semaines. Encore aurait-il fallu qu’il y ait quelque chose à dévoiler, et ce repas fut un excellent révélateur du néant soigneusement caché derrière le vernis et les apparences. Et puis cette façon de l’ appeler « mon chéri »… Sans commentaire ! Il en fut pour ses frais. Au moins avait-il pris pl aisir à déguster de nouveaux plats à
cette table qu’il affectionne particulièrement. Mais le plus douloureux pour lui resta sans doute qu’il avait voulu y croire cette fois, une fo is de plus, une fois de trop, et qu’il n’y croyait plus. Plus du tout ! La froideur hivernale piquait à vif quiconque osait mettre le nez dehors. Naturellement gentleman, il raccompagna la belle au pied de chez elle, la laissa avec un sourire navré et rentra chez lui. Seul. Tout seul. Il s’enferma dans la pièce dédiée à la musique et joua toute la nuit. Amateur de guitares, Christophe les collectionne de la classique à la folk en passant par toutes sortes d’électriques. Certaines ont même été caressées ou brutalisées par les doigts experts d’artistes connus. Mais s’il aime les collectionner, il adore en jouer, depuis toujours. Plus qu’un loisir, c’est pour lui un mome nt privilégié pour se ressourcer et connaître des sensations à la fois apaisantes et fo rtes que seule la musique peut déclencher. Enfin pour lui. Comme le jacuzzi ou le saut à l’élastique pour d’autres. Il alla se coucher vers 6 heures du matin, épuisé, mais la tête à nouveau sur ses épaules, en partie lavée de la grande désillusion de la veille.
À quelques pâtés de maisons, Stéphanie était levée depuis quelque temps déjà. Elle s’apprêtait à sortir pour rejoindre son lieu de travail, à pied. Jolie jeune femme, elle n’est pas dans les standard s plastiques des magazines de mode, mais a ce charme, cette beauté simple et inex plicable, qui accrochent le regard, même furtivement, du passant qui la croise. Malheur eusement pour elle, une véritable timidité maladive la cantonne à la solitude et à so n emploi de serveuse dans une brasserie des beaux quartiers. Une enfance heureuse avec des parents attentionnés, attentifs, peut-être trop tant ils souhaitaient donner à leurs enfants tous les atouts pour réussir. L’adolescence, la peur de décevoir qui tétanise devant les copies d’examen, qui fait qu’on ne tente plus rien pour ne plus risquer l’échec, et qu’on se replie sur soi… Les causes de son mal, pesant, ne sont plus très claires dans sa mémoire, mais les conséquences, elles, sont bien là ! Heureusement pour elle, une passion la porte depuis sa plus tendre enfance : le chant. Elle a une voix extraordinaire, capable de p roduire des sons purs comme le diamant, ou éraillés tout droit sortis des tréfonds d’un saloon enfumé, et avec laquelle elle est à l’aise aussi bien dans les registres feutrés sensuels que cuivrés brillants. Elle s’y adonne de préférence chez elle, dans son p etit studio sous les combles, ou lorsqu’elle se croit seule, hors de portée d’oreill es indiscrètes. C’est là sa façon de s’évader de son quotidien. Elle a bien imaginé pren dre des cours, mais n’a jamais osé pousser la porte d’un professeur. Quant à tenter une carrière, bien sûr qu’elle en a rêvé, mais elle sait maintenant que ça ne sera jamais plu s qu’un rêve. Alors elle chante pour elle, et parce qu’il faut bien une exception pour c onfirmer la règle, elle chante quelques fois avec un couple d’amis musiciens qui vivent dans le quartier. Sa vie sentimentale est à l’image du chant. Elle se trouve quelconque, en toute fausse modestie comme bon nombre de ses semblables, même si elle voit bien qu’elle ne laisse pas les hommes indifférents. Mais plus encore que son jugement lapidaire sur ses atouts physiques, c’est bien sa timidité qui fait b arrage à son épanouissement sentimental. Ceux qui ont osé faire un premier pas en ont subi les conséquences. L’aventure, lorsqu’elle est allée plus loin qu’un s imple échange de politesse, n’a jamais duré. Ainsi va sa vie. 6h30, Stéphanie prend son service au « Méditerranée », une brasserie particulièrement bien située dans l’un des plus bea ux quartiers d’affaires de la capitale. L’établissement voit affluer tout ce que la place c ompte de jeunes cadres dynamiques.
Défilé de fourmis en costumes sombres et chemises c laires, donnant tous l’impression d’être investis d’une mission divine dont l’objecti f suprême est de refaire le monde. Certains en sont même sûrement persuadés ! Alors face à l’enjeu et à l’urgence de la situation, ils courent. Ils courent pour gober leur café, pour avaler leur sandwich ou engloutir leur steak frites. Pour laisser un pourboire aussi… Heureusement qu’il se trouve quelques exceptions da ns cette foule pour rompre l’uniformité monotone. D’un côté, il y a les pilier s de comptoir invétérés, fonds de commerce de tout débit de boisson digne de ce nom, qui refont le monde à leur manière en commençant par astiquer le zinc toute la journée . De l’autre, il y a les touristes qui viennent observer les fourmis d’ici pour les comparer à celles qui courent dans leur pays. Et pour prendre en photo les piliers de comptoir, s tatues contemporaines qui devraient être inscrites au registre du patrimoine Français. Et il y a ceux qui font le monde. Ce qui fascine le plus Stéphanie, c’est leur regard. Généralement perçant, d’acier ou de braise, il est, selon elle, le seul vrai signe extérieur de l’intelligence supérieure. Ces personnages hors du commun devancent le temps et écrivent l’histoire, ils n’ont donc pas besoin de courir. Alors quand ils viennent ici, ils savourent leur café, dégustent plat et dessert du jour, et prennent même le temps de déposer un pourboire. Ils ne sont, bien entendu, pas nombreux. La pratiqu e quotidienne de l’intelligence supérieure n’est pas un sport de masse. Ils ne vien nent pas régulièrement, non plus, préférant sans doute leurs vastes bureaux pour pren dre leur café et les tables étoilées pour déjeuner. Stéphanie se demande toujours, d’ail leurs, ce qu’ils peuvent bien venir faire au « Méditerranée ». Ont-ils besoin de se fondre dans la masse pour « disparaître » du devant de la scène l’espace d’un instant ? Essaient-ils de garder contact avec le quotidien des fourmis pour ne pas se déconnecter co mplètement de la réalité ? Le café servi ici est-il à ce point renommé ? La ou les réponses demeurent encore un mystère et peu importe après tout, ça ne l’empêche pas de dormir.
Les yeux de Christophe ont encore du mal à tenir ou verts après cette nuit particulièrement courte. Et ce, malgré le mug de ca fé vidé jusqu’à la dernière goutte, avant de sortir. Il habite un appartement situé dan s le quartier voisin de celui où sont installés ses bureaux. Un petit luxe qu’il s’est offert il y a quelques années déjà, pour le plaisir d’aller au travail à pieds. Mais ce matin, c’est par nécessité qu’il foule le trottoir, pour tenter de se mettre la tête à l’endroit en inspirant par grandes bouffées ce que seuls les parisiens arrivent encore à appeler de l’air. Sans raison particulière si ce n’est l’instinct de survie qui l’attire vers les effluves de café corsé, il fait escale au « Méditerranée ». Stéphanie est derrière le comptoir. Il éprouve, à c haque fois qu’il la voit, cette sensation étrange de la connaître… alors qu’il ne c onnaît d’elle que son prénom. Il se souvient aussi d’un soir, il y a quelque temps déjà. Il était sorti tard de son bureau et avait espéré pouvoir prendre un verre à la brasserie qui, hélas, venait de fermer. La jeune femme était seule dans la salle et rangeait les tables. En chantant. En chantant d’une voix si belle qu’il avait ralenti le pas en passant deva nt l’établissement pour en profiter plus longtemps. Christophe jeta un coup d’œil rapide à la salle et se dirigea vers le fond. Un homme noir, âgé, était assis seul dans la pénombre. Il sirotait un café les yeux dans le vague. – Bonjour Henry, je peux me joindre à toi ? L’homme désigna de la main la chaise vide de l’autr e côté de la table, comme une invitation à s’asseoir. – Tu n’as pas bien dormi patron ! – Je n’ai pas bien dormi !
– Quelque chose te travaille, ça se voit… Stéphanie arriva à la table pour prendre la commande. – Bonjour Monsieur, que désirez-vous ? – Bonjour Stéphanie, un café serré, un double doublement serré plutôt, s’il vous plaît. Tu reprends quelque chose Henry ? Le vieil homme fit un signe négatif de la tête. La jeune femme se contenta de sourire et retourna d errière le comptoir, vers le percolateur. Une pression sur un bouton déclencha le bruit caractéristique de la machine, mélange de mécanique et de vapeur qui s’échappe, et les effluves du café noir se répandirent dans toute la salle. – C’est le temps qui passe qui me travaille. – Tu ne pourras pas changer ni la marche ni le sens du temps. La seule chose sur laquelle tu as la main, c’est ce que tu fais du temps qui s’offre à toi. – Toujours aussi sage, Henry. Stéphanie revint, un plateau à la main. – Voilà Monsieur, dit-elle en posant la tasse fumante et odorante sur la table. – Merci, répondit-il en souriant avant de plonger s on regard vers ce concentré de caféine salvatrice. Qu’il est difficile de soutenir, même quelques seco ndes, ce regard bleu acier, ce regard qui révèle l’intelligence certainement supér ieure de cet homme. Malgré cela, Stéphanie aime le servir lorsqu’il passe par la brasserie. Il est discret, toujours aimable et d’humeur égale, au moins en façade… Et beau gosse e n plus. Elle éprouve, à chaque fois qu’elle le voit, cette sensation étrange de le connaître… alors qu’elle ne connaît de lui que son prénom. Comment en serait-il autrement d’ailleurs. Leurs mondes n’ont rien en commun, en dehors de la brasserie peut-être et encore, pas du même côté du comptoir. – Dis moi, Henry, tu connais un bon batteur ? Henry était saxo. Il y a quelques années encore, il enflammait les boites de jazz. Mais le temps avait passé, et le bon saxo était tombé pe u à peu dans l’oubli. Il se résignait à vivre avec ses souvenirs maintenant, même s’il gard ait contact avec la musique et les musiciens. Il regarda longuement Christophe d’un air intrigué puis, d’un geste de la tête, désigna un homme accoudé au zinc. – J’en connais quelques-uns oui, et des bons, mais ils ne font que passer avant d’aller au studio, tu sais, pas loin d’ici. Maintenant si tu en veux un tout de suite, il y en a un qui passe, souvent, mais qui reste. C’est lui, là bas. Il s’appelle Alex. C’est peut-être le meilleur de tous, un batteur de génie. Mais c’est aussi une grande gueule. C’est pour ça qu’il passe plus de temps ici que sur scène. Christophe fixa son regard sur l’homme que Stéphanie rejoignait au bout du comptoir. – Salut Alex, alors c’est pour quand le grand concert ? – Ça va venir, ça va venir, un jour viendra où le monde entier reconnaîtra mon talent ! Et toi, c’est pour quand les cours de chants ? Visiblement complices de longue date, ils éclatèrent de rire. – Bon, en attendant le succès, je te sers quoi ce matin ? – Un café me fera du bien. J’ai levé un boulot de f ou ce matin, ça m’a ruiné pour la journée ! Comment je vais faire pour taper sur mes fûts, maintenant ? Faut bien que je m’entraîne, j’ai rendez-vous avec Phil Collins ce soir ! La discussion resta centrée sur la musique, sujet qui semblait avoir un vrai sens pour ces deux-là. Le café double doublement serré commençait à porter ses fruits, Christophe émergeait un peu plus à chaque gorgée. Il écoutait d’une oreille attentive la conversation
du bout du comptoir. Une idée un peu folle lui trave rsa l’esprit, cette même idée qui troublait ses nuits et ses jours de plus en plus souvent. Il devait agir, l’heure était venue. Il salua Henry et traversa la rue pour rejoindre son bureau.
L’immeuble, dans le plus beau style haussmannien, a vait été entièrement repensé. L’extérieur, à commencer par la façade magnifique, servait désormais d’écrin à un bâtiment moderne et fonctionnel. Un bonjour, un sourire et quelques mots agréables pour les hôtesses d’accueil et direction l’ascenseur pour monter rapidement au dernier étage. La vie professionnelle de Christophe Delcourt est simple à résumer : travail, réussite, fortune. Des études aussi brillantes que longues, de l’audace et de la chance aussi, bien sûr, lui avaient permis de réussir une première aventure dans les années euphoriques de la bulle Internet. Convaincu dès les premières heures de l’extraordinaire potentiel ouvert par le web, il débordait d’idées, mais avait eu la sagesse de les faire mûrir jusqu’au moment où il s’était senti prêt à se lancer. Son premier atout avait été de savoir sortir la bonne idée au bon moment. Son deuxième, de bâtir de véritables projet s, loin des clichés stéréotypés de l’étudiant qui bricole au fond de son garage. Le tr avail et la persévérance avaient fait le reste avec pour résultat une start-up qui, une fois vendue, lui avait assuré ses premiers millions. Le marché assaini par l’éclatement de la bulle, il s’était lancé dans une nouvelle aventure en reprenant les recettes qui avaient fait leurs preuves quelques années plus tôt. Une nouvelle entreprise, puis une autre, des prises de participation, pour en arriver à un groupe qu’il contrôle encore aujourd’hui de main de maître, en visionnaire éclairé. Il mène sa carrière d’entrepreneur au sens noble du terme, préférant aller de l’avant plutôt qu’étaler sa réussite dans les médias et les dîners mondains. Christophe est parfaitement inconnu du grand public , lequel grand public utilise pourtant au quotidien les produits et services créés par son groupe. Son nom est connu, il circule même plutôt bien dans les écoles de commerc e, mais peu d’apprentis fourmis connaissent son visage et encore moins pourraient le reconnaître dans la rue. C’est, à ses yeux, la plus belle des réussites. La vie privée de Christophe est diamétralement oppo sée à sa vie professionnelle. Comme le jour et la nuit ou le tout et le rien, la réussite et l’échec, en fait. Plutôt bel homme, mais trop absorbé par ses affaires, il n’a jamais pris le temps de construire une véritable relation amoureuse. Contrairement aux idé es reçues, son statut social et sa fortune ne l’ont pas aidé, non plus, agissant comme des aimants puissants sur une catégorie intéressée donc non intéressante de la gente féminine. Alors il collectionne les aventures sans lendemain avec des femmes toutes plu s belles les unes que les autres, mais qui le courtisent, au choix, pour son argent, pour son statut… ou, le plus souvent, pour les deux. Il est donc seul, dans son grand bureau comme dans son grand appartement, l’homme d’affaires et l’homme privé sont seuls, tous deux cernés par de faux amis mais vrais prédateurs.
Le bureau est grand, très grand. Un bureau comme on en voit dans les films Hollywoodiens. Il est composé de plusieurs espaces, pour le travail et les réunions, d’un espace salon et d’un dernier, privé, pour la détent e et le repos. Une terrasse de belle taille, arborée et avec une vue imprenable, vient c ompléter l’ensemble. Il faut dire que Christophe passe du temps ici, beaucoup de temps… quand il n’est pas entre deux avions pour parcourir la planète. En revanche, l’endroit e st épuré, fonctionnel avant tout. Le mobilier et les éléments de décoration sont d’une qualité indiscutable, mais les lignes sont
sores. Le propriétaire des lieux aime l’espace, mais n’a aucune inclination pour le rococo. C’est dans l’espace salon que Christophe et Laurence aiment prendre leur café quand leur agenda leur en laissent le temps. Les canapés sont confortables, le cuir est souple, et ils sont à l’abri des oreilles indiscrètes. Ils se retrouvent ici très régulièrement pour discuter aussi bien de tout et de rien que pour pre ndre les décisions stratégiques du groupe. Laurence est la sœur cadette de Christophe. Diplômé e avec mention des sciences financières et avec de solides connaissances dans les matières juridiques, elle a débuté sa carrière dans le secteur bancaire en espérant, u n jour, pouvoir intégrer une banque d’affaires d’envergure internationale. Aucune erreur de parcours, elle a travaillé plus qu’il n’en faut, gravi les marches une à une, voire deux à deux, jusqu’à atteindre un palier. Un palier dont elle aurait pu être fière, certes, mais qui ne la satisfaisait pas et sur lequel elle piétinait sans entrevoir la moindre issue possible pour poursuivre son ascension. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour comprendre qu’en sa qualité de femme, jeune de surcroît, donc d’être inférieur, elle ne pourrait pas avoir a ccès aux derniers étages réservés aux être supérieurs autrement dénommés hommes. Bien entendu ses compétences étaient connues et reconnues, enfin exploitées et surexploitées serait plus juste, mais le sexe faible restait le sexe faible dans ces repaires de la haute société férocement défendus par une bande de cerbères misogynes. C’était comme ça, aussi rageant que les embouteillages sur le périphérique, aussi imprenable… que la grande muraille de Chine ou aussi indestructible… que le mur de Berlin. Tout est question de temps. Très proche de sa sœur, Christophe avait bien entendu suivi l’ascension de Laurence avec intérêt, essayant de lui donner les impulsions nécessaires aux bons moments à travers quelques conseils avisés et quelques rencontres opportunes. Il était d’autant plus navré par ce stand-by prolongé qu’il avait été fier de la progression initiale. Voyant sa sœur sombrer dans la résignation et ne su pportant plus ce gâchis, Christophe lui avait proposé de travailler avec lui . Mieux, de s’associer à lui. À ce moment-là, il était en train de se glisser, jusqu’à en devenir membre à part entière, dans le club très fermé de ceux qui sentent venir les tendances et qui dessinent le marché. Son groupe, sur son impulsion, préparait déjà les produ its et services dont personne ne pourrait se passer dans les années futures. Sa vision du marché et ses idées valaient de l’or. Il avait besoin de quelqu’un pour les transfo rmer en or durable. Il l’avait fait seul, à ses débuts, il aurait pu continuer à le faire seul, mais avec Laurence, c’était mieux. Au-delà de l’esprit de famille, une réelle et profonde complicité unit le frère et la sœur. Quelques aventuriers ou inconscients ont bien tenté de mettre à mal ce lien en appliquant le vieil adage « Diviser pour régner ». Les malheur eux mal inspirés ont, en fonction de l’humeur de la fratrie au moment d’appliquer la sen tence, gagnés un aller simple pour Pôle emploi, goûté aux plaisirs de l’humiliation su prême ou pris le boomerang en pleine figure ! – Je me sens fatigué ma chère sœur… – Je le vois bien mon cher frère ! Laurence connaissait bien Christophe, elle ne posa pas de question. Si son frère avait employé cette expression quelque peu surannée, ça n’était certainement pas par hasard. Elle savait qu’il livrerait le fond de sa pensée lorsqu’il serait prêt à le faire alors elle sirota son café en attendant, patiemment. – On a monté un super truc ensemble hein ? On a de quoi vivre pendant mille ans, mais… Pause. Les yeux dans le vague, affalé dans le canap é, il ne ressemblait pas au
Christophe habituel, entreprenant, bouillonnant d’idées et de projets. Laurence avait bien remarqué ce changement de posture insidieux depuis quelque temps, révélateur d’un mal-être grandissant chez son frère, mais elle préf érait attendre qu’il se confie de lui-même. Et elle sentait le moment venir à grand pas. – Mais pour vivre quelle vie ? Au moins, toi, tu en profites, c’est super ! Tu as un mari qui t’aime, des enfants adorables, tu as trouvé le bon équilibre. Mais moi, regarde ma vie ? Nouvelle pause. Il avala une gorgée de café et se lança, enfin. – Regarde ma vie ! Le déséquilibre devient trop imp ortant. D’un côté, une belle réussite, merci à toi d’ailleurs. De l’autre, le néant. La matière face à l’antimatière ! Peut-être pire même que le néant, une succession d’échecs telle qu’elle devrait être inscrite au livre des records ! – Et Vanessa ? – Virée. J’ai mis à jour son petit jeu hier soir, elle pointe aux manipulatrices anonymes. – Ah, elle semblait te plaire pourtant… – Elle m’avait juste jeté un peu plus de poudre aux yeux que les autres. Aucune personnalité, aucune culture, aucun avis sur rien, j’ai passé mon dîner en tête-à-tête avec un sapin de Noël brillant de mille feux, mais sans étoile en haut ! – Hum, je vois. Et donc ? Plan d’action ? – Sur ce sujet, franchement, je ne sais plus. – Non non Christophe, tu ne sais pas encore. Tu n’e s pas de ceux qui baissent les bras ! – Facile à dire, mais je suis fatigué, fatigué par cette solitude sans issue, fatigué de me faire avoir sans arrêt par ces… – Stop ! Ne va pas sortir des insanités qui pourrai ent te faire passer pour un mufle misogyne doublé d’un grossier personnage ! Et tu n’es pas fatigué de te faire avoir par ces… mais blessé. Humilié un peu aussi ? Ton amour-propre en a assez de prendre ce genre de coups, hein ? – Oui, peut-être, enfin ça ne change pas la situation ! – C’est vrai. Alors écoute-moi. Pour une fois que j e peux te donner un conseil. Premièrement, toutes les femmes ne sont pas comme c es… lalala. Deuxièmement, pas étonnant que tu sois assailli par les… lalala, tu sens la proie facile ! Nous, les femmes, on ne veut pas des geignards désabusés. On veut des me cs, des vrais ! Tu es plutôt beau gosse, enfin fais vite quand même parce que le temp s n’arrange rien à l’affaire, plutôt beau parti, belle réussite, fortune faite. Tu as to us les atouts en main. Troisièmement et dernièrement, ne cherche pas ton âme sœur, tu croiseras sa route un jour, certainement lorsque tu t’y attendras le moins, d’ailleurs. Rasséréné par les conseils et l’image positive que Laurence lui avait renvoyés, Christophe semblait reprendre le dessus. Prêt à repartir de l’avant, il changea de sujet et si l’enchaînement lui parut logique, il désarçonna Laurence. – J’ai envie de faire de la musique. – Ah, et bien rentre chez toi et fais de la musique, répondit-elle étonnée. Christophe esquissa un sourire. Laurence comprit immédiatement qu’il avait une idée en tête. – D’accord. Allez, dis-moi quelle est cette nouvelle idée. – Écoute, j’ai de moins en moins la pêche. Je ne ma nque pas d’idées, mais j’ai de moins en moins l’envie, le plaisir de pousser la ré flexion pour les transformer en projets. J’ai besoin de faire un break, besoin d’une grande bouffée d’air et cet air, je vais aller le chercher dans la musique. J’ai envie de monter un groupe.