Mymosa

De
Publié par

— Avant, tu veux voir ma cabane, grand-mère ?

— Laisse-moi descendre d’abord ! Voilà, je te suis !

— Elle est là !

— Où ?

— Tu vois le pommier, elle est dedans. C’est pour cela qu’il y a une échelle.

— Mais tu vas tomber !

— J’y grimpe avec Paulin quand on joue à la ferme…

C’est notre maison ! Tu veux monter ?

— Non merci, je la vois d’en bas, c’est suffisant !

— Dommage, je t’aurais offert une tasse de café !

— Ce sera pour une autre fois.

Les mains dans les poches, Jacques vint les rejoindre.

— Vous vouliez me parler mère, je suis prêt à vous écouter.

— J’attends le moment propice mon fils, je vous laisse un délai… pour préparer votre défense… Vous m’avez comprise n’est-ce pas ?

Jacques baissa la tête…

— On croirait que tu es puni papa ! C’est vrai hein grandmère ? Il fait la tête d’un petit garçon puni !

Jeanne dissimula un sourire.

— Sans commentaire ma chère, je vais préparer mes affaires, vous allez me raccompagner.

— On a quand même passé une bonne journée, conclut Mosa en serrant la main de son père et de sa grand-mère. Il faut que je vous dise : j’aime bien marcher entre vous deux !

Publié le : jeudi 1 janvier 2015
Lecture(s) : 18
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782955151419
Nombre de pages : 242
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
En ce temps-là, les saisons sentaient bon. Le miel et le lait dévalaient sur les plaines gloutonnes de Normandie. La moisson touchait à sa fin et les tâcherons, assis sur des bal-lots de paille, chantaient à tue-tête des rengaines brayonnes. La mèche rebelle, Jacques fendait du bois. Chaque co-gnée étouffait les cris douloureux de sa femme qui accou-chait de leur troisième enfant. Il était inquiet… Tout laissait à penser que ce bébé refusait de naître. Pourtant, il s’était installé « in petto » dans les douces profondeurs de Marie-Jeanne et voilà qu’à cette heure, il ne voulait plus en sortir. Sur le pas de la porte, le docteur s’apprêtait à partir. Anxieux, Jacques arriva à sa hauteur, à grandes enjambées : — Alors ? — À mon avis, ce n’est pas pour maintenant, je reviendrai en soirée, j’ai une parturiente à visiter. Sitôt parti, l’expulsion fit son œuvre et une petite fille chif-fonnée bascula la tête en avant sur un linge propre et blanc. Le docteur fut rappelé d’urgence et constata la naissance avec amusement… Le bébé potelé était tellement court qu’il le mesura : — Je m’en doutais… La petite demoiselle ne mesure que quarante-cinq centimètres ! Les yeux fermés, Marie-Jeanne souriait tout en savourant un repos bien mérité. La radio diffusait en sourdineDouce
5
France de Charles Trenet qui laissait planer un parfum de poésie, à l’aube de cette première journée de septembre. Le patriarche Eugène, venu prendre des nouvelles, délibérait du prénom avec autorité : — Il faut l’appeler Victoire, c’est une petite héroïne qui est sortie toute seule comme une grande… Je veux qu’elle s’appelle Victoire ! L’œil vif et bleu, la moustache hérissée, il scandait le mot « victoire » en tapant du poing sur la table et en fixant son gendre avec aplomb. Sans trop savoir pourquoi, il ne l’aimait pas… Son seul alibi était que sa fille ne serait pas heureuse avec lui. Marie-Jeanne réfléchissait et lança sans se soucier de l’entêtement de son père :J’ai lu un roman-photo en l’attendant… Nous l’ap-pellerons Mymosa comme la fillette, certes intrépide, mais tellement attachante… n’est-ce pas Jacques ? — Comme tu voudras ! À moins que tu n’aies encore be-soin de moi, j’aimerais aller chercher les enfants chez père et mère. — Certainement… J’imagine qu’ils ont hâte de voir leur petite sœur. L’après-midi touchait à sa fin, une brise légère embaumait délicatement l’air d’une note fruitée. La B14 roulait paisiblement sur la départementale bordée de peu-pliers… Lorsque Jacques ralentit pour amorcer le dernier virage, il aperçut l’imposante bâtisse aux persiennes vert d’eau qui l’avait vu naître. La barrière, toujours ouverte, laissait entrevoir une mare dormante où les colchiques prenaient toujours plaisir à fleurir. Sur la gauche, une grange dévoilait son intimité et masquait l’arrière-cour. Des volailles égarées telle une mar-
6
maille effrontée s’éparpillaient sur la colline pulpeuse aux trois chênes. Un peu plus à droite, l’étable, l’écurie et le cel-lier se prolongeaient dans un long bâtiment aux colombages bruns connus de Jacques dans les moindres recoins. Un homme de haute stature vint à sa rencontre. — Alors mon garçon ? — Bonjour père, je vous annonce la naissance de votre deuxième petite-fille. Georges, réputé pour sa droiture et sa justice, dans une émouvante dignité donna l’accolade à son fils en guise de félicitation. — Que Dieu me prête encore vie afin que je puisse voir grandir cette enfant ! — Nous l’espérons tous ! Lors de la Première Guerre mondiale, les gaz de combat endommagèrent progressivement ses poumons. Trop discret pour en parler, il en souffrait, sachant pertinemment qu’il était en fin de parcours. — Votre mère est allée chez l’épicière avec les enfants, prenez une bolée de cidre en attendant ! Des pas légers ne tardèrent pas à se faire entendre sur les gravillons de l’allée centrale qui séparait le verger du pota-ger. Paulin, âgé de quatre ans, fit irruption, suivi de sa sœur Lison, deux ans plus jeune qui, en vacillant, alla s’asseoir sur les genoux de son grand-père. — Comment allez-vous mère ? — Très bien mon garçon, y a-t-il du nouveau ? — Mymosa est née ce matin. — Vous m’en voyez ravie. Jeanne était une femme rigoureuse qui n’admettait pas la réplique. Jacques la craignait et la respectait… Il gardait le
7
souvenir d’une gifle cinglante, reçue à vingt et un ans pour avoir désobéi, car la famille était en deuil et il n’avait pas respecté le délai d’une année pour aller au bal, bien sûr, en catimini… Tout en discutant avec son père, il jeta un œil furtif sur cette femme qui l’avait mis au monde. Il faut croire qu’elle le sentit, car elle se retourna, tout en broyant des grains de café. — Plaît-il mon garçon ? Vous souhaitiez m’entretenir de quelque chose ? — Rien de bien important mère ! Comment vont mes frères ? Je ne vais pas avoir le temps de les visiter aujourd’hui. — Ils vont bien, mais ton frère Georges est toujours pen-sif… L’état de santé de son épouse le préoccupe… Il faut dire que depuis leur mariage, elle a toujours été fragile. — Elle était souffrante avant, l’essentiel c’est que son mal ne s’aggrave pas. — Seul l’avenir le dira, répliqua Jeanne en renouant son tablier. L’horloge sonna quatre coups… — Vous êtes prêts les enfants ? On y va, maman nous at-tend avec le bébé. Jacques se retourna pour attendre son père qui les rac-compagnait à la voiture. — Vous avez marché trop vite père, vous êtes essoufflé ! — C’est l’habitude… Je ne me plains pas, j’ai déjà frôlé la mort et elle n’a pas voulu de moi. N’oublie jamais que je suis un survivant de la Grande Guerre. Jacques lui sourit et l’embrassa. — À bientôt père, prenez soin de vous ! À peine arrivé, Paulin se pencha sur le berceau pour dévi-sager cet étonnant bébé emmailloté qui braillait… Lorsqu’il
8
réalisa que ce n’était pas un petit frère, il laissa volontiers la place à Lison qui, du mieux qu’elle le pût, s’agrippa au drap brodé pour la découvrir et présenter sa « ti-teu » au chat tigré ainsi qu’à la fidèle Dina, une superbe Groenendael à la robe noire. Elle était d’une intelligence remarquable et, fort intri-guée par les cris de la nouvelle venue, n’eut de cesse que de flairer le lange de coton posé sur le banc.
*
Sous un soleil printanier, après l’office du dimanche, Mymosa fut aspergée d’eau sur les fonts baptismaux. Ce geste catholique ne sembla pas lui convenir… Non seulement elle se mit à hurler, mais elle renvoya un trop-plein de lait sur le surplis de son bourreau qui s’empressa de l’essuyer avant de continuer le rituel. Pendant ce temps, la cuisinière aux formes rebondies s’affairait dans l’arrière-cuisine tandis que la serveuse, vêtue d’une jupe foncée et d’un tablier blanc, dressait la table sans omettre de placer au centre le coussin de jonquilles offert par la marraine… Tout fut enfin prêt pour accueillir la famille. Comme d’habitude, l’oncle Pierre tourna plusieurs fois pour lire le plan de table avant de trouver sa place. En fait, c’était un prétexte pour mieux choisir sa « victime »… Ce jour-là, ce fut la marraine qu’il visa. Il prit un malin plaisir à placer un coussin péteur sous la serviette qu’elle venait juste d’abandonner sur la chaise pour aller voir le bébé qui, in-consolable, continuait de s’époumoner… Elle parvint enfin à l’endormir et revint à table. Pierre détourna son attention : — On allait commencer sans vous !
9
Elle aurait dû s’apercevoir du silence des convives, mais non… Elle s’assit, sans prendre garde à la chaise, trop occu-pée à regarder en direction du landau. Un bruit insolite, sec et sonore secoua l’assistance d’un bon rire. — Tout de même, vous auriez pu vous retenir ! lança Hilaire en levant les bras au ciel. Rouge de confusion, Jacqueline se leva précipitamment en se cachant le visage. Son beau-frère Jean la sauva de la mise en racontant une histoireincroyable mais vraie, pour détourner l’attention, fort mal à l’aise lui aussi pour la femme de son frère. Les produits fermiers, mijotés à l’ancienne régalaient les palais et les bouchons en liège sautaient. Après le trou nor-mand, Jacques, véritable boute-en-train entonnaLa caissière du grand cafésuivie deLa petite boiteuse. Les rires fusaient de toute part ! Le grand Hilaire prit son rôle de parrain au sérieux et fut sollicité pour chanter avec des singeries innocentesMes parents sont venus me chercherIl faut souligner qu’il oubliait toujours les paroles et pour tromper le public, il répétait sans cesse le même refrain. Alors, les jumeaux (derniers frères de Marie-Jeanne) qui ne se lais-saient jamais duper, s’empressaient de lui rappeler les paroles pour gagner du temps afin de mimer à leur tourL’ami Bidasse. À la fin du repas, les chansons cédèrent place aux histoires drôles et quelque peu coquines… — Attention monsieur le curé, bouchez-vous les oreilles ! criait l’oncle Michel en riant. — Vous pouvez raconter ce que vous voulez… Je suis sourd !!! Assis à la table d’honneur, l’abbé Trohay souriait d’un air complice en faisant mine de ne pas écouter. Pour se faire, il
10
regardait valser petits et grands, à l’endroit et à l’envers d’un œil attendri, en surveillant les premières lueurs de l’aube…
*
Dans sa chaise haute fraîchement repeinte, Mymosa re-gardait Paulin… Des rondins de bois formaient de grandes allées sur le pavé rouge de la pièce principale, le « teuf-teuf » du tracteur se cabrant, avançant et reculant l’intriguait. Au grand désespoir de tous, elle s’arrachait les cheveux par poignées, le plus souvent du même côté, ce qui donnait à son visage un aspect disgracieux et fort étrange. Elle était craintive et ne souriait qu’aux intimes. Les mois passaient et Mymosa ne marchait toujours pas. En revanche, à l’âge de deux ans, elle parlait couramment et tenait une conversation cohérente avec un adulte. Un spécialiste fut consulté : — C’est une enfant qui a besoin d’être mise en confiance, non seulement avec elle-même, mais également avec son en-tourage. Son langage est étonnant et précoce, chaque chose en son temps ! Allez mademoiselle, on plie les genoux ! C’est bien ! Je peux vous affirmer qu’elle marchera bientôt, ne la brusquez pas trop ! La semaine suivante, Mymosa se lâcha et fit le tour de la table, acclamée par Lison qui battait des mains joyeusement. À l’étonnement de tous, elle avait fait ses premiers pas à vingt-six mois sans faire de chute ! Cet exploit amusa la fa-mille et fut souvent raconté dans les repas familiaux.
*
11
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi