Naissance d'un pont

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À l’aube du second jour, quand soudain les buildings de Coca montent, perpendiculaires à la surface du fleuve, c’est un autre homme qui sort des bois, c’est un homme hors de lui, c’est un meurtrier en puissance. Le soleil se lève, il ricoche contre les façades de verre et d’acier, irise les nappes d’hydrocarbures moirées arc-en-ciel qui auréolent les eaux, et les plaques de métal taillées en triangle qui festonnent le bordé de la pirogue, rutilant dans la lumière, dessinent une mâchoire ouverte.
Ce livre part d’une ambition à la fois simple et folle : raconter la construction d’un pont suspendu quelque part dans une Californie imaginaire à partir des destins croisés d’une dizaine d’hommes et femmes, tous employés du gigantesque chantier. Un roman-fleuve, à l’américaine, qui brasse des sensations et des rêves, des paysages et des machines, des plans de carrière et des classes sociales, des corps de métiers et des corps tout court.
Publié le : mardi 10 janvier 2012
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EAN13 : 9782072461002
Nombre de pages : 331
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C O L L E C T I O NF O L I O
MaylisdeKerangal
Naissance d’un pont
Gallimard
Cet ouvrage a paru précédemment aux Éditions Verticales.
Pourlapréparationdeceroman,lauteurabénéciéen 2009 de l’aide du ministère des Affaires étrangères / Culturesfrance, dans le cadre d’une mission Stendhal.
© Éditions Gallimard, 2010.
Maylis de Kerangal est l’auteur de quatre romans aux Éditions Verticales, dontJe marche sous un ciel de traîne (2000), La vie voyageuse(2003) etCorniche Kennedy(2008), et d’un recueil de nouvelles,Ni fleurs ni couronnes2006). Aux(« Minimales », Éditions Naïve, elle a conçu une fiction en hommage à Kate Bush et Blondie,Dans les rapides(2007). Elle est par ailleurs membre de la revueInculte. Naissance d’un ponta été couronné en 2010 par le prix Franz Hessel et par le prix Médicis.
MaistoutcommelesmerstramentdobscurséchangesDanscemondeporeuxilesttoutaussivraiDafrmerquechaquehommesestbaignédansleGange.
Jorge Luis Borges, « Poème du quatrième élément », inL’Autre, le même
Aucommencement,ilconnutlaYakoutieduNord et Mirny où il travailla trois années. Mirny, une mine de diamants à ouvrir sous la croûte glaciale, grise, sale, toundra désespérante salo pée de vieux charbon malade et de camps de déportés, terre déserte baignée de nuit à engelu res, cisaillée onze mois l’an d’un blizzard propre à fendre les crânes, sous laquelle sommeillaient encore, membres épars et cornes géantes belle ment recourbées, rhinocéros en fourrure, bélougas laineux et caribous congelés – cela il se l’imaginait le soir attablé au bar de l’hôtel devant un alcool fort et translucide, la même pute subreptice lui prodiguant mille caresses tout en arguant d’un mariage en Europe contre loyaux services mais jamais ne la toucha, pouvait pas, plutôt rien que baiser cette femme qui n’avait pas envie de lui, il s’en tint à ça. Les diamants de Mirny, donc, il fallut creuser pour aller les chercher, casser le permafrost à coups de dynamite, forer un trou dantesque, large comme la ville ellemême – on
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y aurait plongé tête en bas les tours d’habitation de cinquante étages qui y poussèrent bientôt tout autour –, et, muni d’une torche frontale, descen dre au fond de l’orifice, piocher les parois, excaver la terre, ramifier des galeries en une arborescence souterraine latéralisée au plus loin, au plus dur, au plus noir, étayer les couloirs et y poser des rails, électrifier la boue, alors fouir la glèbe, gratter la caillasse et tamiser les boyaux, guetter l’éclat splendide. Trois ans. Soncontratexpiré,ilrentraenFranceàbordd’un Tupolev peu démocratique – son siège en classe économique est complètement défoncé, une pelote de fils métalliques se promène sous la toile du dossier, la perce çà et là pour faire sortir une tige qui lui meurtrit les reins –, quelques contrats s’ensuivent et chef de chantier à Dubaï on le retrouve, un palace à faire jaillir du sable, vertical comme un obélisque mais laïc comme un cocotier, et du verre cette fois, du verre et de l’acier, des ascenseurs comme des bulles coulis sant le long de tubulaires dorés, du marbre de Carrare pour le lobby circulaire dont la fontaine bruitait son glouglou de luxe pétrodollar, le tout assorti de plantes vertes cirées, de canapés croûte de cuir et d’air conditionné. Ensuite, il fut de tous les coups, il donna sa mesure. Stade de foot à Chengdu, annexe de port gazier à Cumaná, mosquée à Casablanca, pipeline à Bakou – les hommes en ville marchent vite, vêtus de gabar dines sombres qui leur font les hanches étroites, le nœud de cravate comme un petit poing fermé
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