Naissance de l'Odyssée

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En fait d'Odyssée, il semble que le retour d'Ulysse à Ithaque tienne davantage de l'école buissonnière et qu'il soit plutôt hâté par l'annonce de l'infidélité de Pénélope. Mais que dire lorsque l'on vous somme de justifier une absence de dix ans ? Peu de choses, suggère Giono, un mensonge... Ainsi naît l'Odyssée. Dans ces pages merveilleuses de poésie, Giono célèbre un monde où, à travers les dieux, l'homme et la nature entrent en communion profonde.
Publié le : jeudi 14 novembre 2002
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246123194
Nombre de pages : 238
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I
« La mer qui sçait ainsi que toy piper » Les paroles que dist Calypson ou qu'elle devoit dire...
RONSARD.
Aplati sur le sable humide, Ulysse ouvrit les yeux et vit le ciel. — Rien que le ciel ! Sous lui, la chair exsangue de cette terre qui participe encore à la cautèle des eaux.
La mer perfide hululait doucement : ses molles lèvres vertes baisaient sans relâche, à féroces baisers, la dure mâchoire des roches.
Il essaya de se dresser : ses jambes, des algues ! Ses bras, des fumées d'embruns ! Il ne commandait plus qu'à ses paupières et elles étaient ouvertes sur la désolation du ciel ! Il ferma les yeux. — Le désespoir se mit à lui manger le foie.
Des claquements de petits pieds battirent, puis des exclamations, si humaines qu'elles étaient comme fleuries.
Les voix voletaient au-dessus de son corps. Sa peau entendait la tiédeur de ce souffle que pétrissait la langue. Il releva un peu ses paupières : il était entouré par un cercle de jambes nues. Son regard fit le tour puis monta au long d'elles. Les jarrets sculptés par l'effort derrière l'araire, les cuisses... Deux montaient sans poils sous la tunique, deux cuisses ombrées de bleu !
Son regard échela : des seins ! C'était une femme !
Comme on le soulevait, il aperçut un peu plus loin des gens qui s'empressaient autour d'une autre épave.
Sur les herbes de la falaise, on hissait Archias. Il avait échappé à l'écrasement du chebec en embrassant le mât rompu.
Il gesticulait et beuglait comme un veau marin. Une vieille balafre couleur de soufre illuminait son front. La véhémence de son discours ébranlait sa barbe et la force de ces paroles qui jaillissaient dans une poussière de salive et d'eau de mer était telle, qu'éberlués, les porteurs cherchaient en eux-mêmes le moyen le plus honorable de lâcher la civière et s'enfuir.
Car, depuis le coup de matraque qui l'avait étendu devant la porte Scée, Archias avait le triste privilège de voir les dieux. Sans le secours de la fleur des nuages ou des brises dans le verger, il vivait toujours au milieu d'eux et, de ses lèvres, comme d'une source sulfureuse, coulait un rêve terrible.
Dans le long chapelet de jours marqués de pâquerettes, de blé mûr, de pommes, Ulysse rencontra la femme trois fois.
La première, elle courait en dansant sous les tamaris. Avant d'entrer dans la pinède, elle tourna la tête.
Puis, au bain. Il avait fureté toutes les calanques avant de trouver l'anse où elle se baignait, mais elle le vit, et, plongeant, disparut sous l'eau glauque. Une lourde grappe de bulles d'or la suivait.
Enfin, par une vesprée torride dans la campagne immobile. Ulysse passant devant la maison l'aperçut une dernière fois. Par l'entrebail de la porte, elle guettait. Elle sourit : son sourire avait une puissance qui bouleversait les lois immuables. La terre se pencha, les arbres, les herbes rejetaient Ulysse vers le vantail qui, doucement, s'ouvrait. Il entra. L'ombre était fraîche, parfumée, épaisse comme la pulpe d'un fruit. Le flageolet d'une fontaine roucoulait. La femme s'appelait Circé.
Maintenant, quand la conque des bateaux pêcheurs sonnait dans le goulet, Ulysse descendait au village.
Il poussait la porte de l'« Eros Marin », un caboulot du port. Il retrouvait là Capitaine « Danse-à-l' Ombre », Patron Photiadès, l'équipage de la « Vénus », le moussaillon de la « Dorade » qui avait si gentes joues et regard si gênant, tous connus chez Circé et bons amis depuis. On faisait crépiter sur les tables de bois d'interminables parties d'osselets.
Il venait surtout à l' « Eros Marin » pour la petite Lydia qui servait à boire. Elle sentait la clovisse et le vin, et cet amer parfum de sueur qui affolait Ulysse. Les autres partis, il la prenait sur ses genoux, la caressait, lui contait...
Il n'était pas embarrassé pour les contes.
Déjà quand il portait sa cargaison de porcs à Pylos il s'en allait volontiers dans le sillage des femmes. Il se faisait tantôt passer pour un roi errant, pour un chasseur de fauves. Il s'était même vêtu d'une peau de Dieu, une fois, en Elide, en assaillant au creux d'un bois Mousarion la bergère.
Au soir tombant, il remontait vers la maison de Circé. Des baisers et des coups de griffes l'accueillaient dès le vestibule.
***
Couché dans les genêts, Archias riotait : un petit rire qui ressemblait au cri des pintades. Il arrêta Ulysse et, lui montrant la mer :
— Ecoute-moi, dit-il, tu te souviens de ces belles Iles enchappées de pinèdes entre lesquelles nous courions ? Puis des noires battues par la vague émaillée, et de celle qui nous brisa? Non point de pierres mais de chair femelle sont faites les îles. Tu te souviens ? A l'approche, quand dans le vent les oiseaux venaient et les parfums, nos nerfs durcissaient comme si pucellettes eussent jailli, se frottant contre le flanc de la carène.
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