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Nanon

De
377 pages

Nanon raconte la vie d'une pauvre paysanne illettrée d'un village de la Creuse, dans le tumulte de la Révolution française. Poème champêtre à la gloire du Berry, hymne au XVIIIe siècle de Jean-Jacques Rousseau, ce roman est porté par les convictions républicaines et féministes de George Sand, dont c'est sans doute la dernière grande oeuvre.


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NANON
C’est en 1850, à la fin de sa vie, que la marquise de Franqueville écrit ses Mémoires. A la veille de la Révolution, la petite Nanon, pauvre paysanne illettrée, devient l’amie du “petit moine” Emilien de Franqueville, bientôt rendu à l’état laïque par la fermeture des couvents. L’écho de la Révolution ne parvient que très assourdi dans ces campagnes reculées, mais la vieille société féodale chancelle, les biens nationaux sont vendus et Nanon va pouvoir, à force de courage et d’intelligence, conquérir son destin de femme. e Poème champêtre à la gloire de la Creuse et du Berry, hymne au XVIII siècle de Rousseau, ce roman évoque la Révolution du point de vue de la paysannerie, classe e majoritaire dont le XIX siècle a peu tenu compte. Publié en 1872, peu de temps après le traumatisme de la Commune,Nanonest porté par les convictions républicaines et féministes de George Sand, dont c’est sans doute la dernière grande œuvre.
Aurore Dupin, connue en littérature sous le nom de George Sand, est née à Paris en 1804 et morte dans son château de Nohant en 1876. Auteur de très nombreux romans, de contes, de nouvelles et de pièces de théâtre, ardente républicaine, passionnée de musique et de peinture, mais aussi de botanique et de minéralogie, elle a occupé la scène littéraire pendant plus de quarante ans.
DU MÊME AUTEUR CHEZ ACTES SUD
o Antonia, Babel n 539. o Mademoiselle Merquem218., Babel n o La Marquise, Lavinia, Metella, Mattea540., Babel n o Teverino,Babel n 437. o Sand et Musset,Le Roman de Venise, Babel n 381. Ouvrage publié avec le concours du Centre national du livre dans le cadre de l’année George Sand Edition établie par Nicole Savy © ACTES SUD, 2005 pour la présente édition ISBN 978-2-330-08367-0 Illustration de couverture : Gravure de Fresca d’après Lafitte © Collection Roger-Viollet
GEORGE SAND
NANON
roman
préface, notes et dossier de Nicole Savy
ACTeS SUD
PRÉFACE L’ABEILLE ET LA FOURMI
EnsOUveuir de Madeleiue RebériOUx. Une femme âgée de soixante-quinze ans décide, en 18 50, d’écrire le récit de sa vie et de sa réussite : tel est le sujet du roman que George Sand publie en 1872, à l’âge de soixante-huit ans, et qui restera sa dernière grande œuvre romanesque. La romancière a conçu sa créature dans une position analogue à la sienne, toutes deux tenant la plume et le récit de l’une devenant le roman de l’autre. Autobiographie fictive d’un personnage plus jeune, d’une génération seulement, que son auteur, d’une femme qui sait écrire, ordonne puissamment le monde autour d’elle, et qui donne le sens définitif de ce qu’elle a vécu et pensé : Nanon est bien la dernière figure de George Sand, et le roman son testament moral, politique et romanesque. Ce qui se joue et se dit dansNauOu, c’est la reconstruction d’une force positive et une déclaration d’amour à la vie et de confiance en l’humanité, jus te au sortir de la période de désespoir de la guerre de 1870 et de la Commune. Car ce roman d’une vie n’est rien moins qu’un roman de vieux. Ni méditation d’outre-tombe, ni regret des illusions perdues : la plume est plus fraîche que jamais et la jeunesse plus gracieuse, entre le rire et les larmes. Du premier au dernier mot du roman, la voix de la narratrice tient le fil, sans écart ni effet, sans jamais se départir de sa simplicité, de son élégance ni surtout de sa justesse. Pauvre orpheline d’un village perdu de la Creuse, N anon a quatorze ans quand commence la Révolution française. Elle a appris à vivre de presque rien et à travailler durement. En gardant son unique mouton, elle rencontre un cadet de famille, Emilien de Franqueville, envoyé par sa famille au couvent de Valcreux pour préserver les droits de son frère aîné, comme il était d’usage dans la noblesse. Séduit par sa gentillesse, sa curiosité et son intelligence, Emilien lui enseigne à lire et à compter, et prend auprès d’elle le goût du travail et de la réflexion. Libéré du couvent par la Révolution, abandonné par ses parents émigrés, il s uit les événements avec passion. Quand chancelle la vieille société féodale, au moment de la vente des biens nationaux, le moutier est racheté par un avocat de Limoges, Costejoux, honnête homme qui en confie la gestion à l’ancien prieur, aidé d’Emilien et de Nanon. Celle-ci peut alors déployer tous ses talents de maîtresse de maison et de gestionnaire avisée : sous sa houlette, le moutier et ses dépendances reprennent vie et prospèrent, alors que les moines paresseux avaient tout laissé à l’abandon. Arrive le temps de la guerre, des peurs et des famines, de la Terreur. Patriote, Emilien refuse de rejoindre sa famille à Coblence et décide de s’engager dans les armées de la Révolution ; il se rend à Limoges auprès de Costejoux, qui est devenu le représentant de la Convention dans la province. Mais un ancien moine corrompu, Pamphile, accuse Emilien d’être un aristocrate traître à la patrie et le fait jeter en prison. Aidée secrètement par Costejoux, Nanon, avec un courage héroïque, organise son évasion et ils passent plusieurs mois d’angoiss e et de bonheur, cachés au fond du Berry, à Crevant, dans la région la plus éloignée des troubles de la Terreur. Le danger écarté, Nanon retourne à Valcreux pour soigner le vieux prieur, tandis qu’Emilien part pour l’armée, promettant de l’épouser à son retour. Mais il est désormais seul héritier des Franqueville ; il redeviendra riche si ses biens sont indemnisés ; Nanon se fait scrupule sinon de ses origines sociales, parce qu’Emilien a choisi d’être un paysan comme elle, du moins de sa pauvreté. Avec les trois cents livres d’économies qu’elle a amassées, elle décide alors de racheter le moutier, 1 sans savoir que le vieux prieur, qui était très fortuné, a fait d’elle son héritière . Emilien revient enfin. Son courage sur les champs de bataille lui v aut d’être officier, mais il a été gravement blessé…
On peut raconter l’histoire de tout autre façon. Il était une fois une bergère, Nanon ou Nanette, qui possédait un mouton qu’elle baptisa Rosette et qui fut le commencement de sa fortune et de son bonheur. Amoureuse d’un beau vicomte qui la payait de retour, elle sut renverser tous les obstacles et se rendre digne de lui, devint marquise et régna sur une famille heureuse et sur le beau moutier du pays de son enfance. e C’est à la fois un conte de fées et une idylle past orale dans le goût duXVIII siècle, avec une bergère en sabots et son prince charmant, une chaum ière et un château, des paysans et des moinillons ; Perrette devient Cendrillon, après s’être cachée dans une île avec son Robinson. A défaut de rubans et de sérénades, un peu d’eau fraîche, un panier de châtaignes et un lit de mousses suffisent à leur bonheur. MaisNauOu est plus qu’un conte de Perrault ou de Grimm, avec des souvenirs de Molière, La Fontaine et Defoe. Une héroïne dans le style de Greuze, des intérieurs paysans reluisants de propreté et de douceur comme dans les peintures de Chardin, l’ingénuité des amours enfantines et une nature qui se fait souriante pour les abriter : une fois de plus, Sand revient 2 à son siècle préféré . C’est celui de la tradition familiale des Saxe et des Dupin, chez qui l’on 3 voyait des aristocrates de sang royal épouser des demoiselles de rang inférieur ; c’est aussi celui de Jean-Jacques Rousseau, inspirateur de la Révolut ion française, familier de Marie-Aurore de Saxe, grand-mère de la romancière, et surtout premier modèle littéraire et philosophique de George Sand. Nanon va devenir marquise de Franqueville, no m qui n’est pas sans rappeler celui de 4 Francueil, le grand-père de la romancière . Le triangle de l’amour, de la vertu et de la nature dans lequel s’inscritNauOu descend en droite ligne deLa NOUvelle HélOïse ; Emilien, nouvel Emile, aime s’instruire et herboriser. Le bonheur ne saurait être que champêtre, parmi les eaux vives, les fleurs, les fruits et les forêts ; si la terre est partagée et travaillée, et les hommes instruits, alors on peut le rencontrer. L’utopie du roman est l’œuvre de la fille spirituelle de Rousseau, et la bergère s’adonne, avec les moyens du bord, à la philosophie politique. NauOu est une histoire française : certainement pas un r oman régionaliste – à supposer que George Sand ait jamais écrit de roman régionaliste. Mais l’action est très précisément située. Elle se déroule dans la Marche, qui devient le département de la Creuse en 1790, et, plus au nord, dans le Berry de George Sand : campagnes d’accès diffici le, à la fois arriérées et protégées par leur isolement, dû au mauvais état de la voirie et à des routes impraticables en hiver. Le roman fait une grande place aux paysages variés des deux régions, à leurs coutumes ancestrales, d’autant plus 5 précieuses que la Révolution vient ébranler l’ancien monde, et enfin aux “légendes rustiques ” qui continuent à s’y raconter. Le refuge de Nanon et d’ Emilien au Berry, près de Crevant, l’île aux Fades – aux fées – est un vieux pays celte, qui a l a réputation d’être hanté ; leur habitation de fortune est un dolmen près duquel de vieilles sorcières viennent jeter des sorts, la nuit de Noël, armées de peaux d’anguilles emplies de clous. N’était la hantise de la guillotine, qui rend toute visite inquiétante, cette belle jeunesse des Lumières ne ferait qu’en rire. L’espace du roman s’organise autour de Valcreux – village perdu, “trou” au sens figuré, et nom fictif qui cache en réalité celui de Moutier-d’Ahun – et des deux villes plus importantes de Guéret et Châteauroux, puis s’étire jusqu’à Limoges, Tulle et Orléans : vaste zone de plus en plus floue au fur et à mesure qu’on s’éloigne du pays de Nanon, et en grande partie définie par son accessibilité depuis la capitale, où se décide la vie de la nation. C’est de Paris que viennent ou ne viennent pas les nouvelles, en pointillé et en retard : “Nous apprenions l’effet des décrets quand il avait cessé de 6 se produire .” L’un des principaux réseaux d’information, le clergé, est démantelé ; reste la presse, relayée par ceux qui peuvent l’acheter et qui savent lire. Sand, résidente de Nohant et journaliste, en connaît l’importance vitale, surtout quand manqu e une administration provinciale solide. Ce vide, pendant la période révolutionnaire, est propice à la circulation de rumeurs génératrices de paniques pour les campagnes, comme celle de l’arrivée de brigands. Apparaissent brièvement à l’horizon la Vendée, en p roie à la guerre civile, le Coblence des émigrés et l’Europe des guerres révolutionnaires : arrière-plans lointains du roman, lieux d’où proviennent des lettres décisives. C’est là, autant qu’à Paris, que se joue le destin de la révolution. Marchoise et marcheuse, Nanon connaît les premiers de ces cercles, ces régions du Centre de la France qu’elle parcourt pieds nus, quand la nécessi té l’y pousse. Elle est issue d’une province d’émigration, très pauvre, dont les maçons montaient traditionnellement travailler à Paris ; elle est courageuse face aux dangers, qui sont réels surtout pour une jeune fille seule ; dotée d’une bonne
résistance physique, capable de parcourir pieds nus vingt lieues en deux jours. La première chose qu’elle a voulu étudier, après la lecture et le calcul, c’est la géographie et la lecture des cartes : on la voit apprendre par cœur, avant un départ, une carte de Cassini. Elle a retiré de cette étude une excellente connaissance de la région et se dirige parfaitement, en s’aidant la nuit des étoiles. Au-delà de l’étroit terroir, l’espace dangereux du territoire devient pour Nanon l’espace de sa liberté : en cela elle est la petite sœur de Consuelo qui, comme elle travestie en garçon pour passer inaperçue, n’aimait rien tant que cheminer sur les routes de la Bohême. Comme elle, elle entre dans la modernité en s’appropriant l’espace, ce que la plupart des paysans, dans leur ilotisme, refusent encore à l’époque de George Sand et bien au-delà. La première leçon du roman, c’est que l’espace segmenté du territoire de l’Ancien Régime, avec ses myriades de bailliages et de e paroisses, va commencer, à l’aube du XIX siècle, à se transformer, pour devenir cette France des départements dont la carte trônera plus tard dans t outes les salles de classe de la Troisième République. En quittant le clocher de son village, Nanon contribue à dessiner cet espace nouveau qui appartient à tous. NauOurelève de la catégorie du roman historique, centré sur le passé, mêlant la fiction aux faits réels, mais sans faire intervenir de personnages au thentiques dans l’intrigue, bref cherchant à reconstituer la vérité d’une époque par le biais de la peinture sociale et morale. Publié juste un an avant leQUatreviugt-Treizede Victor Hugo, il inscrit comme lui le déchirement de la Commune au sein d’une lecture romanesque et historique de la Révolution qui se cristallise autour de la question 7 de la Terreur . En 1868,CadiO, roman et pièce, témoignait déjà de l’intérêt que portait George Sand à la Révolution française, vue de la province vendéenne et non de Paris, et à l’alliance de la paysannerie et de la noblesse. Tous les acteurs du roman sont donc fictifs et assistent, de loin, au spectacle qui défile sur la scène parisienne, comme aux aventures admirables et effrayantes de grands protagonistes, dont on apprend les noms, entourés d’innombrables figurants. L’histoire est faite par les grands hommes mais aussi par le peuple des campagnes, et racontée par la voix d’une simple paysanne. La forme chronologique du récit permet d’y introduire, au fu r et à mesure, les principaux événements révolutionnaires, de la prise de la Bastille – dont les habitants de Valcreux ignoraient jusqu’au nom – à la réaction thermidorienne et à la paix de Bâle, en avril 1795, au moment où Emilien quitte la Hollande et l’état militaire. Ces événements fra ppent les imaginations et engendrent des sentiments divers chez les personnages-spectateurs, constitués du coup en opinion publique : avec incrédulité, joie ou peur, ils apprennent les massacres des prisons, la victoire de Valmy, l’exécution du roi puis de la reine, celle de Robespierre, les fêtes thermidoriennes et la Terreur blanche. Les événements les plus importants sont ceux qui ont de s conséquences immédiates dans la fiction, comme la saisie des biens du clergé et la possibili té d’acquérir les biens nationaux, l’obligation faite aux prêtres de prêter serment sur la Constitu tion, la création de tribunaux révolutionnaires dans les provinces, la misère et les désordres dans les campagnes, la réquisition pour les armées – on observe que Sand s’intéresse à l’histoire économique et sociale plus qu’à l’histoire politique : si la présence de la première est constante, la seconde n’apparaît que par intermittences dans le roman. De spectateurs, les personnages devi ennent acteurs d’une révolution qui se joue aussi chez eux et qui, selon les choix qu’ils vont faire, détermine directement leur destin. Les deux jeunes héros deviennent même de véritables sujets, capables à la fois d’agir et de dire ce qu’ils font. La fête de la Fédération, le 14 juillet 1790, atteint même le village de Valcreux, autour d’un autel champêtre sur lequel la petite Nanon vient figurer la Fraternité : l’euphorie des habitants du village est telle qu’ils décident d’offrir collectivement à Nanon la pauvre maison qu’elle habite, qui était la propriété des moines, faisant d’elle la première “a cquéreuse” locale de biens nationaux. Ce sentiment exceptionnel de bonheur collectif, George Sand l’a connu le 20 avril 1848, lors de la fête de la Fédération inspirée des grandes fêtes révolutionnaires. Elle en garde un idéal de fraternité fondé sur la liberté, contractuelle et non familiale ; Nanon et Emilien sont le symbole de cette société nouvelle, le prototype du couple révolutionnaire en ce qu’ils se sont librement choisis, au 8 mépris de leurs origines sociales, comme frère et sœur avant de devenir mari et femme . La Terreur a sur l’intrigue des effets immédiats : l’emprisonnement d’Emilien, sur une simple accusation qui, en ces temps de justice expéditive, risque de lui valoir la guillotine. Mais les
désordres ambiants permettent à Costejoux de l’envoyer dans la prison de Châteauroux, ville plus paisible que Limoges et d’où son évasion sera plus facile. George Sand avait des souvenirs familiaux très proches des prisons de la Terreur : Marie-Aurore de Saxe avait vécu ces mêmes angoisses et passa plusieurs mois en prison, à part ir de novembre 1793, dans le couvent des Augustines anglaises où sa petite-fille Aurore devait être pensionnaire vingt-cinq ans plus tard. Dans le roman, la Terreur apparaît comme un process us infernal : engagée avec de bonnes intentions, pour sauver la République de la contre- révolution qui la met en péril, elle échappe progressivement à tout contrôle politique et passe dans les mains des individus les moins recommandables, qui servent leurs propres intérêts à coups de guillotine. Les meilleurs sont débordés. On voit le girondin Costejoux se radicaliser par idéal, devenir jacobin, puis représentant de la Convention chargé de mettre en œuvre sa polit ique : sous peine de passer lui-même pour contre-révolutionnaire, il doit appliquer à Limoges une justice sanguinaire, en principe rendue par le peuple, en réalité par un troupeau de voleurs et de brigands qui se sont autoproclamés juges et contre lesquels il est impuissant. Il espère encore que Robespierre et ses amis vont réussir à faire triompher la justice ; Nanon et Emilien jugent qu’il est dans l’erreur, et qu’une telle violence ne peut qu’être fatale à l’idéal qu’elle croit servir – idéal qu’ils ne remettent jamais en cause, restant fidèles à la foi républicaine et révolutionnaire de 1789. A la fin du chapitre XXII, Nanon termine une grande discussion avec Costejoux par un véritable réquisitoire politique, lui expliquant que lui et ses amis sont passés à côté du vrai peuple et surtout du peuple des campagnes ; qu’ils n’ont pas vu que ceux qui prétendaient représenter le peuple étaient des imposteurs, et que maintenant les jacobins sont abandonnés de tous. “Vous vous êtes égaré dans une forêt où la nuit vous a surpris et où vous avez pris le sentier d’épines pour le grand chemin. Pour en sortir, il vous a fallu vous battre avec les loups et vous arrivez au jour, tout étonné de voir que vous avez reculé au lieu d’avancer, que vous avez marché avec les bêtes sauvages et que la foule des hommes s’est rangée de l’autre côté.” L’apologue sévère de Nanon laisse Costejoux désespéré. “Il faut nous débarrasser des théories de 93 ; elles nous ont perdus. Terreur et Saint-Barthélemy, 9 c’est la même voie”, écrit sans nuances George Sand à un jeune poète en octobre 1873 . Cette lecture de la Terreur, la condamnation de la violence et le refus absolu de justifier les moyens par la fin viennent tout droit, pour elle, du traumatisme de la Commune qui est le point de départ décisif de l’écriture du roman.NauOu est un palimpseste : il suffit de se reporter à la correspondance de l’auteur pendant l’année terrible pour mesurer à qu el degré elle superpose les violences de la Commune de Paris et la Terreur révolutionnaire, qu’elle attribue de même non pas à la misère et à la colère populaire mais à une minorité dévoyée, et à la mise à l’écart complète de la France rurale dans un processus exclusivement parisien et ouvrier. “Ce pauvre Paris représente-t-il encore la France ? L’Empire en avait fait un bazar et un égout. La Commune en a fait un égout et une ruine. Les cléricaux voudraient bien en faire un couvent e t un cimetière”, écrit-elle à son ami Henry 10 Harrisse le 29 juin 1871 . Flaubert et elle, à force de rage et de désespoir, ne parviennent même plus à s’écrire au printemps 1871, et pas seulement à cause de leurs désaccords politiques, lui haïssant la démocratie et elle la défendant malgré tout. “Je suis malade du mal de ma nation et de 11 ma race”, lui écrit-elle le 6 septembre . George Sand a toujours été pacifiste et ennemie d e la violence : mais pour la première fois elle se range dans le camp des modérés – bien plus que Hugo, dont elle juge inopportune l’offre d’asile aux communards poursuivis. Effrayée par “la boue et le 12 sang de l’Internationale ”, elle prend le parti désabusé d’une république bo urgeoise. A la différence de Flaubert, elle ne désavoue pas le peu ple : elle juge qu’il a été manipulé. Reste la province, “masse bête et craintive”, toujours attir ée par la réaction quand Paris entre en 13 convulsion . C’est dans une lettre à sa fille qu’elle résume le mieux son opinion sur la Révolution française et sur la Commune : “Toute la révolution de 89 se résume en ceci, acquérir les biens nationaux, ne pas les rendre. Tout s’efface, se tra nsforme ou se restaure, monarchie, clergé, spéculation. Une seule chose reste, le champ qu’on a acheté et qu’on garde. Les communeux comptent sans le paysan, et le paysan c’est la Fran ce matérielle invincible […], c’est le sauveur inconscient, borné, têtu ; mais je n’en vois pas d’ autre. Il faudra bien que Paris l’accepte ou 14 s’efface .” Avec une conséquence littéraire directe : comme après son désespoir politique de 1848, qui avait été suivi deLa Petite Fadette et deFrauçOis le Champi, l’écrivain se remet au travail sur des sujets champêtres, ce qui ne veut c ertainement pas dire pour elle apolitiques. Réaction logique, puisque pour elle c’est là qu’est la vraie France.
Pas plus que ses sentiments républicains, Sand n’a répudié son socialisme, mais elle le fonde sur un ordre social rassurant et sur l’acquisition par tous, en particulier par les paysans, de la propriété privée. Vision trop éloignée des masses urbaines et du mouvement ouvrier et syndical qui va se e développer dans cette même fin du XIX siècle pour que le roman n’ait pas été oublié, au moment où Zola développe la fresque du capital financier et de l’exploitation ouvrière dansLes ROUgOu-MacqUart. En juillet 1872, c’estLe Capital de Karl Marx qui est traduit en français :NauOu n’est vraiment pas dans l’air de son temps. C’est dans ce cadre qu’on peut comprendre l’itinéra ire de Nanon, la bergère qui devient propriétaire de sa maison, puis exploitante de terres et de troupeaux qui lui permettent de s’enrichir et d’acquérir pour son compte, en empruntant et plaçant des fonds, un gros capital foncier qu’elle fait fructifier : non par goût de l’argent, dont el le n’a nul besoin personnel, mais parce que la Révolution lui en a donné le droit et la possibilité ; comme outil pour réaliser l’alliance de classes extrêmes que représente son mariage avec Emilien de Franqueville ; enfin par goût du travail bien fait, par souci de réussite dans toutes ses entrepr ises, et elle ne recule devant aucune difficulté. Nanon est un personnage entièrement positif, une patronne énergique et efficace qui rappelle de très près, à cet égard, la châtelaine de Nohant, en charge d’une nombreuse famille à nourrir et d’une importante propriété à gérer. Il est superflu de rappeler combien il est exceptionnel de faire d’une e femme, dans un roman du XIX siècle, l’actrice d’une réussite économique parfaitement autonome, bref un chef d’entreprise, capable de calcul et de stratégie pour atteindre les objectifs qu’il s’est e fixés. Nanon est dans cette mesure seulement une fille du XIX siècle libéral et bourgeois dont la devise est de s’enrichir, ce qui n’est vraisemblable que si, au départ, elle est une humble paysanne. On est loin du conte de fées : la bergère passée du terroir au territoire accède à la propriété terrienne. Elle fonde une dynastie issue de l’allia nce de l’aristocratie et du peuple, moins e représentative de la nouvelle bourgeoisie dominante du XIX siècle que du rêve de George Sand, un Ancien Régime sans les privilèges ni la féodalité. Ajoutons que Nanon n’est pas seule : elle est l’animatrice d’une communauté qui est, pour Sand, la forme sociale de l’utopie économique. Elle parta ge, à égalité, la richesse et le travail avec Emilien et avec le groupe qui les entoure, dans lequel les rôles sont harmonieusement répartis et les valeurs partagées. On est plus près du jardin de Candide que de la tradition seigneuriale fondée sur le servage et, bien souvent selon Sand, le gaspilla ge : à chacun selon son travail, pour la terre comme pour le reste. L’utopie socialiste écarte à l a fois le vieux système féodal et la réalité historique de la société bourgeoise et individualiste, fondée sur l’exploitation. Le moyen de cette réussite, c’est l’éducation : la première chose que Nanon demande à Emilien, c’est de lui apprendre à lire ; il sait à peine le faire et passe désormais le plus clair de son temps à s’instruire, pour transmettre son savoir à Nanon, q ui à son tour enseigne les villageois tout en poursuivant assidûment son propre développement intellectuel et culturel. Non seulement elle a acquis les bases de l’instruction élémentaire, mais elle ouvre inlassablement son esprit à la compréhension de toutes les questions de morale et de politique, aussi bien qu’à la botanique, à l’histoire ou à l’économie. C’est ce qui lui donne la force de se construire un destin extraordinaire ; mais aussi d’écrire ses mémoires, de conserver une histoire à ce peuple qui n’a pas d’archives, les femmes moins encore que les hommes. Nanon est pourvue d’un autre trait essentiel, la bonté. Elle est toujours prête à se sacrifier à son prochain s’il a besoin de son aide, quelque fatigue ou souffrance qu’il lui en coûte. Le personnage de Louise de Franqueville, la jeune sœur d’Emilien, lui sert de faire-valoir : Louise est imbue de noblesse, coquette et futile, capricieuse et incapable de rien faire d’utile ; elle épouse Costejoux, qui est très amoureux de cette poupée, et meurt jeu ne après une union et une existence sans 15 bonheur . Le modèle qu’incarne Louise, comme être féminin e t comme être social, est pour George Sand périmé. Nanon, comme Consuelo, possède au contraire un mélange très sandien de vertu masculine, courage physique compris, et de charité féminine, maternelle, faite de générosité, d’attention aux autres et d’efficacité. “Vous avez toujours été pour moi le bon Samaritain qui panse les plaies du pauvre blessé et verse sur elles le vin et l’huile”, écrivait Lamennais à George Sand le 16 23 juillet 1848 . Nanon représente cet idéal, fondé sur la foi morale en l’humanité et non sur une
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