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Nanou, les doigts pleins d'encre

De
149 pages

Nanou, petite fille d'un quartier populaire, apprend la vie avec les enfants de la rue. Sa mère, belle et triste jeune femme, se démène seule pour faire tourner la maison. La grand-mère, pas méchante, revendique toutefois un droit de regard sur la petite famille.

Ajouté le : 08 mars 2017
Lecture(s) : 3
EAN13 : 9782812916274
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Romancière française,Christiane Galloisreste très attachée à ses racines qui lui ont inspiré son premier roman, Roquebelle, qui reçut le prix de l’Amitié décerné par l’Académie des provinces françaises en 1983. Aujourd’hui retraitée de l’Éducation Nationale, elle se consacre à l’écriture au milieu des chevaux qu’elle élève au sein de son Lot natal.
NANOU, LES DOIGTS
PLEINS D'ENCRE
La Clairière aux genêts
Du même auteur
Aux éditions De Borée
Autre éditeur
Comme un bouquet de fleurs des champs L’Absence Les Filles aux yeux bleus Roquebelle
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
©
, 2008
CHRISTIANEGALLOIS
NANOU, LES DOIGTS PLEINS D'ENCRE
À ma Mère,
Les personnages de ce livre sont tous purement imag inaires. La description des lieux, les dates, les actions, ainsi que les faits, sont des inventions intégrales de l’auteur. Si, pour certains, un nom ou un exposé rappellent d es souvenirs, il convient de n’y voir que pure coïncidence et d’éviter tout rapp rochement.
Prologue
NTRE LE RAYON POISSONNERIE et celui des fromages, la voie est libre. Je E peux pousser mon chariot, choisir à droite ou à gau che ce dont j’ai besoin, ne pas craindre les cousins, mes cousins, ou les pa rents d’élèves (ah! les parents d’élèves!) qui, comme moi, font leurs cours es dans le supermarché, pas vraiment super, de notre petite ville. Entre le rayon poissonnerie et celui des fromages, la voie est libre et j’avance pour faire en un minimum de temps le maximum de pro visions. Il y a chez moi, chez nous, tant de bouches à nourrir et qui sont af famées. À droite les condiments: huile, deux litres au moins dit la gest ionnaire que je suis devenue, sel, du gros pour faire dégorger les escargots, du poivre et du vinaigre, de vin bien évidemment. J’ai oublié, à gauche, des spaghet tis, du sucre (ils en mettent chacun au moins trois morceaux dans leur petit déje uner et cinq dans chacune de leurs poches pour les redistribuer aux écuries!) et de la farine puisqu’ils apprécient les clafoutis aux prunes de la Saint-Jea n… «Pardon, dit une voix, vous êtes bien l’auteur deRoquebelle? Oui, bien sûr. Excusez-moi, mais alors vous êtes bien Nanou.» Je m’arrête. J’oublie, le sucre, la farine les pâte s… Nanou, un nom qui vient du fond du temps, du fond d e mon temps à moi. «Oui, j’étais bien, Nanou.» Tout va si vite et le temps est si long. La femme q ui bloque mon chariot et m’interroge a les cheveux gris, un visage ouvert, h eureux. Il faut me souvenir, me souvenir d’elle et de moi, Nanou. C’était il y a longtemps, si longtemps, j’étais enf ant, je m’appelais Nanou… Oh! le vertige et l’appréhension du temps passé, du vra i temps, du vrai passé. Je suis aujourd’hui, Christiane Gallois, l’auteur de Roquebellemon premier livre dont je suis si heureuse qu’il ait pu exister, mais où donc est Nanou? Elle était si petite, si mal venue, si contestée la chipie en jup es courtes. Elle était à la fois si fragile et si forte; elle était et je suis. Entre le rayon poissonnerie et celui des fromages, au milieu des odeurs et des touristes, des yeux me regardent et disent avec une voix amicale qui a l’accent d’ici, dont j’étais, dont je ne suis plus: «Souviens-toi, nous étions en classe ensemble. Je m ’appelle Colette, Colette Viguier.» Le passé tout entier, pas simple, pas si simple, su rgit avec vigueur. Colette! «Oui, bien sûr, Colette, bonjour», et je la regarde et je cherche dans mes souvenirs volontairement oubliés, je crois. «Souviens-toi, tu venais à la maison, tu m’aidais. Tu m’as aidée à apprendre les conjugaisons, les tables de multiplications. Tu fai sais pour moi les preuves par neuf, “gratuitement”, souviens-toi.» Je ne me souviens pas, je ne veux pas me souvenir. Ce passé-là, je l’ai oublié. Cette enfance-là, je l’ai rayée; elle était si pitoyable. «Je termine, tu veux bien, nous nous retrouverons su r le parking, à la sortie.» Je suis paniquée. Je ne dois rien oublier de ces co urses à faire et que je ne note
jamais mais ce nom surgi du passé, oublié, me boule verse. Il y a aujourd’hui, plus de trente ans après, quelqu’un qui m’appelle N anou. Je l’avais oubliée, celle-là, avec ma mémoire adaptée qui sait retenir ce qui la comble et oublier ce qui la dérange, et depuis toujours; je l’avais oubliée. J’ai vidé mon chariot, réglé ma note, machinalement rechargé, comme à l’habitude tout ce dont nous avons besoin et je sui s sortie. Il n’y a personne sur le parking et cela me soulage. J’ai fait semblant d ’attendre, un peu, et puis je suis partie, j’ai fui. Je ne savais pas que j’allai s retrouver ici et là, sur ma route, dans ma ville, l’enfant que j’ai été, que j’avais o ubliée et qui s’appelait Nanou. J’avais entassé dans le coffre de mon cabriolet les achats effectués et, lorsque j’ai démarré, je me suis cachée derrière des lunett es noires et j’ai fait le détour vers ce quartier de la petite ville où je suis née, vers cette rue où a grandi Nanou. Nous étions en juillet; il faisait chaud. Lorsque j ’ai quitté le boulevard pour m’engager dans la rue étroite que j’ai habitée jusq u’à l’âge de dix-sept ans, j’ai ralenti: «Les enfants joueront dans la rue, comme d ’habitude; tu dois faire attention» m’avait dit le passé. Mais la chaussée e st déserte et brûlée par le soleil. À droite, le haut mur qui la gardait à l’om bre a disparu. La maison des Bordes, aussi. Un bâtiment neuf crépi de rose les remplace. Je le savais: c’est le nouveau standard téléphonique. À gauche, la premièr e maison où habitaient deux vieilles demoiselles et leur père a ses volets clos…, depuis longtemps, semble-t-il. Juste après, la porte de MmeVidel qui donne sur la rue est, elle aussi, fermée. Je sais pourtant qu’elle vit ici, en core, mais sans doute est-elle dans son jardin, derrière. Je passe lentement, très lentement et c’est facile puisqu’il n’y a personne, devant ma maison, notre m aison. Au-dessus de l’entrée, la plaque porte comme alors le numéro5. L a maison est habitée mais à cause de la chaleur on a tiré les persiennes, à l’é tage, derrière les minuscules balcons de fer forgé. La rue fait un angle très ouv ert à la hauteur de ma maison puis devient droite et les constructions alignées n ’ont pour vis-à-vis que le très grand jardin du séminaire que borde un mur bas. Ell es sont comme une jetée face à la mer. La ville se termine et la rue regard e la campagne qui commence là. Il n’y a pas de voiture, il n’y a jamais eu de voiture dans notre rue et les deux garages mitoyens de ma maison étaient loués à des a utomobilistes qui, eux, habitaient en ville, loin du quartier. La haute mai son qui suit les garages est toujours flanquée de l’autre maison, si petite avec seulement un rez-de-chaussée et une cour minuscule. Ensuite il y a un j ardin avec de grands arbres. Ils ont eu le temps de pousser là où étaient dans l e passé quatre habitations misérables, aujourd’hui rasées. La rue tourne à nou veau souplement puis remonte lentement vers ce que nous appelions le foi rail. À droite, l’ancienne auberge est devenue une luxueuse hostellerie. J’arrive tout naturellement devant elle et emprunte le sens giratoire sur cet espace m aintenant aménagé et qu’entourent des maisons neuves. Il y a cinquante a ns, il n’y en avait qu’une, massive, mystérieuse, cachée derrière ses murs de p ierres et protégée par une très haute grille. Là habitait Lilas, Lilas Montes… Sa maison est encore là mais elle n’est plus seule. Pour repartir je suis l’avenue, parallèle à ma rue, bordée de villas aux jardins ouverts et fleuris, qui est large avec de part et d ’autre des voitures garées sur les trottoirs. Je rejoins le boulevard. J’ai fait le tour de mon quartier et je n’ai pas vu un seul enfant. Où sont-ils
passés ces gosses du quartier, si bruyants, si nomb reux, les camarades de jeux d’une petite fille qui s’appelait Nanou?
I
Les gosses du quartier
'ETAIT il y aura bientôt cinquante ans. C Un soir de juin. L’air est épais, la lumière dense. L’orage de l’après-midi n’a pas rafraîchi l’atmosphère, seulement tué la poussi ère. Dans la rue, il n’y a que trois enfants, une fillette et deux garçons. Les adultes sont absents, ailleurs. À l’intérieur d e chacune des maisons du quartier, les femmes s’activent et préparent le rep as. Si l’on écoute attentivement, on entend, ici et là, des bruits de casseroles ode vaisselle car, avec la pluie, et comme tous les soirs, elles ont o uvert fenêtres et portes. Dans la journée, afin de garder un peu de la fraîcheur d e la nuit, les volets sont tirés et les façades aveugles. C’est la seule façon de se pr otéger les jours de canicule car la rue est exposée au sud, la chaussée brûlante et l’air vibre, surchauffé. Les arbres sont en contrebas ou plus loin; ils n’apportent pas d’ombre. Nanou, une petite, toute petite fille de six ans, e st assise au bord du caniveau. L’orage a grossi les eaux de l’égout et elle instal le des boîtes d’allumettes légères qui voguent puis se bloquent sur les barrag es mis en place avec quelques cailloux, des bouts de bois et une boîte d e fer-blanc. Ainsi est le jeu. Il y a le départ; la sortie de l’égout. Il y a l’arriv ée; la boîte métallique couchée que les bateaux doivent aborder, puis traverser. La flo ttille se compose de quatre vaisseaux. Lorsque tous ont effectué leur parcours, Nanou le modifie et le jeu recommence. La fillette joue seule. Il n’y aura pas de perdant, pas de gagnant, et c’est mieux ainsi car elle n’accepte pas de perdre et de ce fait refuse le plus souvent de jouer avec les autres. L’enfant est occupée, attentive, silencieuse. Assis e, jambes écartées, au bord de sa rigole, elle ignore totalement les deux garçons qui la regardent. Gérard et Jean-Claude sont ses voisins. Ils habitent la grand e maison qui trône au milieu du quartier et écrase les autres parce qu’elle est la plus haute, parce qu’elle est la plus vaste, parce qu’elle est la plus récente et la plus moderne, parce qu’elle est la plus laide. Les parents de Jean-Claude sont locataires au rez-de-chaussée et ceux de Gérard occupent le premier étage qu’ils louent également. Dans le quartier, tous sont locataires mais les parents des deux garçons, parce qu’ils sont fonctionnaires, bénéficient d’une relative ais ance. Aucune des deux mères ne travaille. Elles s’occupent de leur intérieur et de leur enfant unique. Elles lavent et repassent soigneusement les barboteuses e t les shorts, tricotent inlassablement de jolis pull-overs, ont le temps de se pomponner, de se faire des mises en plis qu’elles cachent sous un foulard, par coquetterie, car lorsqu’elles mettent le nez à la fenêtre pour surveiller d’en ha ut le petit, elles ont l’une et l’autre le souci de rester jolies sous leurs bigoud is. Gérard est le plus vieux; il a sept ans. Il est gra nd et brun comme son père. Jean-Claude n’a que cinq ans. Il est encore joufflu comme un bébé et la barboteuse accentue ses rondeurs, les mêmes que cel les de sa mère. L’un et l’autre sont debout et observent la fillette et son jeu. Ils ont mis leurs mains derrière le dos. Ils n’ont pas le droit de se salir et la tentation est grande mais, à deux, on résiste mieux. Pourtant ils envient très f ort la liberté de la petite fille, et