Ne dites pas à ma mère que je suis handicapée, elle me croit trapéziste dans un cirque

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C’est l’histoire d’une petite fille qui voulait être chanteuse de comédie musicale. Ou femme de rentier. Ou danseuse étoile. Puis trapéziste dans un cirque. Oui, trapéziste : voler là-haut, admirée de tous, habile, gracieuse, risque-tout, dans un joli justaucorps à paillettes…
Qui n’a eu ces rêves d’enfants ? Qui ne les a pas confiés à ses parents, à ses journaux intimes, aux spécialistes de l’orientation ? Mais trapéziste, ça n’est pas si facile, quand on vit assise dans un fauteuil roulant.
Charlotte de Vilmorin n’est pas devenue trapéziste, et n’a pas croisé de rentier à ce jour. Quoi que... Elle nous offre un récit merveilleux, où tout est vrai, plein de force, de rires enfantins, d’une vérité combattive : le handicap existe, et n’existe pas. Charlotte ne nous dit jamais le nom de son mal – plutôt un justaucorps de rêve qu'une complainte en fauteuil - pourtant nous la suivons dans ce récit de vie : à l’école, avec des enfants « comme les autres », à la maison, où sa mère lui apprend le combat (quelle trapéziste n'a jamais eu besoin d'endurance ?), dans les taxis spécialisés, dans ses études de communication. A Londres. Dans les bars parisiens. Et dans le monde de la publicité, aussi...
Jamais vous n’aurez autant lu et appris : le handicap n’est pas un handicap, ni un nom, ni une prison. Pas même une condition. C’est la vie qui l’emporte, parfois cruelle, souvent douce, et cette vie vous fera rire, hésiter, réfléchir. Changer.

Publié le : mercredi 18 mars 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246807889
Nombre de pages : 208
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Couverture
001

 

On m’a demandé d’écrire un livre. Pourquoi ? Je n’en sais rien.

— Vous qui vivez des choses si extraordinaires et qui avez tant d’humour ! Ce sera merveilleux !

Le problème, c’est que je ne vis rien d’extraordinaire. Je suis juste en fauteuil roulant depuis que je suis petite. Et si toutes les personnes handicapées de France devaient écrire un livre, on serait vraiment dans la merde.

— Mais si, vous verrez ! Ça sera l’occasion de parler du handicap sous un angle jeune et novateur ! Une façon de faire changer le regard des gens !

« Un angle jeune et novateur », « changer le regard des gens », c’est ce que j’entends tous les jours dans l’agence de publicité où je travaille, sauf que d’habitude, on ne me parle pas de handicap mais de pots de yaourt.

1.

Quand j’ai annoncé à mon entourage que j’avais décidé de travailler dans la publicité, tout le monde s’est inquiété, pudiquement.

— La pub !? Tu es sûre ? Mais c’est un métier tellement superficiel ! Les gens ne jugent que sur l’apparence !

— Oui et alors ?

— Alors rien ! Mais bon… voilà quoi !

— Serais-tu en train d’insinuer que je suis moche ?

— Mais non enfin ! Pas du tout ! Mais bon… voilà quoi !

 

« Voilà quoi ! »

 

Quand j’étais petite, je voulais être chanteuse de comédie musicale. Effet de compensation sans doute… J’ai passé des dizaines de tests d’orientation avec toutes les méthodes possibles et imaginables, pour choisir le bon parcours scolaire et universitaire.

C’est comme ça qu’un jour, je me suis retrouvée chez une dame qui habitait dans une petite forêt à des kilomètres de Paris. « Elle fait des miracles, tu verras ! » avait entendu dire ma mère. Cette dame m’a fait faire tout et n’importe quoi. Dessiner un arbre les yeux bandés, puis les yeux ouverts, écrire une histoire avec le mot « bouchon », et même désigner parmi des portraits de fous internés dans un asile, ceux que je trouvais sympathiques et ceux qui semblaient repoussants. Apparemment, toutes les personnes de la même catégorie professionnelle seraient attirées ou dégoûtées inconsciemment par les mêmes photos. Pourquoi pas. Puis elle m’a mis un petit paquet d’images dans la main. Je devais choisir trois métiers que je voudrais faire, et en écarter trois que je ne ferais pour rien au monde. J’ai commencé par ceux qui ne me disaient rien du tout. Religieuse, bouchère et caissière. Voilà. Mais au moment de choisir mes métiers de rêve, je me suis retrouvée bien embarrassée. Toutes les activités qui me plaisaient étaient inenvisageables pour une personne avec ma condition physique. J’avais peur que la conseillère pense que je me moquais d’elle, ou pire, que j’étais bête. J’imaginais déjà la scène, « Mais enfin, tu sais bien que tu ne peux pas faire ces métiers ! », prononcé avec moult condescendance et gentillesse. Hors de question, cela aurait été bien trop humiliant. J’ai envisagé de sélectionner d’autres métiers, des métiers statiques, de bureau, ennuyeux à mourir, mais réalistes. Et finalement je me suis dit que je n’avais pas passé trois heures à dessiner des arbres magiques pour rien, donc autant être honnête.

 

Trapéziste dans un cirque. Danseuse étoile. Femme d’un riche rentier.

 

Elle est restée de marbre. J’ai senti naître un silence qui aurait pu devenir gênant.

— Pourquoi trapéziste ? demanda-t-elle en me regardant par-dessus ses lunettes, d’un air mi-sceptique mi-sévère, prête à prendre des notes.

— Parce que j’aime bien les justaucorps à paillettes.

 

Travailler dans la publicité, c’était finalement le meilleur compromis que j’avais trouvé pour pouvoir porter un justaucorps à paillettes assise derrière un bureau.

2.

J’avais rendez-vous le mercredi 21 novembre à 9 h 30 au 35 passage du Bureau dans le onzième arrondissement. Un entretien d’embauche passage du Bureau, je trouvais cela amusant, comme un signe annonciateur un peu fataliste de ce qui m’attendait. Que pouvait-on imaginer faire d’autre dans un endroit avec un nom pareil ? J’avais l’impression que ce passage voulait me rassurer, me dire « tu es au bon endroit », et j’aimais bien cela car, en y repensant, je ne me rappelais pas avoir déjà entendu un nom de rue me parler. C’était comme vivre dans un livre pour enfants, habiter rue de Maisonneuve, travailler passage du Bureau, aller à la boucherie Sanzot, aimer à l’hôtel Amour et mourir rue de la Grande-Truanderie.

 

Je déteste passer des entretiens en hiver. Pourquoi ? Parce que je ne peux pas enlever mon manteau toute seule. J’ai besoin que quelqu’un m’aide. Quand on connaît un peu la personne en face de soi, ce n’est pas un problème. Mais arriver à un rendez-vous professionnel en disant « Charlotte, enchantée. Pouvez-vous me déshabiller ? », ce n’est pas franchement du meilleur goût. Ni du meilleur effet, bonjour l’assistée. Deux solutions s’offrent alors à moi : garder mon manteau et mourir de chaud, ou aller sans manteau et mourir de froid. J’opte bien souvent pour la deuxième. Deux jours avant, je me gave de vitamines pour limiter les dégâts du froid, et le jour J je demande à mon chauffeur de mettre le chauffage à fond dans la voiture.

 

Oui, j’ai un chauffeur. Mais je vous arrête tout de suite, ce n’est pas du tout ce que vous imaginez. Il ne s’appelle pas Nestor, ne conduit pas de Mercedes avec des gants, et ne m’appelle pas Mademoiselle. Il s’appelle Claude, mais préfère répondre au nom de « M’sieur Pichard ». Il conduit une camionnette blanche, porte un bas de survêtement gris, une veste polaire rouge et il ne m’adresse tout simplement jamais la parole. Il a un gros chien sur le siège à côté de lui qui lèche de vieux mouchoirs sales oubliés par terre et parfume toute la voiture, et il s’énerve à chaque feu rouge en proférant des injures racistes qui me mettent hors de moi et me font honte. Il claque les portières de sa camionnette tellement fort, comme s’il cherchait à signifier son antipathie au monde entier, que, en général, je lui demande de me déposer avant l’adresse exacte pour éviter de trop me faire remarquer en sa présence. Je préférerais prendre le métro, mais ce n’est pas possible, alors je le laisse me conduire à droite à gauche en écoutant Rire & chansons, sa radio préférée et celle que, moi, je déteste le plus. Son métier exact c’est « transporteur », mais par souci de coquetterie je l’ai enregistré à « chauffeur » dans mon téléphone portable, histoire de me rappeler que malgré cette jolie mise en scène je ne suis pas un paquet à livrer.

Nous avons la relation la plus hypocrite qui puisse être. Tous les matins, je sors de chez moi et viens l’interrompre dans sa lecture de L’Equipe avec un air un peu gêné. Il sort alors de sa voiture en s’efforçant de me dire bonjour sur le ton le plus obséquieux possible, je lui réponds en me fendant d’un sourire forcé, et à partir du moment où il a claqué la porte du coffre derrière moi, nous coupons court immédiatement à notre fausse cordialité et passons tout le reste du trajet dans l’ignorance la plus totale. Au début, nous essayions de faire des efforts, de faire semblant de nous intéresser à la vie de l’autre, « vous avez des enfants ? », « vous habitez loin ? », « vous faites des études de quoi ? », « quel temps ! », mais petit à petit nous avons convenu tacitement que ce n’était plus la peine de simuler. Il a besoin de moi pour gagner sa vie, j’ai besoin de lui pour me déplacer, et ça s’arrête là. Ce n’est pas que nous nous détestions, c’est juste que nous ne nous apprécions pas. Mais ce n’est pas bien grave. Le soir, quand il me raccompagne chez moi, le même ballet recommence sur fond de Merci-beaucoup-bonne-soirée-à-demain, et il redémarre en claquant la portière.

 

En arrivant devant le 35 passage du Bureau, j’ai été surprise de voir que rien ne signalait la présence d’un bureau à cet endroit-là. Cela ressemblait à un immeuble particulier, avec une grande porte cochère bleue, et pas la moindre plaque sur le mur indiquant le nom d’une entreprise. J’ai alors cherché mon téléphone pour relire le mail de confirmation. C’était bien l’adresse indiquée. Je m’étais pourtant assurée que les locaux étaient accessibles pour mon fauteuil, mais là, les choses s’annonçaient mal.

 

C’est toujours un peu délicat de poser la question concernant l’accessibilité du lieu d’un entretien avant d’avoir rencontré la personne en question. C’est un exercice d’équilibre périlleux que j’ai mis du temps à mettre au point. Evidemment, mon CV ne fait aucune mention de mon handicap pour les deux raisons suivantes : le recruteur pourrait écarter ma candidature à la vue de cette simple mention ou, au contraire, je pourrais bénéficier de ce qu’on appelle la « discrimination positive » et n’être pas embauchée pour mes compétences réelles mais pour remplir un quota, et ainsi éviter à l’entreprise de payer une amende. J’ai accepté une fois d’être recrutée dans le cadre d’une « mission handicap » par une grande entreprise. Je ne me suis jamais autant ennuyée de ma vie. Ils m’avaient créé un emploi fictif, sur mesure, où rien de ce que je produisais ne verrait jamais le jour, tout étant en réalité destiné à la poubelle. Cela leur coûtait moins cher de me verser un salaire pour rien que de payer la fameuse taxe. Après six mois passés à faire la plante verte, je me suis promis que plus jamais je ne me ferais recruter pour mon handicap. C’était un peu comme être un produit soldé, démodé, et se balader avec une pancarte « Choisissez-moi ! Vous paierez moins ! » dans l’espoir qu’on me prenne à la place des articles de la nouvelle collection que, au fond, on préfère de loin.

Mais dans un processus de recrutement, je ne peux pas non plus m’amuser à dissimuler mon handicap jusqu’à l’entretien pour les deux raisons suivantes : si l’entreprise se trouve en haut d’un escalier sans ascenseur, j’aurais l’air bien maline coincée en bas. Et quand bien même il y aurait un accès, je ne voudrais pas prendre mon interlocuteur au dépourvu et créer une situation de malaise. La solution que j’ai trouvée est toute simple, j’envoie mon CV et quand on me rappelle pour convenir d’un rendez-vous, j’accepte, attends la confirmation, et demande l’air de rien « Au fait, vos locaux sont-ils accessibles à un fauteuil roulant ? », comme ça le recruteur ne peut pas faire demi-tour et, en même temps, j’ai été honnête. Parfois je connais déjà la réponse, mais pose malgré tout la question juste pour les prévenir et ainsi sous-entendre « Je suis en fauteuil, mais ne t’inquiète pas, ça va bien se passer ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Couverture : © Gettyimages

ISBN 978-2-246-80788-9

Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés pour tous pays.

© Éditions Grasset & Fasquelle, 2015.

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