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Neige de cristal

De
305 pages
Cette histoire, complexe et simple à la fois, se situe au Cachemire , des personnages de toutes nationalités. Des mondes qui ne se fréquentent jamais, des destins qui vont se croiser, se heurter, se retrouver. Ce pourrait être l'histoire de beaucoup de femmes sur terre. Elles ne demandent pourtant pas grand chose : de l'affection, de la confiance, de la tendresse, du respect ! C'est donc ce qui est offert à toutes les femmes : un monde qui leur ressemble, un monde sensible, respectueux, sécurisant pour nos enfants.
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Neige de Cristal
Claude Ruiz
Neige de Cristal

Roman
Éditions Le Manuscrit


© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-8292-8 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748182927 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-8293-6 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748182934 (livre numérique)






À Marianne…

Neige de Cristal

Comment pourrais-je oublier ce son-là ?
Soupir… Comme des milliers de perles tom-
bant sur un tissu de soie tendue.
– Nat, debout !
Tensing m’appelle pour la deuxième fois,
tout en préparant le petit-déjeuner. J’ai si peu
dormi à même le sol ; le vent ? Les ronflements
de Palti ? Ce duvet froid et humide ? La pluie
tombe doucement et sûrement.
– Nat, Nat !
– Ok Tensing, je me lève !
Il fait encore trop noir pour distinguer le
paysage. Tout en rangeant duvet et affaires per-
sonnelles, je me dis que si tout se passe bien
d’ici quarante-huit heures, je serai un homme
riche et célèbre. Trop fatigué, j’arrête de calculer
quoi que ce soit ; en buvant le thé brûlant et
amer, je remarque que Tensing m’observe. À
cause de mes baskets neuves ? De mes deux
montres ? Je ne sais pas, n’ai pas envie de par-
9 Neige de Cristal
ler, mes yeux fixent les braises et mon esprit
s’envole dans la nuit, emporté par les flammes.
Nat Karof, 28 ans, né d’une mère indoue et
d’un père russe, diplomate. Grand, musclé, les
cheveux noirs et longs, mes yeux gris cérami-
que, d’après mes amies d’un soir, me donnent
un charme plus que certain. Le visage imberbe
et athlétique de mon père, prédomine sur la
douceur des traits de ma mère ; la beauté des
métis, que tant de femmes adorent dit-on. Mon
seul défaut, à mes yeux je précise, c'est un ver-
tige incontrôlable ! Je n'en parle pas souvent, je
dois être bien engourdi encore pour y penser.
Déjà reconnu comme grand reporter dans mon
pays, j’espère bien, d’ici peu, être reconnu dans
le monde. Mon journal, le New Delhi News,
me manque déjà. J'ai couvert pas mal de
conflits, en Afrique principalement, en Europe,
diverses catastrophes, attentats. J'avais ensuite
dévié vers le People, les Stars : plus lucratif et
beaucoup moins dangereux. L'interview exclu-
sive de la grande Diva, Gijira Devi, à Bénarès
m'avait valu félicitations, primes agréables, ainsi
qu'une notoriété enviée. Je quitte une fois de
plus ma ville natale New Delhi, à la poursuite
du big scoop. Parti hier matin très tôt, j'avais
juste eu le temps de laisser un e-mail à mon
boss pour l'avertir de mon absence. Deux jours,
tout au plus. Embarqué à bord d’un petit avion
10 Neige de Cristal
biplan, j'avais atterri quatre heures plus tard à
Amritsar. À dix heures et après un déjeuner
bien mérité, je prends un bus pour rejoindre
Srinagar, quatre cents kilomètres plus au nord, à
l’extrême nord-ouest du Cachemire. À cause du
bruit ou des trous, ou des deux, je n’ai pas dor-
mi dans le bus. Quel douloureux inconfort. J’en
ai profité pour préparer mon prochain repor-
tage au Sri Lanka, un riche industriel mélomane.
Le voyage fut long, l’arrivée à Srinagar à dix-
neuf heures. Une fois mon sac à dos récupéré,
je cherche deux sherpas. Dans cette nuit incon-
nue, je profite de ma promenade pour faire
quelques achats au marché local. Près du lac
Dal, dans une sorte de bar, tout en buvant du
thé brûlant et amer, je fais la connaissance de
Tensing et Palti, deux frères jumeaux. Ils se
proposent de m’amener à Tondum pour une
somme ridicule ; ils s’occupent de tout. Je
n’aime pas leur rire ni leurs manières mais je
n’ai pas le choix.
– On part tout de suite alors !
– Non, M. Nat ! Non pas cette nuit ! Hum…
Dit-il avec son curieux accent. Je propose de
doubler la somme, même résultat ! Ils sont d’accord
pour dormir dans une cabane en dehors du village,
mais pas plus loin.
– Ok Tensing !
– Toi, attends ici et tout est ok !
11 Neige de Cristal
Me dit-il en souriant. Je ne vois pas les souri-
res complices des voisins, même si je les avais
vus je n’y aurai pas prêté attention. Car je suis
pressé. Très pressé. À peine fini mon deuxième
thé, content mais surpris, je vois arriver mes
deux sherpas ; déjà là ? Ils portent d’énormes
sacs à dos, tout le matériel attaché aux sangles
emplit le calme bar d’un bruit plutôt métallique,
et d’une odeur plutôt forte. Me voilà dans la
rue, suivant aux bruits des gamelles les deux
guides, suivi sans le savoir par le sourire des
clients. Nous avons marché environ trente mi-
nutes, jusqu’à cette cabane en pierre, à la sortie
de la ville. Le toit manque en partie, l'éclairage
public est loin, j'ai l'air d'être le seul que ça dé-
range. Les deux frères m'ont expliqué qu'il est
interdit de voyager sans autorisation dans cette
région. Surtout de nuit. Je sais tout cela et leur
promets un joli cadeau si nous revenons sans
problème.
– Nat ?
– Ah… Oui, Tensing.
Je m’étais endormi en buvant le thé.
– Ok je suis prêt.
Il fait trop noir, il fait trop froid, il fait trop
pluie. D’après Tensing si le vent continue la
journée sera ensoleillée, dit-il avec un énorme
sourire. Il précise que plus loin la pluie est rare.
Nous partons en silence, juste le bruit des ga-
12 Neige de Cristal
melles étouffé par le clapotement métallique des
gouttes de pluie. Par chance pour moi Tensing
m’a procuré une paire de bottes, vieilles mais
efficaces. Il m’a aussi prêté une veste, de ce fait
je leur ressemble comme un frère, mis à part
leur chapeau si rigolo pour moi. Quand le che-
min ou le vent s'y prêtent, les caches oreilles
bougent comme des papillons, les deux frères
ont l'air d'un clown parfois. Nous marchons
dans le noir et la pluie, sans un mot, tel un film
muet ; à la lueur du jour qui se lève ; je calcule
qu’en marchant dix heures, nous serons vers
seize heures très proches de mon interview.
Seuls dans la montagne nous avançons du
même pas, nos souffles s’accordent. Nous mar-
chons, moi pressé, eux riant. Je peste contre la
pluie, le vent, je trébuche parfois sur une pierre,
ce qui fait rire mes deux guides ; soudain je bute
sur un gros caillou et tombe dans une flaque, ils
rient encore plus fort ; offrande à cette aube,
fou rire montagnard ! La pluie s’arrête brus-
quement, le vent péniblement mais sûrement
commence à balayer le ciel. La montagne, les
ruisseaux, les arbres, les oiseaux attendent : le
soleil approche, nouvelle aurore colorant le ciel
bleu diamant. Je profite de la première pause
pour vérifier mes textos, mon matériel photo et
d'enregistrement. Tensing et Palti Gyao sont en
face de moi, ils allument le feu avec de la bouse
13 Neige de Cristal
de yack séchée ; ils préparent le repas : du thé,
des galettes d’orge. Ils sont vêtus de peaux de
chèvre et de bottes en peau de yack. Du coup
j'ai envie de me gratter. Ils se ressemblent,
pourtant ils sont si différents. Tous les deux ont
les cheveux longs tirés en arrière, le visage plu-
tôt rond, cuivré et ridé par de longs fous rires et
le vent ; Tensing à une moustache, Palti un
bouc ; autant Tensing est speed, quand Palti est
calme. En quelques mots souriants, Tensing
m’a expliqué qu’ils vivent de randonnée et
d’autres revenus. Je n’en saurai pas plus sur ces
autres revenus, je m’en fiche un peu, mon seul
but est d’arriver le plus vite possible.
– Tensing, on va où ?
– Nous allons là-bas ; là ! Hum (souriant).
Geste vague vers l'Est. Les champs verts, les
chutes d’eau, les cimes enneigées, le cliché est
admirable oui mais il faut repartir. Le soleil
commence à chatouiller l’épiderme, le déjeuner
a fait son effet, c’est donc d’un pas assuré, ac-
compagné par le chant des oiseaux que le
voyage continue. Tensing et Palti portent
d’énormes sacs. Jamais je ne pourrai porter un
tel poids, surtout dans ces sentiers qui
n’arrêtent pas de monter ; ils ne se plaignent
jamais ; les pas succèdent aux pas, nous lon-
geons une rivière d’eau pure, une forêt de cè-
dres ; nous passons dans des champs, nous sui-
14 Neige de Cristal
vons des traces de troupeaux, parfois un ébou-
lis. Je commence à avoir mal aux jambes, plus
habitué à danser dans les clubs chics de ma ville
qu’à escalader des sommets himalayens. Palti,
toujours aussi étonnant, prend son rôle de
guide au sérieux : il me montre le genre
d’éboulis à éviter, les plantes médicinales qu'il
utilise ; il y met une telle joie : il aime cet en-
droit-là, c’est évident ! Totalement accro à la
ville, je reconnais que l’endroit est sympa, mais
il me tarde déjà de retrouver mon confort quo-
tidien. De plus je ne les aime pas. Vers dix heu-
res, nouvelle pause ; à cette altitude il faut
s’hydrater, le thé est bienvenu même si je
n’aime pas le goût. Tensing dirige tout, parle
toujours, toujours aussi imprévisible.
– Toi, aller voir quelqu’un là-haut ?
Ma surprise est visible, presque détachable de
mon visage. Réaction aussi rapide que glaciale.
Ils peuvent percevoir mon irritation que je n'es-
saie pas de cacher d'ailleurs. Je marmonne.
– Oui, peut-être.
– Hum, et qui tu vas voir ?
– Pour l’instant je vais au village de Ton-
dum ; peut-être je ne connais personne.
– Hum !
Il ponctuait ses conversations de ces sons
graves, parfois avec des hochements de tête,
parfois avec un sourire.
15 Neige de Cristal
– Toi cacher secret !
– Pourquoi tu ris Tensing ?
– Secrets bons ! Tout le monde secrets !
Accompagné d’un clin d’œil. Ils rient de bon
cœur ; j’ai la sensation qu’ils ne rient pas que de
moi. D’ailleurs à cause d’un coup de vent je res-
sens de nouveau cette odeur forte et questionne
Tensing. D’après lui c’est du beurre de yack. Il
doit en avoir un sacré paquet vu l’odeur, ma
remarque les secoue d'un rire fraternel. Pendant
la pause je profite du soleil pour sécher un peu
le sac de couchage, mon pantalon, et vérifier de
nouveau mon matériel. Mon téléphone satelli-
taire, les deux batteries chargées, mon magné-
to : un Nagra professionnel et léger, une caméra
numérique, et surtout ma petite boîte. Toujours
ce thé amer et brûlant, cette fois-ci accompagné
de tsampa, farine que l’on dilue dans le thé. Je
pense à M. Tlas. Je dois retrouver ce détective
privé à Tondum, j’espère qu’il y sera. Je l’ai em-
bauché surtout parce qu’il est alcoolique, donc
très peu cher ! Notre rencontre autour d’une
bouteille de champagne, chez le gouverneur du
district de Delhi, avait fini autour d’une bou-
teille de gin. Il était saoul, il parlait difficilement
de tout et de rien ; parfois de rien du tout. Seul
un nom me fit sursauter et lâcher mon verre.
– Tlas, vous La connaissez ?
16 Neige de Cristal
– Heu, non mais yen a qui savent où, ouu ha
ha !
– Tlas du calme ; qui savent où ?
– Qui savent, houp ! Pardon heu, ha oui !
Qui savent où elle va !
– TLAS ELLE VA OU ?
– Oh ! Ohhhhhhh, Nat crie pas ; Ha ! Sers-
moi à boire !
– Ok voilà ; allez Tlas elle va où s’il vous
plaît ?
Regards sibyllins, gestes mystérieux, et deux
hoquets plus tard :
– Elle vaaaa ; acheter…
Boum ! Il tombe sur la table, sous-marin ron-
flant. Le lendemain soir, je le retrouve dans un
bar, derrière la gare de Shivaji. Beaucoup plus
disponible, il me dit tout ce qu’il sait sur cette
personne. Je lui promets dix mille roupies s’il
me dit où vit cette personne. Il n’est pas vrai-
ment sûr et propose de m’attendre à Tondum.
Là il pourra avoir plus d’informations et de
toute façon il doit y aller pour le mariage de sa
cousine. Par chance pour moi, Tlas est prêt à
me vendre toute une mallette de matériel divers,
à moitié prix : le Nagra, la caméra, le portable,
deux batteries et divers consommables. Je
n'avais plus qu'à aller danser en attendant
l'avion. Finissant mon thé, je me demande si j’ai
bien fait de lui faire confiance. Il faut ranger le
17 Neige de Cristal
duvet, les affaires et se remettre en route. Ten-
sing déjà prêt, regarde au loin, une ride sur son
front. Pendant quelques kilomètres nous sui-
vons des paysans allant aux champs ; ils chan-
tent, nous sourient, mais curieusement n’ont
pas l’air de vouloir parler avec nous, eux si ac-
cueillants d'habitude. Comme Tensing et Palti
ont la même attitude, je me dis que c’est nor-
mal. Onze heures, encore cinq heures de mar-
che, je commence à être vraiment fatigué, coup
de pompe dû au manque de sommeil. Prétex-
tant une envie pressante, je m’éloigne d’eux, me
cache derrière un arbre, sors vite ma petite
boîte, me relève, frais comme un athlète. Nous
repartons sans un mot, Tensing est étonné de
ma soudaine bonne forme. Préférant marcher
en silence, je repense à mes dernières soirées à
New Delhi. Des boîtes, des clubs privés, du
champagne, des filles superbes ; j’ai une amie :
Kinoa ; d’origine japonaise, elle travaille dans le
même journal que moi. Nous n’habitons pas
ensemble et étant plutôt beau garçon je la
trompe souvent, sans aucun remord. Quels
plaisirs que d’aller tous les soirs dans un restau-
rant branché, une nouvelle discothèque, soirées
entre amis ; rentrer accompagné par une beauté
passagère, passer un bon moment, choisir une
tenue classe et repartir au bureau ; qu’il me
tarde de retrouver cette ambiance, ces gens-là !
18 Neige de Cristal
– Nat.
– Oui Tensing ?
– Tu marches trop vite, nous difficile avec
sac.
Son regard, noir et interrogatif, en dit autant
que ce difficile : il cherche à comprendre pour-
quoi je marche vite, pourquoi je sue du visage,
pourquoi mes yeux sont froids et durs comme
du métal.
– Ok, je passe derrière, je suis votre rythme !
Ma voix est trop forte, mes gestes brusques,
mon exaspération presque respirable, dans leurs
yeux je vois passer un sourire vite caché. Tout à
mon empressement, subitement ils m’irritent. Je
me sens capable de continuer à toute vitesse, et
tout ce qui me retarde, maintenant m’énerve.
– Allez Tensing, plus vite, on traîne !
Il s’arrête net, me regarde dans les yeux cal-
mement :
– Si tu vas trop vite, dans une heure tu peux
plus marcher.
Son ton est réfléchi et honnête.
– Pourquoi ?
– Le manque d’oxygène ; nous montons.
Hum !
Effectivement l’air devient frais malgré le so-
leil. Je sens bien que je les ai froissés.
– Tensing, combien de temps avant la pause
repas ?
19 Neige de Cristal
Il regarde le soleil, moi, le soleil.
– Quand le soleil est là (montrant avec sa
main), nous repas !
J’étouffe un soupir de lassitude en compre-
nant qu’ils n’utilisent jamais l’heure.
– On y va ?
Ils me regardent, mi-rieurs, mi-étonnés et
Tensing me dit :
– Toi pas méchant mais beaucoup trop ville !
Ils rigolent tellement que je préfère les suivre
sans rien dire, cherchant à comprendre com-
ment on peut être beaucoup trop ville ? La
marche commence à m’ennuyer, la montagne et
mes guides aussi ; il me tarde d’arriver et savoir
si Tlas a du nouveau pour moi. Si c’est le cas je
réalise mon interview reportage, je repars aussi-
tôt retrouver Kinoa et les délices urbains. Nous
montons toujours, tout semble se raréfier :
l’oxygène, les arbres, les oiseaux ; j’entrevois au
loin des plateaux herbus, quelques troupeaux de
yacks, de rares villages, minuscules ; nous
voyons de plus en plus de rocs, de murailles, de
cascades et le froid des glaciers là-haut semble
tout proche et palpable. Tensing depuis un
moment ne parle plus, surtout ne rit plus ; son
frère Palti est toujours discret, toujours en re-
trait.
– Tensing, tu as quelque chose ?
– Non.
20 Neige de Cristal
Je ne veux pas l’ennuyer davantage et conti-
nue de grimper ; devant moi les gamelles de
Palti cognent d’un bruit régulier, comme un ro-
bot en marche ce son rythme mes pas. Tensing
se met à fredonner ; pas très joyeuse sa chan-
sonnette. Discrètement je demande à Palti quel
est cet air ? Il me répond très sérieusement que
c’est une prière pour éloigner le mauvais sort. À
New Delhi on ne s’occupe pas de ce genre
d’histoires, aussi en souriant je fais comprendre
à Palti, d’un geste de la main, que ça ne
m’intéresse pas. Il me regarde les yeux pleins de
questions, en tout cas très déçu. J’ai remarqué
depuis Srinagar, qu’à chaque fois que l’on passe
devant un stoupa ou des moulins à prières, ils
s’arrêtent, prient, attachent des foulards de cou-
leurs, ou brûlent de l’encens. En attendant le
chemin semble s’élever vers le ciel, le vent souf-
fle de nouveau, de face, je suis en nage, j’en ai
marre ! Tensing me montre l’endroit de la
pause : encore tout ce chemin ! Il sourit, me
tape sur l’épaule :
– Hum, Toi courageux. Beaucoup marchent
pas comme toi ! Toi pas gênant : pas de ques-
tions, pas de problèmes, toi bon ami !
J’hésite à répondre, quand Palti se met à par-
ler :
– Montagne bien, chemin bien.
21 Neige de Cristal
Sa voix est grave, assurée, il finit sa phrase
par un claquement des mains jointes et sans un
regard il se remet à marcher. Comme un musi-
cien accorde sa guitare, la montagne accorde
nos personnalités ; après une heure de marche
pénible Tensing nous montre un endroit pour
manger : une petite cascade, de l’herbe tendre-
ment émeraude, quelques amandiers pour
l’ombre, un vrai palace comparé à la cabane de
cette nuit. Un peu de menthe parfume l'oasis.
– Nat toi assis tranquille, nous faire tout.
Tensing déballe, Palti cherche les pierres pour le
feu ; je remarque que Tensing tourne toujours
son briquet dans ses doigts avant de s'en servir.
L’eau chauffe, le repas se prépare. Pour leur
faire une surprise, je sors de mon sac les bouts
de poulet achetés au lac-Dal. À leur regard je
sais qu’ils aiment ça. Lorsque tout est prêt, nous
sommes assis autour du feu, mangeant avec
plaisir, buvant à petites gorgées. Je remarque
que tous leurs gestes sont calmes, mesurés,
comme leurs paroles. Moi je parle vite, fort,
mes gestes sont brusques, désordonnés. Je
chasse ces idées d’un geste de la main, comme
l’on chasse les mouches. Je profite de ce repos,
de ce repas. S’ils savaient ! Tous mes espoirs
sont cristallisés là-bas dans ce village. Quand je
pense à mes deux guides et à M. Tlas, si tout se
passe comme prévu, c’est que j’ai une chance
22 Neige de Cristal
phénoménale. J’ai investi tellement de temps et
d’argent dans cette histoire qu’un échec serait
inacceptable. Je repense à ma petite boîte ; non
pas encore, je dois être raisonnable. Ils sont fa-
tigués et tiennent absolument à dormir un petit
moment ; par hasard, je me retrouve à côté du
sac de Tensing ; il insiste pour que je le prenne
comme oreiller, en serait même très fier ; très
contrarié je m’allonge la tête sur son sac, j’aurai
préféré mon sac neuf et propre. Tensing, lui,
pose sa veste sur mon sac et se couche. Les
yeux levés vers ce ciel bleu diamant, hypnotisé
par cet espace d’air, je m’endors sans m’en ren-
dre compte.
– Debout ! Allez debout !
La voix, le ton, un rêve ? Un coup de pied
plus fort dans les chaussures me réveille, ce que
je vois me donne envie de ne plus voir. Ils rigo-
lent, méchamment, leurs fusils pointés droit sur
nos têtes.
– Ah, Tourist ? Hey ?
La voix est grave, le ton intéressé, il regarde
mes habits l’air déçu, regarde mon sac l’air dé-
goûté.
– Ton argent !
Le froid du fusil contre mon front, glaçon mor-
tel qui me paralyse ; malgré la pénombre, j'aper-
çois dérouté les cinq hommes qui nous encer-
clent ; habillés comme mes guides, ils sont
23 Neige de Cristal
armés de fusils, de couteaux ; leur visage est
fermé, les regards pas du tout sympas. Leur
chef se distingue par des dents en or et une voix
de ténor. Croyant mon refus de coopérer, il met
son fusil sur la tempe à Palti :
– Toi argent ou lui mort !
Sans réfléchir je quitte mes deux montres de
marque, les leur tends, tremblant. Content, le
sourire d'or s’approche, prend les montres d’un
geste vif et méprisant.
– Ha, Ha, bon ça !
Je réalise que Tensing ne dit rien, ne sourit
pas. Le chef se retourne vers lui ; puis sans rien
dire, ils partent, emportant bien plus que de
simples montres. Combien de temps à rester là
les regarder s'éloigner ? Combien de temps le
bruit de leurs rires va résonner dans mon petit
crâne ? Le ruisseau ne coule pas loin, l’air est
sec, le silence maintenant étouffant ; j’essaie
d’atterrir, je regarde tout autour, transpirant,
tremblant des mains, je pense à Kinoa, les mon-
tres, le froid, Tensing, et doucement je me mets
à sangloter. Je pleure ma peur, ma colère. Palti
s’approche de moi, me tape sur l’épaule, s’assoit
à côté de moi.
– Nat, Nat…
Silence.
– Si toi pas arrêter ville, montagne dange-
reuse pour toi.
24 Neige de Cristal
Sa voix est triste et soucieuse, je le regarde
plutôt étonné, contrarié par sa remarque même.
Ce n'est pas la première fois que je me fais voler
lors d'un reportage, mais là j'ai l'impression de
m'être fait avoir de façon chirurgicale. Tout
s’emballe dans mon cerveau, manège ivre dans
la tête d’un corps qui tombe. Lorsque je me ré-
veille, je sens le feu, le duvet sur moi. Il fait nuit
noire. Tensing parle doucement avec Palti. Ils
parlent tibétain, je ne comprends rien. Mon
cerveau s’efforce d’accepter l’inacceptable. J'es-
saie aussi de ne pas me mettre en colère, j'ai en-
core besoin d'eux malgré tout. Une piscine
d’eau froide glacée me tombe dessus lorsque je
repense aux montres. Je me lève d’un bond, en-
fin tant bien que mal.
– Tensing, j’ai dormi longtemps ?
– Regarde le ciel, Hum ! Nous dormir ici
mieux.
Sourire jaune.
– Ici ?
J’en tremble.
– Oui, maintenant problèmes finis. Pas reve-
nir.
Sa voix est lointaine, presque gênée. Je baisse
les bras en soupirant. Tout ce temps perdu ! Et
pourquoi ? Pourquoi n’a-t-il pas prévu ça ?
– Tensing ?
25 Neige de Cristal
A son oui je comprends qu’il s’attend à mes
questions, à ma colère. Curieusement il me re-
garde dans les yeux, calme, prêt.
– Pourquoi ?
Soupir de Tensing.
– Toi me faire confiance. Hum.
Il semble sincère, même si je ne vois pas trop
en quoi je dois encore lui faire confiance.
– Pas faute à Tensing, désolé.
Palti parle insensiblement, presque souriant,
je soupire à nouveau. Ou je me suis fait voler
deux montres de manière royale et brutale ou il
dit vrai et laisser tomber me semble ok. De
toute façon le retard m’inquiète beaucoup plus.
Nous devrions déjà être à Tondum.
– Tensing, demain combien de temps pour
aller à Tondum ?
– Nous arriver pour manger.
Je crie presque.
– Même en partant à cinq heures du matin ?
– Non ; demain partir quand toi réveillé. Toi
fatigué.
Dit-il gêné. Je réalise que nous n’avons plus
de montres et que pour eux cinq heures du ma-
tin ça ne veut pas dire grand-chose. Le porta-
ble ! Je saute de joie, je rigole. Sur le téléphone
j’ai l’heure, ouf, sauvé ! Déjà dix-neuf heures !
Cinq heures de perdues. Le repas est silencieux,
les duvets vite occupés. Trop énervé pour dor-
26 Neige de Cristal
mir, je m’endors pourtant, bercé peut-être par le
chant de Palti, quelques notes de chaleur hu-
maine dans cet endroit si étranger pour moi,
quelques notes tranquilles qui m’amènent ail-
leurs, loin dans mon sommeil. Au réveil mon
moral n’est pas au rendez-vous. Normalement
j'aurai dû déjà repartir avec mon interview. Té-
léphoner au journal n’aurait servi qu’à décharger
les batteries. Après tout je n’ai pour l’instant
perdu qu’un jour et deux montres. Si au-
jourd’hui je retrouve M. Tlas et notre 'amie'
commune, alors tout est possible. Je regarde les
derniers jardins en étages, les derniers arbres
fruitiers, les arbres verts, l’eau pure.
– Bonjour Tensing, Bonjour Palti.
Ils me disent bonjour en cœur, souriants,
contents de me voir en forme. Palti veut me
passer de la pommade spéciale sur les tempes,
quand je sens l’odeur je refuse poliment. Le pe-
tit-déjeuner est là, thé amer et galettes d’orge.
Sommaire, très sommaire comparé à mes petits-
déjeuners continentaux. La faim aidant, je
mange ma part sans rien dire. Comme le soleil
est lui au rendez-vous, la journée ne s’annonce
pas trop mal, apparemment. Dès le départ je
vois le col que nous devons franchir, pour arri-
ver dans l’autre vallée : le col de Zoji la. Là-haut
c’est le Ladakh, paysage désolé, rocheux, ven-
teux ; j'aurai pu atterrir à Leh, les liaisons étant
27 Neige de Cristal
plus régulières, mais alors impossible d'avoir
une autorisation de circulation dans ce terri-
toire, surtout pour un journaliste ! Nous mon-
tons toujours, comme si le ciel nous attendait.
Je commence à trouver le manque d’air pénible,
surtout après avoir retouché à ma boîte, je me
demande s’ils n’ont pas raison tous les deux. Ils
n’ont rien dit mais, comme hier, ils ont remar-
qué mon trafic, mon changement. Tensing est
juste passé devant, sans en avoir l’air, c’est lui
qui rythme la marche, sans se presser, tout en
me jetant un œil soucieux à l’occasion. Le col
paraît toujours aussi loin, nous évitons de trop
parler pour garder notre souffle, c’est même la
première fois que je vois Tensing légèrement
essoufflé. Je regarde les derniers paysans avec
leurs yacks, plus bas sur notre gauche. Sur notre
droite, une paroi rocailleuse toute trouée de gel
et de pluies, des éboulements et au-dessus, le
vent du Nord. Moi qui déteste la nature, les
animaux, je suis souvent mal à l’aise dans mes
reportages. C’est l’urgence de l’information qui
m’a obligé à partir ainsi. D'habitude j’amène
beaucoup plus de matériel. Du coup je me sens
perturbé par ce manque. Un cri violent de Palti
me fait peur.
– NAT NAT POUSSE-TOI !
Il me pousse violemment dans le dos et j’ai le
temps d’apercevoir des rochers passer entre
28 Neige de Cristal
nous, énormes boules de pierre, qui, si elles
m’avaient touché me tuaient pour sûr. Je n’ai
pas entendu le bruit, perdu dans mon monde ;
malgré la douleur dans le dos je ne peux que
remercier Palti. J’étais gêné et ne voulais pas
admettre qu’il m’avait sauvé la vie. Il me regarde
en souriant de ses yeux d’enfant :
– Pas moi merci Nat ; pas moi !
Toujours d'aussi étranges réponses. Nous re-
prenons la route. Tensing ne passe pas par les
chemins habituels ; il nous fait passer par des
raccourcis, des détours connus d’eux seuls ;
c’est vrai que sans eux j’aurai perdu beaucoup
de temps à suivre les routes officielles. L’ombre
des montres plane encore entre nous et l’effort
gomme peu à peu cette image ; l’immensité de
la montagne nous rassemble. Sans un mot, à
l’abri du vent, nous nous asseyons contre un
rocher, le thé sera bienvenu, même froid. J’ai la
gorge comme des plaques de plâtre sèches. Alti-
tude ou boîte ?
– Tensing, j’ai la gorge très sèche, c’est nor-
mal ?
– Hum ! Contrarié.
– Réponds-moi, s’il te plaît !
– Hum ! ; quoi moi te dire si toi faire comme
tu veux ?
29 Neige de Cristal
D’un air de dire ne me dérange pas pour ça
et débrouille-toi. Il me tend le bol de thé à deux
mains, soupire et me dit :
– Toi et nous d’abord arriver là-haut, mais
après Toi et Moi parler ; Hum !
Le ton est dur, impératif, mon directeur de
journal n’aurait pas fait mieux. Buvant le thé en
silence, je me demande de quoi veut parler Ten-
sing. Au fond de moi je sais à quoi il pense. Je
repense aussi à mon boss :
– Depuis trois mois tu n'as rien fait Nat, si tu
n'as rien d'ici une semaine je te vire !
Ses dernières paroles résonnent encore
comme un glas en moi. Nous repartons et je
remarque qu’eux aussi semblent pressés. La
montagne est maintenant dénudée, le col ap-
proche à petits pas, le vent nous repousse de
plus en plus fort. À l’abri d’un surplomb ro-
cheux nous avançons mieux ; le soleil est seul
dans le ciel, aucun nuage pour lui tenir compa-
gnie et la chaleur contre les rochers donne envie
de dormir debout. Je préfère avancer, monter
cet interminable escalier, sans penser. Je suis de
nouveau essoufflé, en nage et j’ai du mal à me
contrôler pour ne pas perdre mon calme. Palti
s’approche, me prend le bras et m’arrête. Il
m’explique que je dois reprendre mon souffle,
sans m’énerver, faire des pauses parfois.
Comme si c’était le moment ! Il me dit encore
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