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Ni ange ni bête

De
222 pages

« Au temps où le roi Louis-Philippe régnait sur les Français, M. Bertrand d’Ouville, rentier et archéologue abbevillois, revenant un matin d’Amiens en diligence, se trouva seul dans la voiture avec un jeune homme grave et barbu, dont le chapeau en tronc de cône et le gilet à la Robespierre proclamaient assez naïvement les opinions républicaines. »

Publié en 1919, Ni ange ni bête est le premier roman d’André Maurois.

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PREMIÈRE PARTIE
Pour devenir un parfait philosophe, il me manquait surtout une passion, à la fois profonde et pure, qui me fit assez apprécier le côté affectif de l'humanité.
Auguste COMTE.
Au temps où le roi Louis- Philippe régnait sur les Français, M. Bertrand d'Ouville, rentier et archéologue abbevillois, revenant un matin d'Amiens en diligence, se trouva seul dans la voiture avec un jeune homme grave et barbu, dont le chapeau en tronc de cône et le gilet à la Robespierre proclamaient assez naïvement les opinions républicaines.
– Excusez-moi, monsieur, dit le vieillard, dès qu'ils eurent franchi le pavé bruyant des faubourgs, ne seriez-vous pas le nouvel ingénieur de l'arrondissement d'Abbeville ?
– Oui, monsieur, dit l'autre, très surpris, et examinant sans bienveillance ce petit homme à la voix précieuse.
– Ce n'est pas par curiosité, croyez-le, que je me suis permis de vous interroger. Je m'occupe d'archéologie, mes recherches me mettent en rapports assez fréquents avec vos services et j'attendais votre arrivée. Je me nomme Bertrand d'Ouville.
Le jeune homme salua et dit sèchement : « Philippe Viniès ». La redingote doctrinaire, le haut col de velours noir lui inspiraient une méfiance sévère.
– Vous paraissez très jeune, reprit le vieillard, croisant lentement ses jambes maigres, vous venez sans doute de sortir de l'Ecole ?
– Oui, monsieur ; Abbeville est mon premier poste.
– J'espère que vous vous y plairez. La société y est, sottement à mon avis, très fermée aux fonctionnaires. Mais j'avais fait ouvrir à votre prédécesseur quelques maisons agréables. Un ingénieur n'est pas un préfet, et pourvu que vous ne parliez ici ni de religion, ni de science, ni d'art, ni de politique...
– Je vous remercie, monsieur, dit le jeune homme avec effort, mais je dois vous dire en toute franchise que mes opinions sont fort avancées. J'ai dû accepter un poste du gouvernement du Roi : je sais que cela m'oblige à ne point conspirer, mais cela me laisse le droit de dire ma pensée, ce qui me fera, je pense, peu d'amis.
Philippe Viniès, après ce petit discours, toussa légèrement et regarda le vieillard d'un air assez fier.
– Hélas ! dit celui-ci avec humilité ; il faut avouer que notre bonne ville n'entend rien aux révolutions. Nos pères y mirent jadis tant de négligence qu'ils ne guillotinèrent personne, et n'auraient même jamais arrêté un ci-devant si la Convention, émue de ce scandale, n'avait envoyé à Abbeville un représentant en mission. Comme il paraissait brave homme, on consentit, pour lui faire plaisir, à emprisonner deux nobles et un prêtre. On dut attendre son départ pour les remettre en liberté, mais pendant les quinze jours que dura leur détention, le geôlier ne manqua pas un soir de les autoriser à coucher chez eux.
– Vous admirez cette tiédeur, monsieur ? dit Philippe Viniès avec quelque âpreté. Si vous ne veniez de m'apprendre vous-même qu'il ne faut pas ici parler de politique...
– Distinguons, monsieur, coupa le vieux provincial de sa voix mesurée et satisfaite ; tout ce que nous vous demandons, c'est de ne jamais mettre en danger la sécurité de notre bonne ville. Rien de plus. Soyez d'ailleurs légitimiste à Londres, républicain à Paris ; dites, si cela vous divertit, du mal de tous les gouvernements, mais qu'Abbeville sache clairement que vous obéirez à tous.
– Si vous le permettez, je vais déjeuner.
Et M. Bertrand d'Ouville tira d'un panier une aile de poulet, du pain et du vin blanc : Philippe Viniès développa une grappe de raisin qu'il se mit à picorer.
– Puis-je vous offrir un peu de poulet, dit le vieillard : ma cuisinière me charge toujours de vivres comme pour un escadron.
– Je vous remercie, je me nourris presque exclusivement de fruits et de laitage.
– Par hygiène ?
– Non, par principe, par goût et par habitude.
Le vieillard sourit et resta enfin silencieux ; les cahots de la patache endormirent les deux hommes.
Quand Philippe se réveilla, il vit que son compagnon mettait de l'ordre dans son sac.
Sous la brume bleutée qui dessinait au long des coteaux la vallée marécageuse de la Somme, on devinait maintenant la petite ville, bien assise au milieu des campagnes vassales. Les pentes des ravins et les courbes des routes convergeaient vers la masse indécise de ses toits bleus. Sur le ciel gris pâle et rose du couchant, deux belles églises se détachaient, spirituelles et vigoureuses.
– Saint-Vulfran, Saint-Gilles, dit l'archéologue avec tendresse. Vous verrez dans vos tournées que le culte des saints locaux est très vivant dans ce pays et que leurs reliques y font encore des miracles, comme il convient en bon pays d'agriculteurs. Le monothéisme est une religion de bergers nomades qui veulent retrouver partout leur Dieu, mais chez nous le même arbre a porté successivement les fétiches et les images sacrées : nos Picards n'aiment pas changer leurs habitudes.
Ils dépassèrent quelques constructions isolées et neuves qui jalonnaient un quartier nouveau, puis longèrent une vieille rue tortueuse aux maisons de bois ventrues. Sur le pas des portes les marchandes bavardes avaient le nez robuste et les grosses joues des bonnes femmes sculptées jadis sur les têtes de poutres de leurs maisons.
– Ici, dit Bertrand d'Ouville, les bourgeois sont plus nobles que les nobles. Certains commerces ont été exercés par la même famille depuis le douzième siècle. Vous serez certainement frappé par la dignité de nos boutiquiers. Ils sont polis, mais nullement obséquieux. Si vous désirez un objet qu'ils n'ont point, ne leur demandez pas de le faire venir de Paris, ils vous diront de l'aller cherchervous-même. S'ils le possèdent, c'est à vous de le découvrir dans le magasin.
– Leur commerce est un culte familial qu'ils se transmettent de père en fils ; il est juste qu'ils s'étonnent lorsqu'un étranger prétend se mêler à ces jeux sacrés.
La diligence tourna brusquement à droite et s'arrêta sur une place bordée de hautes demeures aux lignes simples et solennelles.
– Nous voici arrivés, dit le vieillard, vous trouverez ma maison dans la rue des Minimes. Je compte que vous viendrez me voir : je suis grand marcheur et toujours prêt à vous accompagner. Adieu.
Philippe Viniès murmura quelques mots polis et, resté seul, chercha des yeux le bureau des messageries pour s'enquérir d'un hôtel.