No Tahiti

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No Tahiti dit la vraie vie de Tahitiens, pas celle que l'on croit déceler depuis sa chambre cinq étoiles dans le confort azuré d'un atoll. Pour autant, il s’agit bien de Tahiti dans toute sa complexité d’îles aux confins du monde, où Luce Buchheit donne voix à des femmes et des hommes que l’on regrette de quitter à la fin du roman, malgré la torpeur dont ils ont du mal à émerger.
Publié le : jeudi 1 mai 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782371270084
Nombre de pages : 244
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No Tahiti

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La Cheminante, 2010

9-11 rue Errepira – 64 500 Ciboure

www.metaphorediffusion.fr

ISBN : 978-2-37127-008-4

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à mes filles, Tifenn et Flora

à Lina Eyquem

(Hommage de l’éditrice à une belle âme pleine d’amitié, envolée à Tahiti)

Toi mon semblable, toi le fou,

Fais grandir ta vie malgré tout.

Roimata

À Tahiti, pour célébrer une naissance, le jeune père, aidé des hommes de la famille, prépare un ahimaà. Il s’agit d’un four naturel creusé dans le sol. On y dépose des mets de choix : succulents poissons frais, cochon de lait, poulet, fruits, fafa et racines (igname, taro, tarua). Chaque aliment est enveloppé dans des feuilles de bananier et recouvert de pierres volcaniques.

Les préparatifs de ce tama’ara’a se font dans l’ombre, la veille, après le coucher du soleil. Les hommes creusent un trou profond dans la terre. Ils y allument un feu dans les braises duquel, le lendemain, ils disposeront les mets. La cuisson dans le ahimaà débute tôt le matin et dure de longues heures. Les hommes se regroupent tous autour du four, assis sur des caisses de bière. Ils attendent l’heure du repas dans une ambiance joyeuse.

Les femmes s’activent de leur côté, mais sans jamais s’asseoir. Elles fabriquent au milieu de cascades de rires, de merveilleuses couronnes de fleurs, véritables bijoux vivants et enivrants d’odeurs. Elles sont entourées d’enfants innombrables, qu’on croirait sortis d’une ruche. La musique rythme cette préparation traditionnelle. Les femmes entonnent des chansons ancestrales, avec des voix de soprano. Des voix d’hommes leur répondent sur un ton plus bas, avec un sens inné de la polyphonie. Les hommes les plus âgés jouent du ukulélé, instrument à cordes traditionnel. Ils sont accompagnés des accords de guitare.

Les plus fantaisistes ajoutent un air de blues en maniant un instrument qui n’existe nulle part ailleurs. Les habitants de l’île le nomment : punu. C’est une sorte de contrebasse, faite d’un tonneau métallique et d’une seule corde.

Les chants se poursuivent en solos ou improvisations. Les mélopées s’allongent au-delà de la barrière de corail, quand le soleil s’en est allé prendre une couleur d’ambre pour éclairer le lendemain. Parfois un homme ou une femme interrompt son activité, le temps de rouler une cigarette de tabac brun, le Bison, importé de Hollande. Ils ont une façon bien à eux de le faire, avec une seule main. Cette cigarette, très mince, est de forme conique.

La fête se nourrit d’elle-même, les enfants sillonnent entre les tables, grappillant à leur guise des fruits et des gâteaux adoucis de lait de coco. Vers le milieu de l’après-midi, ils se blottissent dans les bras ronds d’une mama, pas toujours ceux de leur mère souvent emportée dans la danse. Quand ils se réveillent, la chaleur les saisit et ils réclament le titi de jus rouge, une eau teintée de grenadine. Les danses n’attendent jamais la fin du repas. Elles sont un mouvement spontané, un appel à la joie du corps, initié par un homme ou une femme, et suivi par tous avec enthousiasme jusqu’au petit matin. Les coqs mêlent leur chant glorieux aux voix humaines dont les mélodies se brouillent un peu sous l’effet de la bière produite localement : la Hinano.

Il n’y a pas eu de ahimaà pour célébrer l’arrivée de Roimata. La petite fille est arrivée au monde en clandestine. Elle a émis son premier cri et ouvert ses yeux dans un anonymat sombre, malgré la lumière indicible de la saison fraîche bercée au souffle frais du maraamu. Personne n’a daigné jeter un regard sur ses longs yeux noirs et sa peau ambrée.

Roimata est née à contretemps. Dans la langue de son peuple, son prénom veut dire larme.

Une larme est descendue sur terre.

Tino et Reva se sont unis très jeunes. Ils ont donné naissance à Maeva. Sa naissance fait la joie de la famille. Suivant la tradition, ils la confient à ses grands-parents maternels. En faisant don de leur première enfant aux anciens, le jeune couple les préserve de la solitude qui accompagne l’automne de la vie. Maeva devient par ce don, une enfant faa’amu. Elle est la reine de son grand-père et de sa grand-mère, l’astre qui réchauffe leur foyer. Elle les appelle : Mama et pa’iti : maman et papa.

Vai suit sa sœur aînée d’un an sur cette terre. Elle est accueillie tièdement. Ses parents la gardent quelque temps auprès d’eux. Mais, rapidement, Tino, déterminé à avoir un fils, se désintéresse complètement de leur second bébé. Reva, malgré son chagrin, se soumet à la volonté de son mari, elle confie Vai à un oncle paternel. Tama. Il a eu six garçons de Moeana. Il veut lui offrir enfin une fille.

Vai est comme une eau vive, elle évolue gaiement au milieu de ses cousins qui la protègent, elle joue comme les garçons. Elle regarde avidement les plus grands qui roulent le tabac Bison, mêlé de paka.

Reva est chargée d’une lourde mission, et c’est dans l’angoisse qu’elle voit son ventre gros pour la troisième fois. Elle redouble de ferveur religieuse, se rend au temple adventiste, supplie Dieu de lui accorder un héritier mâle.

Elle se nourrit presque exclusivement de poisson qui a le pouvoir d’aider à mettre au monde des garçons. Son tane lui en ramène chaque soir du marché. Il ne la malmène pas, cela pourrait être fatal à la conception d’un fils en détruisant la semence paternelle dans le ventre de la mère. Les femmes se relaient pour la masser longuement avec du monoï marquisien aux senteurs de bois de santal.

Les fêtes de Noël approchent quand Reva commence à perdre les eaux.

La mère de Reva, est arrivée tôt le matin, avec une cousine pour aider à la naissance du fils tant attendu. Elles douchent Reva, l’allongent sur un matelas mince posé à même le sol, la recouvrent d’un pareu. Elles unissent leurs voix en berceuses, pour faciliter le travail de la mise au monde. La présence des hommes est tapu. Ils doivent rester à distance, dans une attente fervente.

Tino s’est retiré sous l’abri qui sert de garage. Sous le toit de tôles, la chaleur est suffocante. Mais Tino y est indifférent ; c’est là qu’il vient quand il se sent trop nerveux et qu’il veut se contrôler pour ne pas battre Reva. Aujourd’hui, il n’est pas seul. Il partage la bière glacée avec des camarades qui lui affirment qu’un beau garçon lui naîtra dans quelques heures. Il portera le prénom du grand-père paternel : Hiro. La tête lui tourne. Il met toutes ses forces à les croire, mais il lui faut encore une bière, puis une autre pour en avoir la conviction. La lassitude et l’impatience se mêlent dans son cœur en alerte. Il se sent rattrapé par la fatigue quand la jeune accouchée hurle sa délivrance.

Alors, il défie tous les tabous et se précipite dans la minuscule pièce sans attendre l’autorisation des femmes. Ses amis n’arrivent pas à le retenir. Il crie :

– Où est mon fils ?

Reva et ses compagnes gardent un silence atterré. Une des mamas désigne d’un signe de tête le nouveau-né qui repose à plat ventre sur le sein de sa mère. Tino ordonne :

– Montre !

Reva obéit. Elle retourne doucement l’enfant. Elle baisse les yeux. Elle s’attend au courroux de son homme. Il va se sentir trahi. Il est là, silhouette trapue et sombre, les bras le long du corps, les poings serrés. Il a tout vu d’un coup, le ventre de son enfant, le visage de sa femme sur lequel roulent des larmes silencieuses. Alors, d’une voix qui sent la révolte et la bière en excès, il gronde, les dents serrées :

– Je l’appelle Roimata.

Il fuit la pièce, le regard vide, mais ralentit son pas. Son orgueil lui commande de cacher sa déception. Il rejoint ses compagnons d’une nuit sous le toit de tôle. Il boira encore beaucoup de bières pour accepter sa défaite d’homme. Il n’ira pas à la mairie reconnaître sa troisième enfant.

Les femmes restent en silence. L’une d’elle saisit Roimata entre ses mains durcies par les ménages et le tissage du pandanus ; elle l’enduit de monoï et la masse longuement. Par ses gestes effectués infiniment lentement, elle cherche à éloigner une malédiction, à apaiser la colère des Dieux.

Roimata ne recevra pas de second prénom. Elle demeurera une larme, celle qu’elle versera ou celle qu’elle fera verser aux autres.

Roimata est coupée de sa généalogie. Elle a une biographie, mais pas d’histoire. Sa mère n’ose pas enterrer son pito au pied de la maison, elle le jette en cachette, il ira rejoindre les ordures ménagères, au risque d’être dévoré par les chiens errants.

Roimata n’a pas la chance de ses sœurs. Il n’y a pas de place pour elle dans une famille faa’amu. Son nom est entaché de malédiction. Elle demeure en attente pour le long voyage de la vie. Et son bagage est bien mince.

Sa mère ne l’allaite pas, elle n’ose pas faire cet affront à Tino. Elle sombre dans un état de léthargie que les médecins popa’a nomment baby-blues.

Mais le baby-blues dure. Reva nourrit à présent sa fille de lait concentré sucré et de jus de papaye. Elle ose à peine la regarder, elle ne sait même plus si elle l’aime.

Se laisser aller à l’aimer irait contre la loi du père.

Privée du lait et du regard maternels, l’enfant s’éveille malgré tout, lentement.

A-t-elle peur de déranger ? Elle appelle mama d’une voix fluette quand elle a faim ou soif. Quand le sommeil la fuit, quand elle a peur du noir, quand elle a mal au ventre, quand les moustiques la piquent cruellement, elle n’appelle personne. Son cœur solitaire sait. Personne ne l’enlèvera à son lit, ne la soulèvera dans ses bras pour la bercer et lui fredonner : « Taoto bébé. »

Sa mère l’emmène avec elle au marché. Elle y vend les rares produits de son artisanat. Elle installe l’enfant sur une natte à l’ombre des plantes. Une passante lui sourit distraitement, puis passe son chemin. Aucune jeune fille désireuse d’un bébé, aucune mama attendrie ne voit que ce bébé ne sourit jamais et qu’un bébé sans sourire est un bébé seul. À la fermeture du marché, Reva attend le truck et rejoint avec son enfant leur humble fare.

À leur retour, Tino est rarement là. Il a rejoint ses camarades dans le quartier de la mission. Sa consommation de bière fait de larges entailles dans son maigre revenu de semainier. Il ne regarde ni sa fille, ni sa femme qu’il rejoint tard dans la nuit. Sa peau sent l’alcool et parfois le parfum d’une autre femme. Reva ne dit rien. Elle lui laisse prendre son corps passivement. Il se met en colère :

– Ce n’est pas ainsi qu’une femme doit aimer son mari !

Il tente douloureusement de concevoir un fils. Reva ne reconnaît pas le jeune homme rieur qui aimait jouer. Elle pleure. Elle manque du soutien de sa mère qui vit loin, à Tautira. De toute façon, elle ne pourrait y séjourner que quelques jours avec son enfant. Teva le grand-père ne les supporterait pas bien longtemps. Il est usé par de très longues années de pêche et une insuffisance respiratoire due à l’abus de Bison.

Roimata suit tous les soirs les rituels familiaux, repères rassurants avant la tombée des ténèbres qui recouvrent l’île sans crépuscule dès dix-huit heures. Quand le père rapporte du poisson, Reva le fait frire. Les autres jours, elle beurre les baguettes que Tino et elle trempent dans le nescafé. Roimata aime l’odeur du nescafé. Elle rêve qu’elle en engloutit un plein bol avec beaucoup de lait concentré sucré. Mais le nescafé coûte cher. Il est réservé aux grandes personnes pour lutter contre la chaleur écrasante et le manque de bonne nourriture.

Elle reconnaît le moment où son père rejoint sa mère dans la petite chambre qu’une mince cloison en contreplaqué sépare de sa couche. Les gémissements de sa mère ne lui font pas peur. S’ils sont étranges, ils ne représentent pas une menace envers elle. Ils sont inscrits dans le temps trop lisse du quotidien. Ils viennent rompre une immobilité insoutenable et lui apportent l’illusion de l’immortalité des êtres. C’est pour la petite fille une fenêtre sur l’aridité de la cour. Cette fenêtre, aussi mince soit-elle, prend la place des sourires qu’elle ne reçoit pas, des compliments qui ne lui arrivent jamais. Elle est la main qu’on lui tendrait pour faire ses premiers pas sur un dehors inconnu et hostile. Elle fait ses premiers pas, un jour que rien ne distingue des autres, un jour où sa mère s’apprête à l’emmener au marché avec elle. C’est à peine si cette dernière s’en aperçoit. Debout sur ses jambes frêles, elle explore son monde de petite fille pauvre, elle s’aventure dans la cour peuplée de chats et de chiens errants en quête de miettes de nourriture. Ils lui ressemblent. Personne ne s’en occupe. Les chats sont mieux tolérés car ils combattent la surpopulation de rats. Elle se prend à les aimer. Elle les observe avec avidité, elle leur demande de l’aider à comprendre le monde.

Au début, elle le fait avec ses yeux, les chiens savent lire dans le regard des humains. Puis, quand la parole lui vient, quand elle peut nommer les choses, elle leur parle à voix basse. La plupart d’entre eux se tiennent à distance, ils redoutent les coups de pied et les jets de pierres des adultes exaspérés de pauvreté, de chaleur, de jours qui se succèdent sans espoir d’un mieux-être, à défaut de bien-être. L’un d’entre eux revient avec une régularité d’horloge. À première vue, rien ne le distingue des autres. Il a la démarche humble des exclus. Il est très doux et saisit avec délicatesse les quignons de pain que la petite fille lui jette en cachette. Il la regarde intensément avec ses yeux jaunes. Il est grand, efflanqué et sa robe est très claire. Pour cette robe claire et ce regard transparent, Roimata, dans son cœur, l’appelle Farani. Elle se garde d’en parler à qui que ce soit. Déjà sa sœur Maeva l’a traitée de taravana. Elle chérit Farani en silence.

Dans ce silence, le Dieu du temple a entendu la demande de Tino. Reva redevient grosse, Tino reste davantage aux alentours du fare. L’espoir le ressaisit. Un soir semblable à celui qui vit Roimata arriver au monde, il retourne s’installer sous le toit brûlant du petit garage. Il ne peut pas rester en place ; il arpente les dix mètres carrés de l’abri au toit de tôle comme un lion dans sa cage. Il regarde arriver les mamas qui viennent aider sa femme. Il les salue. Cette fois, il a besoin d’elles.

Lorsque Reva pousse le cri de la délivrance, il se retient de courir jusqu’à la petite chambre plongée dans la pénombre. Il s’y dirige d’un pas pesant, d’un pas de maître. Elle n’attend pas son ordre cette fois, elle le devance et lui montre fièrement le ventre de leur quatrième enfant. Tino le prend avec autorité des mains de sa femme, il l’élève dans les airs avec un cri de joie :

– Hiro !

Reva est frappée de la raucité de sa voix. Mais elle n’a pas peur, cette fois. Il effleure le front de sa femme d’un baiser. Elle est soulagée et reconnaissante. Elle se reprend presque à aimer celui à qui elle s’est soumise par tradition séculaire. Sa vie va changer, il sera moins brutal, il la demandera moins, ce soir, il a obtenu ce qu’il voulait. Il est devenu un homme fier et comblé. Aux yeux de tous, elle sera la mère de Hiro, fils de Tino et dieu de la guerre. Reva pense que son tane a choisi ce prénom pour avoir vaincu la malédiction.

C’est d’un pas fier que Tino s’avance le lendemain vers la mairie de Papara. Il y reconnaît son descendant sous les prénoms de Hiro et de Irima.

Reva sait qu’il célébrera cette naissance par une grande fête. Tino boira avec ses camarades, plus qu’hier, plus qu’à la naissance de Roimata, mais il ne sera pas en colère, il s’endormira dans le petit garage, et elle, épuisée, mangera les firifiris que les mamas lui apporteront, elle donnera son sein généreux à Hiro. Enfin, elle aura droit à un peu de repos. De tout cela, elle remercie le ciel. Hiro aura droit à un baptême, Tino chantera dans le temple du côté des hommes, tandis qu’elle sera assise au milieu des femmes et entamera les bénédictions de son filet de voix. Elle pourra dire non à Tino quand ses mains viendront la chercher, égarées de trop de bière. Elle souhaite ­seulement un peu de repos, Reva, un peu de pain et de tendresse. Elle prend l’enfant contre son sein. Hiro s’en saisit avec une vigueur sauvage. Il lui arrache un petit cri de douleur, suivi d’un sourire. Il sera vigoureux et grand mangeur, comme son père !

Elle sait aussi qu’elle sera respectée et aidée des femmes du district.

Tino ne consulte pas sa femme. Il installe Hiro d’autorité dans la petite chambre de Roimata. Le matelas de la petite fille est ramené dans la pièce commune, là où l’on fait frire le poisson, où l’on s’attarde à discuter le soir, où les femmes crochètent en buvant du café, où se jouent les parties de cartes, où se vident les caisses de bières, jusqu’au lendemain d’une improbable vie meilleure.

Elle n’avait pas de place, et là, elle perd un lieu.

La première nuit qu’elle passe dans cette pièce la rassure plutôt. La lumière des réverbères arrive jusqu’à son lit, personne n’a pris le temps de poser des rideaux aux fenêtres, ni même un simple carré de pareu tendu sur du fil à pêche, comme c’est l’usage chez les gens pauvres. Avant de s’endormir, elle compte, sans connaître les chiffres, les phares des voitures qui passent alentour, les cyclistes tardifs qui circulent imprudemment dans l’obscurité. Elle distingue les silhouettes des chats faméliques qui vont de cour en cour, des chiens dévastateurs de poubelles. Un univers nouveau, lunaire et onirique lui apparaît. Son imagination enfantine le transforme en un monde accessible à elle seule. Tous ces trésors, ces décors sont sa richesse. Elle les taira. Ils seront son jardin sacré.

Elle n’a pas de parents, elle hérite de la poésie.

Son jeune cerveau et son jeune cœur en savent bien plus que les êtres qui l’entourent et la méconnaissent. Quand elle dort, elle ne sait pas que sa jolie bouche aux lèvres ourlées devient un poème vivant. Elle parle à l’océan à qui elle demande de l’emmener très loin, dans un pays où les petites filles reçoivent des baisers de leur père. Et quand l’océan la dépose très loin du rivage, elle s’endort enfin, une petite main posée sur son cœur et son pouce dans la bouche. Des images vont et viennent dans sa tête, elle en entend la douceur, elle les contemple. Ces images la nourrissent, la bercent, la consolent. Elles lui dessinent des cahiers en couleur. La cour du petit fare devient pour elle l’île de Tahiti tout entière.

Ses rêves la délivrent de toutes ses peurs.

Enveloppé dans la tendresse de sa mère et la fierté de son père et bien loin des pays étranges de sa sœur aînée, Hiro devient un beau petit garçon fort et arrogant.

Il a la peau un peu plus claire que celle de son père, il en a le port altier et les cheveux raides hérités d’un ancêtre chinois inconnu. Sa mère lui donne le titi à volonté. Dès qu’il en manifeste la volonté, Reva ou bien une autre femme le prend « à bras » pour lui éviter de pleurer ; cela pourrait faire sortir son pito. Reva a placé sur son nombril une pièce de monnaie et puis elle a enveloppé le ventre du petit d’homme d’une bande bien serrée. Dès qu’il peut faire ses premiers pas, il est accompagné d’une main bienveillante et d’exclamations de fierté. Il est partout chez lui, il a le droit de se reposer sur le lit de Roimata à l’heure où le soleil devient du plomb sur le toit en tôle.

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