Nocturne céleste

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Au cœur du Paris haussmanien, Benjamin Rosenberg nous balade de sa prose poétique entre rêve et réalité. Thibault est un jeune orphelin fauché, un peu usé par la vie.Hanté par le souvenir d’une ancienne amante, il s’apprête à la routine d’une vie sans passions. Alors qu’il n’attend plus rien, une femme mystérieuse l’invite à la suivre dans un univers chimérique. Où va bien le mener ce voyage aux portes du monde ?
Publié le : vendredi 17 juin 2011
Lecture(s) : 177
EAN13 : 9782304028362
Nombre de pages : 299
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2 Titre
Nocturne céleste

3Titre
Benjamin Rosenberg
Nocturne céleste

Roman
5Éditions Le Manuscrit
Paris






















Illustration de couverture : © Elie Assouline

© Éditions Le Manuscrit 2009
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-02836-2 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304028362 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02837-9 (livre numérique) 028379 (livre numérique)
6 Titre

7Éditions Le Manuscrit
Paris
DU MÊME AUTEUR :
Etienne Marre, Nouvelle, 2007. .
10
A Kenza. La Vellini. La Nadja. La surréaliste.
A Priscilla. Pour son soutien, et sa fidèle
collaboration.
11
PARTIE I
eLa nuit est si calme dans ce quartier du 16
arrondissement de Paris, les immeubles hauss-
manniens et leurs magnifiques sculptures dor-
ment paisiblement alors que les beaux lampa-
daires verts éclairent légèrement les quelques
portes cochères. Les voitures sont immobiles,
elles s’en iront peut-être au petit matin, pas
avant. L’obscurité de la nuit ne permet pas de
les différencier, elles se ressemblent toutes, trois
portes et limousines ont étonnamment la même
silhouette. Parfois, le clapotement de talons
hauts vient se mêler au souffle du vent. Puis, au
même moment, une jeune fille apparaît et
s’éloigne par l’une des vastes avenues de ce
beau quartier. Elles sont longues, larges et sy-
métriques : deux trottoirs grisonnants enlacent
une route goudronnée, sur laquelle se reflète la
lumière qui éclaire les portes cochères. A pré-
sent, même le vent s’est endormi, l’air est doux
et se promène, sans aucun bruit, sans aucune
ombre.
13 Nocturne céleste
Le ciel semble prêt à s’effondrer sur la terre :
il paraît bas, si bas. Et les reflets des étoiles
scintillent élégamment dans cet infini calme et
homogène.
14 Nocturne céleste






Il tire le rideau du restaurant et s’enfonce
dans la nuit. Il se dirige nonchalamment en di-
rection d’une petite place, les immeubles défi-
lent autour de lui, il lève la tête et observe le
paysage : c’est magnifique, de gigantesques
sculptures s’accompagnent d’imposantes mou-
lures, et de belles fenêtres rectangulaires annon-
cent un intérieur spacieux et luxueux. Et oui,
ec’est ça le 16 , s’exclame Thibault en son for in-
térieur. Ici, tout est beau et propre, en com-
mençant par le quartier et les immeubles puis
par les gens qui y vivent. Pour lui, qui est très
loin d’être millionnaire, tous les problèmes de la
evie sont liés à l’argent, alors qui dit 16 dit bon-
heur.
Ce soir, il constate surtout que les gens hup-
pés se couchent tôt : il n’est que minuit vingt et
aucun des appartements de la rue ne semble
éclairé. Alors, il s’arrête et réfléchit un instant :
la richesse a toujours été pour moi synonyme de bonheur.
Mais le bonheur n’est-il pas lié intrinsèquement à la
gaieté, l’ivresse de la vie, la nécessité de chanter, de dan-
ser, de rire, de s’amuser ? Bien sûr que si ! Donc pour-
quoi ni le bruit d’un rire étouffé ni même la lueur d’une
15 Nocturne céleste
lampe qu’on allume ne viennent troubler cette tranquilli-
té angoissante ? Peut-être parce que les nantis ne sont
pas festifs. Alors sont-ils vraiment heureux ?
Oh et puis ce n’est ni le moment ni l’endroit pour ce
genre de soliloque. Et pourquoi est-ce que je parle tout
seul ? Finit-il par s’écrier avec un semblant
d’inquiétude.
Quelques minutes plus tard, il emprunte une
petite rue pavée, tourne à gauche et arrive à bon
port. Il s’assoit sur l’un des trois bancs de la pe-
tite place et sort de sa poche un petit billet
blanc, il le lit et soupire : le prochain bus
n’arrive que dans quarante minutes.
Thibault est si fatigué qu’il en profite pour se
reposer, il s’allonge de tout son long et fait le
point sur la journée qui s’achève enfin : son pa-
tron l’impressionne, c’était son premier jour au
restaurant et rien de ce qu’il faisait ne semblait
lui plaire, apparemment il ne tenait pas les as-
siettes comme il le devait, n’était pas assez con-
vaincant avec la clientèle, ne rentrait pas assez la
chemise blanche dans le pantalon noir et n’avait
pas une coiffure suffisamment décente. Il ne dit
mot ou ne fit geste sans reproche et cela de dix-
neuf heures à minuit. Alors, le voilà qui pour se
rassurer jure sur l’honneur que demain, son pa-
tron n’aura rien à redire, tout sera parfait et exé-
cuté au poil.
Le bus arrive enfin, Thibault lève le bras,
entre, titube jusqu’au fond du véhicule et
16 Nocturne céleste
s’assoit. Les paysages se relaient de l’autre côté
de la vitre, les belles avenues aux beaux arbres
et aux beaux immeubles s’effacent pour laisser
petit à petit place à de gigantesques tours de bé-
ton grisonnant et à quelques anciens im-
meubles, délabrés et souvent abandonnés.
Après plus d’une heure, compagnon solitaire et
taciturne du pauvre chauffeur, il descend du bus
et rejoint la nuit noire.
Il ouvre une énorme porte cochère et pénètre
dans un petit immeuble étroit, il grimpe trois
étages à l’aide d’un escalier si vétuste qu’il me-
nace à chaque pas de rendre l’âme et arrive en-
fin jusqu’à sa minuscule chambre de bonne. Il
s’étale sur son modeste canapé-lit, observe la
photo d’Olda accrochée au mur, détourne le
regard en s’exclamant sale traînée et s’endort en-
fin. Cette nuit-là, il rêve justement d’elle : elle
est là, habillée de sa magnifique robe blanche
sur les quais du canal Saint-Martin, comme il y a
trois ans jours pour jours. Thibault arrive, il la
regarde, elle est si belle et il l’aime tant ! Ils
s’approchent l’un de l’autre et lorsqu’il s’apprête
à l’embrasser, la jeune femme détourne sa
bouche de la sienne. Thibault ne comprend pas.
Alors, elle pointe fièrement du doigt un jeune
homme qui s’approche. Petit, livide et potelé, il
ressemble étonnamment à un petit enfant. Elle
l’enlace passionnément et là, notre Thibault
comprend qu’il n’est pas si jeune et qu’il est
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même l’homme qui, indirectement, va lui briser
le cœur. Avant de s’éloigner avec sa nouvelle
conquête, la belle Olda regarde Thibault et lui
accorde un dernier sourire, désolé et plein de
compassion. Alors, l’ancien cocu actuel céliba-
taire reste là plus d’une heure, sur les quais du
canal Saint-Martin, les yeux fixant le néant, le
regard vide.
Il se réveille en sursaut, le souffle court, les
yeux trempés. Il fixe à nouveau la photo
d’Olda, rempli de haine et de désespoir car il
sait parfaitement qu’ici, au moment précis où
son rêve vient de s’achever débuta sa nouvelle
vie : depuis cette époque, ses yeux fixent tou-
jours le néant, son regard reste aussi vide. Il ne
s’est jamais remis de cette rupture, de cet aban-
don. Elle, Olda, celle qu’il aimait éperdument l’a
brisé par ce bel après-midi ensoleillé. Depuis, il
ne vit plus, il se laisse vivre.
Le cœur brisé, comme tous les soirs, comme
tous les matins, comme à chaque fois qu’il
pense à elle, il se rendort.
18 Nocturne céleste






Il est 9 heures, le réveil sonne et Thibault se
lève. Il se dirige difficilement vers la salle de
bain, en sort quelques instants plus tard et
claque la porte de sa chambre de bonne. Il se
faufile entre les multiples tours de béton puis se
met à courir : le bus vient de passer ! Il arrive à
sa hauteur et tape contre la vitre du conducteur,
le véhicule s’arrête, les portes s’ouvrent et le
jeune homme entre enfin.
– Vous n’êtes pas bien ? Nous ne sommes
pas chez les sauvages ! s’exclame une vieille
dame à son égard.
– Pardon ?
– Vous m’avez très bien entendue ! Ne faites
pas la sourde oreille !
– Alors veuillez m’excuser chère madame
d’avoir couru pour atteindre le bus, s’exclame-t-
il ironiquement.
– Vous vous moquez de moi ? De mon
temps, les jeunes voyous comme vous, cela
n’existait pas ! Parce qu’on nous apprenait la
politesse, dès la plus petite école ! Maintenant,
les jeunes savent à peine lire, ils sont juste bons
pour la musique techno ou pour Internet.
19 Nocturne céleste
Thibault fait mine de ne pas comprendre et
lui tourne le dos. Il ressent même un semblant
de compassion pour cette pauvre femme qui n’a
apparemment plus toute sa tête. Il descend du
bus et se trouve à présent sur le trottoir d’un
très large boulevard, égaré entre une vingtaine
d’immeubles identiques. Et là, il s’arrête.
Comme à son habitude, il s’est perdu entre
toutes ces bâtisses de briques rouges. Pourquoi
est-ce que tous les immeubles parisiens à la li-
mite de la périphérie sont-ils faits de briques
rouges ? C’est la question qu’il s’est toujours
posée et qu’il se pose encore, seulement à ce
moment précis, la réponse lui serait inutile. Au
bout d’une véritable demi-heure, un homme
d’une quarantaine d’années lui indique enfin la
direction à prendre. Alors, il reconnaît
l’immeuble de sa grand-mère qui l’accueille avec
un excellent thé à la menthe.
Alors Mamie, comment vas-tu ?
La vieille dame retire délicatement le masque
à oxygène relié à une bouteille qui lui permet de
respirer.
– Bien mon Thibault adoré. A part peut-être
le fait qu’il fasse chaud : c’est le printemps et
l’été à venir, pendant des mois on suffoquera et
personne ne sera là pour nous aider : vous serez
tous en vacances. De toute manière c’est
comme ça tous les ans, le seul problème, c’est
qu’il fait de plus en plus chaud.
20 Nocturne céleste
Tu as raison mais ne t’inquiète pas ma petite
Mamie : moi en tout cas je serai toujours là
pour toi.
Thibault se lève et sert sa grand-mère fort
dans ses bras. Ses parents sont morts lorsqu’il
avait quatre ans et son grand-père il y a
quelques mois, alors, ce petit bout de femme est
la seule chose qui lui reste, sa seule famille, et
pourtant, il faudra bientôt la laisser partir.
Aux alentours de dix-huit heures trente, il la
quitte le cœur serré, les yeux légèrement hu-
mides.
Trois quarts d’heures plus tard, il aperçoit au
loin le restaurant où il travaillera toute la nuit :
des ombres s’agitent en terrasse et il croit re-
connaître en l’une d’elles la carrure imposante
de son patron. Il aura probablement une minute
de retard et devra trouver une bonne excuse.
– Bravo ! En retard dès le deuxième jour,
c’est du jamais vu ! Allez vite vous changer.
– Oui Monsieur, répond Thibault tête basse.
Il enfile sa chemise blanche, son pantalon et
son nœud papillon noirs et se précipite en ter-
rasse.
– Messieurs dames, que désirez-vous ?
– Pour moi ce sera une salade trois fromages,
et toi Philippe ?
– Je n’ai pas encore choisi.
– Vite, le monsieur attend.
21 Nocturne céleste
– Je vous en prie, s’exclame Thibault d’un air
gêné.
– Qu’est-ce qu’il y a dans la pizza trois fro-
mages ?
– Du chèvre, de la mozzarella et du roque-
fort, Monsieur.
– Ah je vois ! Répond Philippe peu convain-
cu. Serait-il possible de remplacer la mozzarella
par des merguez, le chèvre par des champi-
gnons et le roquefort par des poivrons ?
– Bien sûr Monsieur, mais cette pizza
s’appelle Orientale lui dit Thibault nettement
moins souriant.
– Oui, mais je veux garder la pâte de la trois
fromages.
– La pâte est la même Monsieur, mais je vais
voir ce que je peux faire. Voulez-vous boire
quelque chose ?
– Une carafe d’eau mais pas du robinet, de
l’eau minérale.
– Oui mon mari déteste l’eau lorsqu’elle est
en bouteille, et n’est pas non plus friand de celle
du robinet. Alors on achète de l’eau minérale
puis on transvase le tout dans une carafe vide.
– Aucun problème, ce sera tout ?
– Ce sera tout merci.
Thibault s’éloigne le sourire aux lèvres, qu’est-
ce que les gens peuvent être cons !
Aux environs de 22 h 30, un homme seul
s’assoit en terrasse. Il commande successive-
22 Nocturne céleste
ment trois plats et trois desserts. La note est de
cent huit euros, et lorsque Thibault pose
l’addition sur la table, l’homme a disparu. Le
jeune serveur reconnaît sa silhouette près d’un
kiosque à journaux. Il se lance immédiatement à
sa poursuite, et quelques instants plus tard, le
client se confond en excuses : il fait mine
d’avoir oublié de payer. L’affaire classée, Thi-
bault regagne le restaurant fier de lui, ce qui
n’est pas le cas de son employeur qui lui ex-
plique en aboyant qu’il aurait dû se méfier de
cet homme dès son arrivée.
A 1 h 24, le jeune garçon commence à ranger
les cent douze chaises et les trente-sept tables à
l’intérieur du restaurant. Les autres serveurs
sont partis, mais lui doit rester jusqu’à la ferme-
ture, le patron en a décidé ainsi.
A deux heures, il salue respectueusement son
employeur et quitte enfin les lieux. Il traîne des
pieds en direction de la petite place : entre Olda
à qui il ne cesse de penser, sa grand-mère dé-
pendante d’une bouteille à oxygène et son pa-
tron qui le déteste, Thibault ne trouve pas le
temps d’être heureux, ce pauvre jeune homme
ne se souvient même plus de la saveur du bon-
heur.
Comme la veille, toutes les lumières sont
éteintes, les nantis dorment paisiblement. Le
jeune homme emprunte une petite rue pavée et
tourne à gauche, de là, il aperçoit la petite place.
23 Nocturne céleste
Une infime clarté provenant du premier étage
d’un immeuble éclaire légèrement la route gou-
dronnée. Une jolie musique accompagne cette
lumière, Thibault lève la tête vers la fenêtre ou-
verte, et le piano continue de chanter cette
douce mélodie, cette douce berceuse, si douce
qu’elle en devient enivrante. Mais qui pourrait
jouer avec autant de talent ? Serait-ce un pia-
niste professionnel, ou plus simplement une
musique enregistrée ? Il n’en sait rien, il cons-
tate uniquement qu’il ne peut pas partir, qu’il ne
peut s’éloigner de cette fenêtre pourtant insigni-
fiante. Alors, il s’assoit sur le sol, s’allonge
même sur le trottoir de cette petite ruelle. Les
yeux grands ouverts, il fixe le ciel : mystérieux
par sa noirceur et son immensité, cet infini
calme et homogène se déploie sous ses yeux,
alors que la mélodie est de plus en belle. Thi-
bault est toujours allongé, et les étoiles sont
nombreuses en cette belle soirée printanière, ou
plutôt leur lumière très puissante : on lui aurait
appris il y a fort longtemps que ces petites pé-
pites d’or n’étaient que la lumière projetée par
les étoiles, probablement disparues depuis des
millions d’années. La musique est si douce que
notre jeune homme voit le ciel s’animer, se ba-
lancer lentement de gauche à droite. Alors,
lorsque Thibault laisse aller ses pensées, il lui
semble que les étoiles dansent, qu’elles se tien-
nent la main et qu’elles se promènent, portées
24 Nocturne céleste
par le vent. La musique s’accélère, et le ciel se
balance de manière plus rapide, le vent semble
souffler plus fort et les pépites d’or dansent
plus vite. Thibault ne quitte pas le ciel des yeux,
il est si beau, sans limite. Que l’on paraît petits,
minuscules, nous, les humains, en dessous de
celui qui veille sur nous, qui nous protège des
autres mondes, qui nous englobe de toute son
élégance.
Thibault, toujours allongé sur le sol ferme les
yeux. La musique ralentit petit à petit et il se
sent léger, léger comme un oiseau, léger comme
une plume, le vent le bouscule, le vent le ca-
resse. Alors, il ne résiste plus et se laisse empor-
ter dans les nuages. La musique est douce, la
musique est belle et l’air de plus en plus frais
chatouille le visage de notre jeune homme. En
un instant, il se croit très haut dans les cieux : il
aperçoit Paris et ses deux rives, la Seine, le pont
des Arts. Il survole ensuite le musée du Louvre
et sa magnifique pyramide de verre, puis le vent
le pousse au-dessus du jardin des Tuileries, de la
Concorde, de la Tour Eiffel. La musique ralen-
tit, diminue de volume, et s’arrête.
Le jeune homme allongé sur le sol d’une
eruelle du 16 arrondissement de Paris ouvre en-
fin les yeux, sa raison lui donne à penser qu’il a
rêvé, qu’il s’est juste assoupi, qu’il n’a pas réel-
lement vu les étoiles s’enlacer, le ciel se balancer
et qu’il n’a pas véritablement tutoyé les nuages.
25 Nocturne céleste
Thibault se lève et jette un œil vers la fenêtre de
laquelle sortait cette musique angélique, la lu-
mière est éteinte, et le silence s’est installé dans
ce minuscule appartement. Il se dirige vers la
petite place.
Quelle était cette musique étrange capable de
l’enivrer, de lui faire apercevoir des choses qu’il
n’avait jamais vues, de lui permettre de s’évader,
d’échapper seulement quelques instants à sa vie
monotone et quelconque ? Thibault n’en sait
rien, juste qu’il fut pleinement heureux, pour la
première fois depuis de longues années et cela
grâce à quelques notes de piano.
Il s’assoit sur l’un des trois bancs de la petite
place et le bus arrive aussitôt. Il monte et
s’écroule sur un siège de libre. Thibault observe
à travers la vitre le ciel toujours aussi noir. Mais
cette fois le vent ne le fait pas balancer, ne fait
pas danser entre elles toutes les minuscules pé-
pites d’or, le décor reste figé, immobile. La mu-
sique lui serait-elle indispensable pour aperce-
voir la nuit noire s’animer ?
Thibault passe une nuit agitée, ne rêvant que
de piano et de ciel étoilé.
26 Nocturne céleste






Le lendemain, il se promène du côté de
Saint-michel. La place est magnifique, regor-
geant de touristes japonais et de jeunes étu-
diants, sa fontaine et ses immenses cafés lui
donnent de l’importance, de l’élégance. Ne se
sentant ni étudiant ni asiatique, il va modeste-
ment s’asseoir sur les quais de Seine. Il observe
le courant qui pousse l’eau brune qui traverse
Paris, les ponts qui se succèdent et au loin, le
Grand Palais d’un côté, Notre-Dame de l’autre.
Thibault est précisément en train de vivre l’un
de ces moments de bonheur absolu, que l’on
recherche souvent mais que l’on ne trouve ja-
mais. Il s’étend de tout son long sur le pavé pa-
risien, et ferme les yeux.
Bien plus tard dans la journée, un pigeon le
réveille à sa manière : un liquide verdâtre atterri
sur le bout de son petit nez aquilin. Lorsqu’il se
lève pour demander un mouchoir, il reste
bouche bée. Habillée de talons aiguilles, d’un
pantalon de velours et d’une légère veste noire,
elle avance vers lui, lui sourit et s’exclame :
– Tiens Thibault ! Tu as l’air mal en point, tu
veux un kleenex pour essuyer tout ça ?
27 Nocturne céleste
– Oui, c’est gentil, répond le jeune garçon
plus gêné que jamais.
– Thibault je te présente Damien, mon fian-
cé. Damien, voilà Thibault, mon ex. Tu as enfin
trouvé du travail ?
– Oui, je suis serveur le soir.
– Super, Damien, lui, est maître de confé-
rences à la Sorbonne. D’ailleurs, il faut qu’on y
aille, il en préside justement une sur la philoso-
phie marxiste. A plus tard Thibault.
Notre héros attend qu’Olda s’éloigne pour
fondre en larmes, il se rallonge au même en-
droit que tout à l’heure, lorsqu’il nageait dans le
bonheur. Seulement à présent, il se noie dans le
malheur. L’eau de la Seine est nettement moins
calme, le ciel s’est assombri, le vent souffle avec
la force de Goliath et Thibault croit enfin com-
prendre pourquoi Olda l’a quitté : il ne vaut
rien, il est serveur dans un restaurant et n’a au-
cune ambition.
Il est seulement 17 heures, et Thibault ne
commence son service que dans deux heures,
alors, désespéré – d’abord la crotte de pigeon,
ensuite Olda et son insupportable fiancé – il
quitte les quais de Seine et revient quelques mi-
nutes plus tard muni d’une bouteille de vin
rouge. Il se rassoit et commence à boire, peu à
peu, les soucis s’envolent : après tout, Olda
n’est qu’une fille comme les autres, il en trouve-
ra une autre, c’est forcé. Et son patron n’est
qu’un patron comme les autres, au pire des cas,
28 Nocturne céleste
il en trouvera un autre, c’est forcé. Les im-
meubles haussmanniens semblent s’être dégui-
sés, c’est en tout cas ce que croit l’homme tota-
lement ivre qui campe au bord de l’eau depuis
des heures. Les toits de tuiles sont de couleur
jaune fluorescente, les façades ne sont plus gri-
sonnantes mais roses, les rues sont bleues
comme la mer, et les passants paraissent eux
aussi singuliers : l’un a les cheveux violets,
l’autre rouge et le vieil homme là-bas, il a la
peau bleue ! Quelques gouttes d’eau commen-
cent à tomber sur Paris, alors, Thibault se lève
et chantonne, la pluie tombe, le jeune homme
est trempé et titube, une bouteille vide à la
main. Fou de joie, il se met à courir, il court, il
court. Puis il emprunte le métro et en sort qua-
rante-cinq minutes plus tard. Alors, il se dirige
plus que jamais décidé vers le restaurant où il
devrait travailler depuis déjà deux heures.
Le patron du restaurant Les Jumelles se voit
salué par son serveur totalement saoul. Thibault
enfile aussitôt sa chemise blanche, son pantalon
et sa veste noirs et titube jusqu’à la table
qu’occupent deux touristes japonais.
– Bonjour Hiroshima et Nagasaki, qu’est-ce
qui vous ferait plaisir ? Des sushis aux cre-
vettes ?
Les deux hommes, outrés, se lèvent de table
et se retirent. Mais ce n’est pas le plus grave :
notre serveur a aboyé dans les oreilles des deux
pauvres asiatiques. C’est pourquoi la cinquan-
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