Nos ailes de géants

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Soudain, dans une trouée de nuages, l’astre de la nuit éclaire les tessons bleus à ses pieds. Il ne se souvient pas avoir cassé le verre. Est-ce quand quelqu’un a dit « Carlos est mort ? ».
Anonymes ou célèbres, les personnages de ces sept nouvelles traversent un à un ces moments qui nous angoissent : le désamour, la séparation, la maladie, la perte d’un être cher. Ils ne sont pas héroïques, mais chacun à sa manière regardera sa peur en face, trouvera son chemin de vie et en sortira grandi. Tous les jours, nous croisons ces géants et leurs drames familiers. Quelle que soit leur façade sociale, en déployant leurs ailes pour affronter leurs émotions en conscience, ils éclairent nos propres existences.


Publié le : jeudi 29 octobre 2015
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EAN13 : 9782332997470
Nombre de pages : 76
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ISBN numérique : 978-2-332-99745-6

 

© Edilivre, 2015

Citation

 

 

« Le courage est la peur qui fait ses prières. »

Paulo Coelho, La Cinquième montagne

La métamorphose du papillon

Elle se hâte, un dossier serré sous le bras gauche, le mobile collé à l’oreille droite. Elle vient de conclure précipitamment une réunion syndicale pour foncer au point d’étape, sur la fusion des directions régionales, avec son boss. Pendant qu’elle trottine, en jupe crayon et talons aiguilles, sur la moquette rouge électrostatique des couloirs de la direction, elle s’affole entre l’animation d’une conférence sur le bien-être au travail et une rencontre bilatérale avec le service communication. C’est ainsi, elle voltige de rendez-vous en audience, de colloque en séminaire, d’inauguration en déjeuner de travail. Parfois, son agenda déborde tant que toutes les heures se percutent, s’affrontent, se divisent et s’opposent en bataille de nœuds temporels, qui se tordent d’anxiété au creux de son estomac.

Elle a tenté de s’approprier le slogan usité chez les cadres : « travailler intelligemment ». C’est pourquoi elle a lu les ouvrages qui garantissent en dix leçons qu’on saura organiser efficacement son activité. Depuis, elle inscrit dans son planning électronique les fameuses « dead-lines », ces lignes fatales à ne jamais franchir pour livrer sa besogne, sous peine de mort symbolique dans l’œil de sa hiérarchie. Elle a ainsi appris à anticiper en préparant ses dossiers bien en amont des échéances, quitte à sacrifier définitivement ses cours de yoga. Elle fait la liste des distractions à éliminer pendant les heures de productivité, comme prendre un café à dix heures avec ses collègues, ou s’attarder autour du copieur pour écouter ce qui se chuchote dans les couloirs. Appliquant même les conseils des journaux féminins dans lesquels elle s’égare le temps de sa séance chez le coiffeur du vendredi grappillée sur le déjeuner, elle s’est hasardée à dire « non » à son supérieur sans se tortiller de culpabilité, ce qui s’est traduit par un survoltage émotionnel accompagné d’un bredouillage inaudible. Bref, elle a dit « oui ».

Pourtant, tout au long de la semaine, en dépit de son application à optimiser son programme, il lui faut encore rendre le temps élastique pour rédiger des notes circonstanciées, qui lui reviendront avec plus de questions que de réponses, formuler des rapports d’opportunité ou d’étape qui attendront des mois une validation, préparer des budgets pointilleux pour lesquels il faudra qu’elle se justifie encore et encore, établir des tableaux de bord complexes, toutes ces choses que son patron reçoit dans les délais assignés, comme des évidences, et qu’il critique en terminant par cette phrase : « Vous me suivez ou je suis stratosphérique ? »

Le vendredi soir venu, elle compose le menu du week-end en conduisant, elle appuie sur le champignon car le supermarché va fermer, elle prépare le dîner tout en réfléchissant déjà à son agenda de la semaine suivante puis, assise sur le tapis en tailleur à la table du salon pendant que son mari se recueille devant une série policière, elle se fait les ongles en relisant un compte rendu. Enfin, le samedi, elle trouve une heure pour son jogging entre cuisine et ménage, car il ne s’agit pas de ramollir.

Si elle se démène ainsi dans l’existence, c’est qu’elle doit tout boucler dans les délais, comme son père le lui a appris petite, lui qui n’avait pas que ça à faire lorsqu’il l’attendait en trépignant dans l’entrée, la main sur la poignée, pour l’emmener à l’école.

« Allez Hélène, boucle ton sac, dépêche-toi ! »

Elle dit « oui », elle coopère, elle assiste, elle dépanne, elle existe dans le besoin impérieux de satisfaire ceux qui l’entourent, ou parfois simplement qui croisent son chemin. Elle répond positivement à toutes les demandes de renseignements et de coups de main, elle sait comme personne dispenser des propositions et des conseils qui ménagent chacun. Elle est indispensable à son chef, à ses collègues, à son mari, à ses enfants, aux associations de quartier. Par-dessus tout, elle sourit. Elle sourit à son patron, elle sourit à son équipe, et aussi à la caissière, elle sourit aux grognements de son époux au saut du lit et aux plaintes des enfants, elle sourit aux gens qui la saluent et même à ceux qui la bousculent, aux regards de mépris et aux remarques acides.

Elle sourit par politesse et aussi pour ne pas contrarier, car être conciliant est une élégance. C’est ce que sa marraine lui a inculqué petite, lorsqu’elle rechignait à embrasser son oncle dont le menton piquait et les mains se baladaient sous sa robe.

« Allez, fais plaisir, Hélène ! »

Elle est belle, à la pointe de la mode, les bijoux assortis, le ventre rentré, les escarpins conquérants, le maquillage discret, le cheveu discipliné. Elle se tient droite, garde le ton neutre, la voix modulée. Elle s’interdit tout avachissement même si la migraine la taraude ou que son dos la tenaille. S’agissant de l’image qu’elle renvoie, plus encore que dans tout autre domaine, elle s’interdit l’approximation.

Elle veille au sans-faute auquel sa mère l’a initiée petite, cette mère impeccable qui la traitait de souillon lorsque sa jupe était froissée, que des mèches s’échappaient de sa natte, qui lui faisait grief lorsque son bulletin scolaire avait perdu un demi-point par rapport à la dernière fois, quand bien même elle était première.

« Sois parfaite, Hélène ! »

Cette abeille qui s’agite dans la lumière du grand bocal social, je l’observe de l’extérieur. Elle est si vive, si gracieuse, si admirable qu’elle accapare tout l’espace, m’hypnotise et me rassure. Plus un interstice pour penser, encore moins pour méditer, contempler ou rêvasser. Remplir toutes les fissures du temps, même, et surtout d’ailleurs, pendant les vacances, tout anticiper, programmer, paramétrer. Plan A s’il fait beau, plan B s’il pleut, avoir toujours sur soi les horaires des musées, les prospectus des cinémas, le guide des restaurants.

Mais là, en cette mi-juillet, le temps s’étale abruptement dans les affres des jours inutiles, ces heures qui se perdent dans la cavité improductive des vacances mal anticipées. C’est qu’elle imaginait la garder un mois encore, sa crevette, sa grenouille, sa petite dernière. Ses frères aînés avaient pris soin de la préparer à leur départ, de lui faire partager toutes les escales de leurs projets, leurs rêves d’enfants, leurs passions adolescentes, des études en cohérence avec ces désirs-là, une fac pas trop loin, les sacs de linge sale le week-end et encore des baskets qui traînent dans l’entrée.

Pierre était né à l’aube de ses vingt-trois ans, sans qu’elle ne se soit posé la question de la maternité. Elle était juste entrée dans la case légitimation sociale, mariage, maison, enfant. D’abord, elle avait eu trop peur pour l’aimer. Elle était si maladroite, il était si minuscule, et patient aussi, comme conscient d’avoir une maman inexpérimentée. L’amour était venu avec les apprentissages, quand, à mesure qu’elle avait mûri, il s’était autorisé à être son petit garçon. Elle lui était reconnaissante de sa compréhension et s’efforçait d’investir pour lui toutes les failles de son emploi du temps déjà frénétique. Mais lorsqu’elle aspirait à une posture trop manifestement maternelle, il inversait les rôles en se montrant précautionneux, et même empressé. Comme cette fois où elle avait prétendu lui apprendre à faire du vélo en ville en toute sécurité. Elle l’avait fait passer devant et s’apprêtait à lui donner les consignes « On roule à droite, on s’arrête au stop », quand du haut de ses cinq ans, il s’était retourné pour lui demander : « C’est pas trop vite maman, tu suis ? » Elle avait souri, désabusée, en se demandant comment il la voyait. Faillible, incertaine, imprudente ? Pierre, dont la vocation de médecin prenait racine dans son goût de se soucier de l’autre. Mais, urgentiste, pourquoi ce choix-là ? À la réflexion, elle aussi avait dû répéter trop souvent « dépêche-toi » à ce grand jeune homme silencieux si dévoué à son métier qu’il consacre même ses vacances à des missions humanitaires, parfois au prix de sa sécurité. Voilà huit jours qu’il l’a appelée depuis une salle d’embarquement en partance pour le sud du Niger et depuis, plus rien. Plus rien sans doute avant son retour, que les spectres de ses cauchemars.

Lucas était né deux ans plus tard, en pleine période d’ascension professionnelle de ses parents, enthousiastes mais insaisissables. Pierre, prenant très au sérieux son rôle d’aîné, tentait d’apprendre à son cadet les rudiments de l’écriture et du calcul qu’il découvrait, avec davantage de succès pour cette seconde matière probablement, car Lucas est devenu le matheux de la famille. À l’adolescence, il s’est passionné pour l’économie, puis pour le monde des affaires. Ses études d’ingénierie financière lui ont permis de décrocher un stage dans une grande banque new-yorkaise, où il a saisi l’opportunité d’un job d’été. Aucune idée de sa prochaine étape. Tokyo ou Londres ?

Alors que Sophia, troisième et petite dernière, est depuis toujours si inattendue. Naissance inespérée d’abord, ce désir saugrenu auquel elle s’était accrochée à la trentaine passée. Le couple n’était pas à l’unisson sur cette question, et sur bien d’autres d’ailleurs, qu’il évitait soigneusement. Pour une fois, elle avait insisté et à son émerveillement, pour une fois, Franck avait cédé. Sophia, toujours sur un nuage, se passionnant pour tout mais changeant de marotte sans crier gare. Si bien qu’il est difficile de lui offrir un cadeau sans tomber à côté. Le disque le plus tendance est ringard la semaine suivante, les vêtements se démodent aussitôt mis, et les garçons sont aussi périssables que ses coiffures. Seule sa meilleure amie, la sage Alice, qui résiste depuis l’école primaire, semble un phare dans cette tempête perpétuelle. Sophia a prévenu depuis longtemps : elle veut voyager, les études de tourisme comme une évidence, un partenariat de son lycée avec l’Espagne, et à peine le temps de fêter l’arrivée des vacances qu’elle s’est envolée. L’abeille repoussait la perspective de leur séparation à la rentrée universitaire. Elle s’imaginait qu’elles décideraient d’un périple en Espagne justement, selon la fantaisie de Sophia, son bébé, son amour, et qu’elle aurait encore toutes ces semaines d’été avec...

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