Nostalgie de la princesse

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Le plus souvent, je reste seule au palais. Je me fais les ongles avec désespoir. Je regarde l'île à travers les fenêtres, la pluie, les larmes. Je feuillette des magazines. Je n'apprends plus mes leçons, ne fais plus mes devoirs. Je n'aurai jamais mon DEFS et c'est bien comme ça. Parfois, papa me demande si c'est un assassin que je voulais pour époux. Je dis que oui. Un assassin, c'est ça qui m'excitait.
Publié le : mercredi 3 mai 2006
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782213641874
Nombre de pages : 288
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La principauté de Novembre
Au milieu de la mer Méditerranée, il y a une île de forme ovale. Son nom est Novembre, et un prince la gouverne.
Une plage, connue sous le nom de November-Beach, occupe le sud de la principauté. Au nord se tient le palais. Il compte deux étages et, sur les vitres de ses hautes fenêtres, les jours de froid où le chauffage y met de la buée, Éléonore écrit son prénom qui est aussi celui de sa poupée. La princesse Véronique désirerait raser cette demeure, dont les modestes proportions l’affligent, pour bâtir à sa place un grand château en granit rose. C'est, en effet, une femme vaniteuse et dépensière. Le prince Gatien, homme simple et économe, s’oppose à la réalisation de ce projet.
Basile Ébauche habite avec sa sœur aînée, Héléna, à Sentes-des-Mares, une cité ouvrière de la côte est, reliée à la ville par l’autobus numéro 122. De taille moyenne, le teint basané, le jeune homme est sans emploi depuis son renvoi du collège technique (mars 1973). Il occupe son temps à se promener et à écouter ses amis lui raconter leur vie. Il n’a jamais d’argent sur lui, mais on lui offre volontiers le Coca-Cola et les religieuses au café dont il est friand, car c’est agréable de raconter sa vie à quelqu’un qui écoute, et si rare qu’on se sent obligé de donner quelque chose en échange.
Le 122 s’arrête successivement devant les usines Léopold et le quartier des Rochers qui sont bâtis sur le même modèle: quatre bâtiments rectangulaires autour d’une cour carrée. Il traverse ensuite la campagne. De part et d’autre d’une route droite et asphaltée (la principale 2), il y a des coteaux roussis par le soleil et des maisons aux teintes riantes qui entourent des campaniles. De chaque village part un chemin de terre qui conduit à un autre village. Il y a six villages à Novembre et, entre le quartier des Rochers et la porte Marina par laquelle le 122 pénètre dans la ville, trois arrêts: Victor-Sanchez, les Quatre-Chemins et Suburb. (L'île a si peu de superficie que dès Victor-Sanchez on aperçoit le petit arc de triomphe trapu construit au siècle dernier pour honorer la mémoire de la princesse Marina [1879-1891], à qui la porte doit son nom.)
L'avenue du Campus prolonge la principale 2. Elle est large et bordée d’immeubles aux façades élégantes et claires. À mesure que l’on approche de la place de l’Université, elle semble rétrécir à cause des tables et des chaises dont les patrons de café ont encombré les trottoirs; les terrasses les plus proches de l’université sont les plus fréquentées, les étudiants et les professeurs répugnant en règle générale à un effort physique quelconque.
La place de l’Université est la plus grande de la ville, ronde et entourée de magnolias. C'est là que Basile descend; le 122 suivra sans lui la voie Princière jusqu’au carrefour du Centre où se trouve son terminus.
Le soleil n’a plus, soudain, cette violence qui serre les tempes et appuie sur la nuque des habitants de Novembre, entre midi et 16 heures. Il descend droit entre les deux ailes de l’université, mettant de l’or sur l’eau de la fontaine Théodore. Des fenêtres ouvertes des amphithéâtres vient le bruit mat que font cent livres refermés ensemble. La marchande de glaces a des gestes accélérés, et les pétarades des mobylettes et des motocyclettes, qu’on entendait naguère à la sortie des cours, sont remplacées par un ballet désordonné de bicyclettes dont l’accompagnement musical est un fouillis de rires et d’appels où se bousculent des prénoms.
En effet, le 19 avril 1979, le prince Gatien a, par la DPG (Décision du prince Gatien) n° 34 567/E, interdit l’usage de tous les véhicules particuliers consommant de l’essence ou du gasoil. Cette décision fait partie d’un vaste plan d’économies rendu nécessaire par le vide que la guerre a créé dans les caisses de la principauté.
À la tombée du jour, Basile aime s’installer devant la fontaine Théodore pour recevoir sur ses paupières à demi baissées des éclats de gouttelettes. Mais il aperçoit José Mohrt et va à sa rencontre.
José a de fortes épaules, une figure carrée et des cheveux bruns coupés court. Il doit de n’avoir pas le nez cassé à la méticuleuse prudence qu’il observe pendant les combats, prudence qui l’a empêché d’accéder aux premières places de sa catégorie (mi-lourd). Mais la boxe est seulement pour lui un moyen de gagner sa vie, et peu lui importe de n’être pas un champion; il lui importe davantage de conserver un profil intact, cela pour des raisons qui deviendront plus claires par la suite, mais dont on peut dès maintenant donner un résumé: le boxeur est amoureux.
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