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« Les Animaux n'ont pas été corrompus par la notion du bien et du mal. Ils n'ont rien à faire ni avec l'un ni avec l'autre. C'est pourquoi je me plais en leur compagnie. »

Publié le : mardi 11 mars 1952
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246224495
Nombre de pages : 198
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HISTOIRES D'ANIMAUX
Les Animaux n'ont pas été corrompus par la notion du bien et du mal. Ils n'ont rien à faire ni avec l'un ni avec l'autre. C'est pourquoi je me plais en leur compagnie.
JE t'assure, Jean, qu'il est merveilleux de s'asseoir si tôt, à quatre heures du matin, à cette petite table, entre deux flambeaux, et de commencer par ne rien faire, les bras étendus ou les mains jointes, en attendant le jour. Hier, à peine étais-je entré en oraison, près de moi, sur le rebord de la fenêtre, s'est élevé un chant très doux, tantôt câlin, tantôt passionné, celui de mes pigeons. En face, roucoulaient les tourterelles de Mlle
Massart. Puis, en marge du Bois,un rugissement sourd : c'étaient les lions du cirque Amar qui se réveillaient. Bientôt, le barrissement des éléphants suivit le glapissement des singes. Un coq, de temps en temps, à un autre répondait d'un jardin à l'autre, et le ramage du merle habitué surfilait ce concert. On eût dit qu'il riait, tandis que la plainte des fauves avait quelque chose de douloureux. Pas de contraste plus saisissant. Je me disais qu'au fond de ces cœurs si divers, c'était la même Nature qui, prisonnière ici, gémissait, libre là, s'esclaffait. A la fin, le sentiment de leur commune parenté avec moi m'arracha des larmes.
Mme ROBIN, l'épicière. – Ce que je me demande tous les jours, c'est pourquoi nous les appelons « les bêtes »,quand « les bêtes » c'est peut-être nous, mais nous ne savons pas comment les bêtes nous nomment.
A la contenance de certains animaux en face de leurs maîtres vulgaires, ou cruels, ou injustes, on sent vite de quel côté est la dignité. Ce que, par une sorte d'usurpation gratuite, nous entendons par « humanité », c'est aux bêtes qu'il conviendrait de l'attribuer plutôt qu'à nous. La plupart des animaux qui nous regardent vivre nous en refuseraient le privilège, s'ils avaient voix au chapitre. On devine si bien sur leur visage, à notre égard, dans certaines occasions, qu'ils éprouvent plus de mépris que de respect. Certes, pour l'usage que nous en faisons, pourquoi nous envieraient-ils et la raison et la parole et le rire ? Tous ces « propres » de l'homme ne tournentle plus souvent qu'à la confusion de sa prétentieuse espèce.
ELISE. – Sans les bêtes, comment supporter les gens ?
A son retour du marché de Neuilly, aperçoit-elle, porte Maillot, où se presse une foule de soldats et de ménagères, un âne, elle s'écrie, surtout pour qu'on l'entende :
« Enfin une tête sympathique! » et l'embrasse.
Nous appartenons vraiment, elle et moi, avec des nuances, à la même religion.
Paul Léautaud a raison. Les bêtes seules sont dignes de notre entière charité. L'homme, quel qu'il soit, détient en lui tous les maux et tous les remèdes, tout le mal et tout le bien, aumoins dans leur source. Il ne peut être tout à fait malheureux, et, s'il l'est, il a plus ou moins mérité de l'être. L'excès même de ses malheurs parfois l'en console, orgueil que la bête ne connaît pas.
A leur honneur, les animaux sont toujours beaucoup moins familiers avec nous que nous avec eux.
Mes oiseaux me voient-ils m'approcher, qu'ils se disent : « Voici la brute qui nous tient prisonniers », je suis jugé, mais qu'ils pensent : « Voilà le bon génie qui nous gâte » ?
Mon chat est moins catégorique, plus nuancé dans nos rapports. Il me traite un peu comme un original, comme une maîtresse trop jeune pour moi me souffrirait. Il y a du dédain dans son cas. Mes oiseaux sont trop loin, trop bien protégés par les barreauxde leur cage, pour en éprouver. Le chat me connaît mieux. Nous nous déplaçons ensemble et librement dans le même monde. Il n'a pas d'ailes et nous pouvons nous toucher.
J'ai failli me colleter avec un inconnu qui assommait son chien, en marge du Bois. Il y a de justes guerres. Quand cet homme a dit : « Souvenez-vous que je suis un ancien combattant. », je lui ai répondu : « Moi un nouveau, mais ça va chauffer. » Alors : « Si vous vous mêliez, Monsieur, de ce qui vous regarde ? – Tout ce qui souffre me regarde. » Et justement, depuis que j'avais pris sa défense, la pauvre bête ne me quittait plus des yeux.
S... me raconte que, dans le pays perdu où il habitait, il avait élevé,pour en faire le gardien de sa fillette, un louveteau qui s'était si bien attaché à la petite, auprès de laquelle il avait grandi, que, devenu loup, il aurait étranglé ses congénères plutôt que de la leur abandonner, comme s'il avait oublié ce qu'il avait de commun avec son espèce au profit de ceux qui l'avaient, dès le berceau, nourri et caressé : « Cependant, me dit-il, parfois, quand il entendait au loin certains hurlements, on devinait qu'il se posait des questions. Je ne sais quoi de sauvage en lui se recomposait qui faisait briller son regard étrangement. Tout d'un coup, il paraissait se demander s'il nous aimait, s'il nous aimait au point de nous sacrifier ce qui lui était plus essentiel que la nourriture et la tendresse. Le monde que nous avions créé autour de lui devait lui paraître tout d'un coup si inhabituelà son instinct qu'il hésitait à ne pas se jeter sur nous pour nous dévorer et se délivrer par là de nos artifices. D'inquiétude plus que la sienne pathétique, tragique, je n'en ai jamais connue, si bien qu'un jour elle nous gagna et je dus l'abattre. »
Des amis avaient dressé un canari à vivre dans leur salle à manger, sa cage ouverte. Il n'en sortait guère qu'au moment des repas pour y prendre part. Alors commençait le va-et-vient, mais pas une fois il n'arriva que, pris d'un besoin, il souillât la nappe. Aussitôt il rentrait. chez lui, pour n'en ressortir que soulagé. Tout le temps que l'on servait des mets, sans intérêt pour lui d'ailleurs, il ne se dérangeait pas, mais fermait-on par taquinerie sur lui sa porte, au moment où l'on allait, par exemple, découperun fruit, il faisait un vacarme du diable jusqu'à ce qu'on le délivrât, pour lui permettre d'en venir cueillir au bord d'une assiette une bribe. A sept ans, il eut la goutte et, chaque soir, il se prêtait de la meilleure grâce du monde à un massage qui semblait lui occasionner un grand bien-être et finissait par l'endormir.
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