Nouveaux cahiers François Mauriac nº 10

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Ce volume est le dixième de la série des Nouveaux cahiers François Mauriac.
Publié le : jeudi 13 juin 2002
Lecture(s) : 40
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246788355
Nombre de pages : 220
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INÉDITS
ENCORE UN « INTROUVABLE » RETROUVÉ
Dans le numéro 7 de ces Nouveaux Cahiers François Mauriac, nous avons fait publier un texte de François Mauriac, d'abord introuvable, mais enfin retrouvé. Il s'agissait d'une intervention faite à Venise le 3 juin 1955 lors d'une réunion de la Société Européenne de Culture, sous le titre « L'engagement politique de l'écrivain catholique ». Nos recherches nous avaient permis d'établir que ce texte avait paru en fait dans une revue vénitienne de langue française : Comprendre, n° 13-14, juin 1955, pp. 191-7.
Vers la fin du même mois, François Mauriac retourna en Italie, à Florence cette fois-ci, pour participer au Congrès international pour la paix et pour la civilisation chrétienne. Le 25, il y parla de « L'espérance ». Laissons-le résumer lui-même son intervention :
Le maire de Florence, La Pira, m'a invité à prendre la parole, le dernier jour du Congrès pour la paix et pour la civilisation chrétienne, qui se tient au Palais de la Seigneurie. Thème : espérance, vertu théologale et espérance humaine. Les représentants de nombreuses nations, durant huit jours, n'ont pas tari sur ce grand sujet. Mon ami le R.P. Daniélou menait le jeu. Il a été l'animateur de ce Congrès. Ce matin c'était mon tour.
Tous mes propos se ramenaient à ceci : l'espérance dévote qui se détourne du progrès humain n'a rien de commun avec la vertu théologale d'espérance qui embrasse à la fois le ciel et la terre; car son objet, c'est le règne du Père sur la terre comme au ciel, c'est cet enfantement douloureux dont parle saint Paul et qui durera jusqu'à ce que les temps soient accomplis.
Le combat pour la justice dès là-bas, c'est dans la mesure où nous le soutenons que nous témoignons de notre espérance éternelle. Le royaume de Dieu n'est pas à venir : il commence dès aujourd'hui, il est au-dedans de nous. Nous ne pouvons tendre vers lui que nous ne le possédions déjà et que nous ne cherchions à l'instaurer ici même et maintenant. Partout où se trouve une âme en état de grâce, et donc une âme que la Trinité habite, se trouve aussi une exigence de justice1.
Pendant de nombreuses années, le texte de cette conférence, à part quelques extraits parus dans la presse, était resté, lui aussi, introuvable. Fort heureusement, tout à fait par hasard, nous l'avons découvert récemment dans une revue parisienne destinée au clergé
2, puis dans les actes du Congrès, publiés à Florence en 19563. Voici donc encore un « introuvable » de François Mauriac, enfin retrouvé.
KEITH GOESCH
(Sydney)
1 Bloc-Notes, 25 juin 1955.
2 La Documentation catholique (Paris), 37e année, T. LII, n° 1208, 18 septembre 1955, pp. 1177-1186.
3 Speranza teologale e speranze umane : atti del quarto convegno internazionale per la pace e la civiltà cristiana, Firenze, 19-25 giugno 1955. Firenze, L'Impronta, 1956, 291 p.
L'espérance
Par François Mauriac
Après tant d'orateurs qui ont médité devant vous sur la vertu d'espérance, que pourrais-je vous dire qui ne vous a déjà été dit ? Mais chacun de nous, cette exigence, cet appel vers un bien à la fois proche et insaisissable, cette attente d'un bonheur incertain que recouvre, avant même qu'il soit né, l'ombre de la mort qui, elle, est certaine, cette espérance enfin toujours déçue et toujours renaissante, prend une coloration particulière en chacun de nous, selon l'âge que nous avons atteint et selon l'être que nous sommes.
Ainsi ne vous dirai-je pas aujourd'hui sur l'espérance ce que je vous en aurais dit quand j'étais un fou de vingt ans, ou si au lieu d'être un écrivain membre de l'Académie française et Prix Nobel de littérature, je travaillais en usine, ou si au lieu de croire en la promesse du Christ et à sa présence au-dessus de moi, j'adhérais à l'Evangile selon Karl Marx ou selon Frédéric Nietzsche.
C'est mon expérience dans la carrière de l'espoir que je voudrais vous livrer; car un chrétien est avant tout un homme qui espère, comme il est un homme qui désire. Mais au départ, l'homme de désir en moi n'était pas chrétien et très vite il a été sans espoir. Et au contraire, l'homme qui espérait, et que j'étais aussi, découvrait à mesure qu'il avançait dans la vie, à mesure qu'il contentait ses désirs, que son espérance était au-delà de sa convoitise, - que sa véritable espérance résidait à la fois par-delà ce sombre monde mais en même temps au plus épais de ce monde.
Je sentais confusément que ce royaume de Dieu, objet de mon attente, commence dès ici-bas, que la moisson est grande, mais il y a si peu d'ouvriers, que ceux que le père de famille embauche sont souvent des étrangers qui ne connaissent pas son nom et qui ne savent même pas qu'il existe.
Oui, je sentais en moi palpiter cette immense espérance; mais entre elle et moi, il y avait moi-même, ce cœur plein du désir de s'attacher, cet esprit curieux de ce que pensent les autres, ce besoin de tout posséder pour m'arroger le droit de tout mépriser, et par-dessus tout cet instinct qui ne peut pas ne pas chercher à se satisfaire, chez l'artiste, chez l'écrivain, ce besoin de créer, de fixer par des formes ou par des mots un secret qu'il veut révéler aux autres hommes, avant de disparaître, une vérité qu'il se croit seul à détenir, - et personne d'autre que lui ne peut la dire.
Ainsi le désir, sous ses formes multiples, n'étouffait pas en moi l'espérance, et en même temps il m'en détournait. Il est étrange de penser que je remettais l'espérance à plus tard, à l'époque où je n'aurais plus rien à attendre du monde.
Non que j'aie jamais confondu avec la vertu d'espérance cette méthode recommandée par tant de vieillards dévots et qui consiste à ne plus rien savoir de la terre et à ne plus s'occuper que des choses du ciel. J'ignore si en Italie comme chez nous on dit que le diable, quand il devient vieux, se fait ermite. Il existe chez trop de riches catholiques un sens du confort et d'une sage administration de la vie qui leur permet de s'assurer à peu de frais, quand ils sont à bout de course, une première classe éternelle dans le ciel.
Oh ! Je ne veux point ici céder à une démagogie facile. On condamne souvent à la légère, sous le nom de paternalisme, l'effort généreux des héritiers d'antiques familles pour vivre selon la justice. Je connais en France des jeunes patrons dont la vie est toute dominée par la passion d'être justes. Mais je songe à ces chrétiens, dont les actions ont toujours été les mieux cotées en bourse et qui dans les plus belles maisons et dans les plus beaux jardins ont été servis et entretenus durant toute leur vie par des serviteurs bien dressés et par des ouvriers dont ils ignoraient presque le nom, qui travaillaient et qui peinaient pour eux. Ils ont fait retraite quand l'âge les y a condamnés et ils apportent à Dieu les restes d'une vie dont le monde ne veut plus. Leur espérance est désormais dans l'au-delà. Ce qui est louable, certes, et je ne leur jette pas la pierre, puisque dans une large mesure, je suis l'un d'eux.
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