Nouvelles de France

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Laurence Olsson nous livre dans ce recueil des histoires et témoignages recueillis lorsqu’elle habitait encore en France. La plus part de ces nouvelles et récits ont été primés ou sélectionnés dans des concours littéraires, et ce sont eux qui ont décidé l’auteur à se consacrer à l’écriture. Peu de temps a passé et pourtant, c’est déjà d’une autre époque dont il est question: celle où il était permis de fumer dans les bars, où l’on payait en francs, où le pont de Tolbiac existait encore. Les situations observées, les confessions recueillies nous livrent tous les secrets des ces personnages réels, rencontrés au petit bonheur la chance dans les rues de Paris, qui, même si ils ont été emportés p
Publié le : lundi 20 juin 2011
Lecture(s) : 84
EAN13 : 9782304033823
Nombre de pages : 194
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Titre
Nouvelles de France
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Titre Laurence Olsson
Nouvelles de France
Contes et Nouvelles
5 Éditions Le Manuscrit Paris
© Éditions Le Manuscrit, 2010 www.manuscrit.com ISBN : 978-2-304-03382-3 (livre imprimé) ISBN 13 : 9782304033823 (livre imprimé) ISBN : 978-2-304-03383-0 (livre numérique) ISBN 13 : 9782304033830 (livre numérique)
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Souvenirs de France
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LA HONTE,JE LAI BUE
Prix concours Salmigondis
Doris habitait avec sa mère une maison tout en longueur échouée au bord de la ville, sur la rive droite du fleuve. Après l’école, quand le temps lui semblait trop long et qu’elle avait épuisé son imagination à jouer seule, elle allait s’asseoir sur la dernière marche de l’escalier, et silencieuse, elle regardait passer les bateaux. Ils étaient peu nombreux à glisser sur le fleuve en ces premiers jours d’hiver. Il lui fallait attendre longtemps avant de voir surgir de la brume la petite embarcation qu’elle attendait avec cet homme à son bord dont le ciré jaune faisait une trouée de lumière sur les eaux grises. Portée par le courant la barque descendait rapidement le fleuve et disparaissait bientôt de la vue de Doris mais qu’importe, puisque l’homme était fidèle à ce rendez-vous qu’elle lui donnait en cachette
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Laurence Olsson
dans ses rêves de fillette. Doris n’avait pas douze ans et des hommes elle ne savait rien sinon qu’elle aurait dû avoir un père et qu’elle n’en avait pas. L’heure venait ensuite où sa mère, toujours impatiente, s’inquiétait de ce silence prolongé et criait depuis le bas de l’escalier : Doris, tu ne fais pas de bêtises, j’espère ? Doris sursautait et bredouillait comme prise en faute : Non, non, maman, je regarde les bateaux. Elle ajoutait rapidement : Et les oiseaux aussi. Sa mère jetait un coup d’œil sur le fleuve vide et haussait les épaules. Viens plutôt m’aider, paresseuse ! C’est l’heure de mettre la table. Doris se levait, elle lissait de ses deux mains sa jupe froissée et descendait lentement l’escalier, la tête toujours tournée vers la fenêtre espérant voir encore la vieille mouette grise, qu’elle appelait son amie. La mère et la fille dînaient à sept heures sonnantes dans la petite salle à manger qui jouxtait la cuisine. Après le repas, elles éteignaient ensemble les lumières du rez-de-chaussée et rejoignaient leur chambre, empruntant une dernière fois cet escalier en bois vernis que Doris affectionnait tant. La fille passait devant et la mère derrière elle fermait la
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marche avec autorité. Dehors, le fleuve achevait de se couvrir de brume. Les contours de la ville se fondaient dans un halo de lumière orange. Lorsqu’elle était sur le palier, la mère, agacée, tirait d’un geste bref les rideaux sur les vitres pleines de pluie. Doris faisait sa toilette, sa prière ensuite et se couchait. Elle ne savait de la vie que ce que l’école voulait bien lui apprendre et de son père, elle ignorait tout. Une gifle reçue quand elle était encore toute petite l’avait convaincue de ne plus jamais aborder ce sujet. Quand on voyait le mépris que sa mère éprouvait à l’égard des hommes, il n’était pas difficile d’imaginer quelque sordide trahison. Cette façon, qu’elle avait aussi, de ne pas supporter la plus petite marque de féminité laissait perplexe quant à la nature de la relation qui avait dû la rapprocher un instant d’un être dont elle détestait aujourd’hui le genre entier. Tout ce qui avait trait au corps humain : les humeurs, la pilosité, les membres longs, la peau tiède, tout dégoûtait cette pauvre femme plus que tout autre chose au monde. Tenir le corps d’un nourrisson dans ses bras fut une épreuve à laquelle elle pensa ne jamais pouvoir se résoudre et quand le bébé qu’elle n’avait pas désiré grandit, elle se sentit soulagée de la distance physique qui s’instaurait de fait entre elle et son enfant. Elle enseignait avec vigueur cette répugnance à Doris et afin de
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décourager sa coquetterie, elle lui avait interdit l’usage des miroirs. Il n’en restait plus que deux dans la maison, celui de la salle de bains collé à la petite armoire à pharmacie en plastique jauni et un autre, plus ancien qui faisait corps à la penderie dans laquelle elle rangeait ses vêtements. Ainsi Doris connaissait-elle peu sa propre image et était toujours surprise par son reflet lorsqu’elle le rencontrait, par hasard, dans la vitrine d’un magasin. Sa mère veillait, elle était là pour la rappeler immédiatement à l’ordre : Coquette ! Tu te regardes encore ! Tu as ça dans le sang, ma parole. Veux-tu cesser tout de suite ! Doris entendait les paroles de sa mère, sans les écouter vraiment. Elle ne comprenait pas. Elle pensait à son amie la mouette qui virevoltait dans le ciel avec une aisance qu’elle lui enviait car si elle avait encore l’âge des pirouettes, des galipettes et des sauts-périlleux, on lui interdisait, à la maison, de se servir de son corps autrement que pour gravir les marches de l’escalier et aller, à petits pas, d’une pièce à l’autre. Doris ne sentait pas que tout cela était anormal, personne ne pouvait l’aider tant elles étaient, toutes les deux, étrangères à la vie. Vu du dehors, on croyait la mère peu affectueuse. On ne pouvait cependant pas lui reprocher
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