Nouvelles et poèmes en prose

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Cris rassemble les nouvelles de la période du 4 mai 1919 où s’épanouit le mouvement pour la Nouvelle culture, qui revendique l’usage de la langue vernaculaire et s’en prend au moralisme confucéen. Certaines d’entre elles, comme «Le Journal d’un fou», publiée dans Nouvelle jeunesse en 1918, ou «L’édifiante histoire d’A-Q», sont devenues canoniques. D’autres, comme «Terre natale» ou «L’opéra de village ,», représentent sur un mode élégiaque la Chine rurale du bas-Yangtse dans laquelle a grandi Lu Xun. Errances, publié en 1926, contient onze nouvelles évoquant, sur un ton souvent mélancolique, l’errance des intellectuels chinois des années 1920.
Anciens lettrés devenus petits fonctionnaires, ils semblent piégés entre leurs souvenirs d’un passé rural familier mais cruel et la modernité incertaine ou trompeuse des grandes villes occidentalisées, où ils peinent à trouver une place.
Mauvaises herbes, recueil de vingt-trois poèmes en prose, dont la forme rompt avec la plupart des pratiques poétiques antérieures, rassemble des méditations, oniriques ou nostalgiques, sur le passage du temps et les efforts humains pour changer l’histoire.
Publié le : vendredi 30 octobre 2015
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EAN13 : 9782728827152
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Kong Yi Ji
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Les auberges de Lu n’étaîent pas dîsposées de a même façon qu’aîeurs : ees comportaîent toutes un grand comptoîr en forme d’équerre de charpentîer, derrîère eque de ’eau chaude étaît toujours prête, pour que ’on pût, à tout moment, faîre chauffer du vîn. Quand es artîsans, à ’approche de mîdî ou du soîr, quîttaîent eur travaî, îs dépensaîent chacun quatre sapèques pour un bo de vîn – c’étaît e prîx î y a vîngt ans, maîntenant î a grîmpé à dîx sapèques – qu’îs buvaîent tout chaud, se détendant debout accoudés au comptoîr; quî vouaît bîen dépenser une sapèque suppémentaîre pouvaît acheter un pat de bambous cuîts au se, ou bîen de fèves à ’anîs, en guîse d’accompagnement; pour pus de dîx sapèques, on pouvaît même acheter un pat de vîande, 1 maîs ces cîents étaîent tous de a bande des tunîques courteset ne faîsaîent pas de tees dépenses. Seus ceux quî portaîent a robe ongue pénétraîent jusque dans a pîèce attenante au comptoîr, commandaîent de ’acoo et des pats, et s’înstaaîent pour boîre en prenant eur temps. Depuîs ’âge de douze ans, je travaîaîs comme serveur à ’aubergeProspérité pour touse patron, trouvant que j’avaîs : ’aîr trop îdîot et craîgnant que je ne serve pas à eur satîsfactîon es cîents en robe ongue, m’assîgna des tâches dans a partîe extérîeure. Les court-vêtus du comptoîr avaîent a paroe facîe, maîs bon nombre d’entre eux étaîent sî bavards qu’îs dîsaîent n’împorte quoî. Is vouaîent toujours voîr de eurs propres yeux comment on puîsaît e vîn jaune dans a grande jarre de terre et vérîier qu’î n’y avaît pas d’eau au fond de a carafe, puîs voîr comment on îmmergeaît a carafe dans ’eau chaude, après quoî îs étaîent rassurés : î étaît très dîficîe de couper e vîn sous cette surveîance sévère. Aussî, après queques jours, e patron décîda que je n’étaîs pas faît pour cette besogne.
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Heureusement, ’înluence de a personne quî m’avaît obtenu ce travaî étaît grande, et je ne pouvaîs être renvoyé : je fus donc chargé de chauffer ’acoo, ce quî étaît dénué de tout întérêt. À partîr de à, je passaî a journée entîère derrîère e comptoîr, affaîré à ma tâche. Bîen que je n’aîe jamaîs négîgé mon travaî, je ressentaîs toujours une certaîne monotonîe et un certaîn ennuî. Le patron étaît d’un abord féroce ; je n’avaîs pas non pus d’afinîtés spécîaes avec es cîents, împossîbe de es dérîder ; c’est seuement quand Kong Yî Jî entraît dans ’auberge qu’on pouvaît s’amuser un peu, c’est pourquoî je me souvîens encore de uî aujourd’huî. Kong Yî Jî étaît e seu cîent en robe ongue à boîre debout. I étaît grand et massîf; a peau du vîsage caîre, avec queques cîcatrîces cachées entre es rîdes; une barbe grîsonnante et hîrsute. I portaît une robe ongue, maîs ee étaît sae et déchîrée, ee n’avaît pas dû être raccommodée nî avée depuîs pus de dîx ans. Quand î paraît, î avaît a bouche rempîe de cassîcîsmes, sî bîen qu’on ne comprenaît jamaîs entîèrement ce qu’î dîsaît. Comme son nom de famîe étaît Kong, nous nous étîons înspîrés de a formue pas entîèrement compréhensîbe des cahîers de 2 caîgraphîe, «Au-dessus e grand homme Kong Yî Jî ...», pour e surnommer Kong Yî Jî. Dès qu’î arrîvaît à ’auberge, es buveurs ’observaîent en sourîant; certaîns ’înterpeaîent : «Kong Yî Jî, tu as de nouvees cîcatrîces sur e vîsage!» I ne répondaît pas et demandaît au patron : «Faîtes-moî chauffer deux bos de vîn et donnez-moî un pat de fèves à ’anîs.» Et î aîgnaît neuf grandes 3 sapèques . Cette foîs-à îs en rajoutèrent une couche en crîant «Tu as sûrement voé queque chose!» Kong Yî Jî ouvrît grand es yeux : — Comment osez-vous saîr sans fondement a réputatîon d’un homme banc comme... — Banc comme quoî ? Je t’aî vu de mes yeux avant-hîer îgoté et battu pour avoîr voé des îvres chez es He.
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Le vîsage de Kong Yî Jî rougît, des veînes beues apparurent une à une sur son front et î se défendît : « Subtîîser un ouvrage, ce n’est pas du vo... Subtîîser un ouvrage ? Affaîre de ettrés, non de voeurs ! » Puîs tout une sérîe de paroes încompréhensîbes, 4 « ’homme de bîen endure a pauvreté », « ouî-da » et aînsî de suîte, sî bîen que a foue se mît à rîre : ’atmosphère devant ’auberge comme à ’întérîeur étaît à a bonne humeur. J’entendîs certaîns dîre à son însu que Kong Yî Jî avaît faît des études, maîs qu’î n’avaît inaement pas été admîs au concours 5 de auréat du dîstrîct et, încapabe de gagner sa vîe, devenaît de pus en pus pauvre, presque au poînt de devoîr mendîer sa nourrîture. Heureusement î avaît une bee caîgraphîe, sî bîen qu’î pouvaît recopîer des îvres pour es vîageoîs contre un bo de rîz. Maheureusement son tempérament avaît deux faîbesses majeures : ’amour de a bonne chère et a paresse. I ne restaît jamaîs assîs queque part pus de queques jours avant de dîsparaïtre, emportant avec uî îvres, papîer, pînceau et encrîer. À a ongue, pus personne ne uî demanda de recopîer des îvres. Kong Yî Jî, à court de ressources, ne put évîter de tremper dans queques affaîres de vo. Maîs dans notre auberge, sa conduîte étaît toujours exempaîre : î n’accumua jamaîs de dettes; quand parfoîs î n’avaît pas de sapèques, on înscrîvaît e montant de son dû sur ’ardoîse, et en moîns d’un moîs a somme étaît restîtuée et e nom de Kong Yî Jî effacé. Au bout d’un demî-bo de vîn, son vîsage rougî retrouva peu à peu son aspect orîgîna, et un cîent à proxîmîté uî demanda : « Kong Yî Jî, connaîs-tu vraîment es caractères ? » Kong Yî Jî regarda ’auteur de a questîon, prenant un aîr méprîsant pour se justîier. Le cîent poursuîvît : « Comment n’as-tu même pas décroché un demî-dîpôme de auréat ? » Aors, Kong Yî Jî aîssa percer une ueur de désespoîr sur son vîsage, quî se coora d’une teînte grîsâtre, et marmonna queque chose, maîs cette foîs c’étaît unîquement des « ouî-da » et compagnîe, on n’y comprenaît rîen. Aors, a foue se mît à
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rîre : ’atmosphère devant ’auberge comme à ’întérîeur étaît à a bonne humeur. Dans de tes moments, je pouvaîs me joîndre aux rîeurs sans que e patron m’en vouût. Au contraîre, à chaque foîs qu’î voyaît Kong Yî Jî, î uî posaît uî-même ce genre de questîons, pour faîre rîre ’assîstance. Kong Yî Jî savaît qu’î ne pouvaît pas avoîr de conversatîon avec eux, î ne uî restaît aors qu’à se tourner vers es enfants. Une foîs î me demanda : «As-tu étudîé?» Je hochaî égèrement a tête. I poursuîvît : «Sî tu as étudîé... je vaîs t’înterroger un peu. Comment écrît-on e caractère “anîs” dans “fèves à ’anîs”?» La pensée me traversa a tête que je n’avaîs nu besoîn d’être înterrogé par un mendîant; aors je uî tournaî e dos et ne is pus attentîon à uî. Kong Yî Jî attendît pendant un ong moment, puîs reprît très sérîeusement : «Tu ne saîs pas ’écrîre?... Je vaîs te ’apprendre! I faut que tu retîennes ce genre de caractère. Pus tard, quand tu seras patron, tu t’en servîras dans es addîtîons.» Je me dîsaîs en moî-même que j’étaîs encore très oîn du rang de patron et que e tenancîer actue n’înscrîvaît jamaîs es fèves à ’anîs sur ’addîtîon; pour rîre et par împatîence, je uî répondîs bîen entement : «Quî t’a demandé de me ’apprendre : est-ce qu’on ne ’écrît pas avec ehuid’aer-et-venîr, surmonté de a cef de ’herbe?» Kong Yî Jî arbora aors une expressîon ravîe 6 et, frappant sur e comptoîr avec es ongs onges de deux doîgts , dît en hochant a tête : «C’est ça, c’est ça!... Le caractèrehuipeut s’écrîre de quatre façons dîfférentes, e savaîs-tu?» Je perdîs de pus en pus patîence et uî is sîgne de s’éoîgner en pînçant es èvres. Kong Yî Jî venaît de tremper un onge dans ’acoo pour tracer des caractères sur e comptoîr maîs, me voyant sî peu enthousîaste, î soupîra et prît son aîr e pus dédaîgneux. À pusîeurs reprîses, es enfants du voîsînage, attîrés par es rîres, vouurent partîcîper à ’anîmatîon et entourèrent Kong Yî Jî. I eur donna des fèves à ’anîs, une par enfant. Ayant mangé eur fève, es enfants ne se dîspersaîent pas, maîs restaîent à à regarder ’assîette. Kong Yî Jî devînt nerveux, ouvrît a maîn
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pour recouvrîr ’assîette et se pencha vers eux en dîsant : « I n’y en pus beaucoup, je n’en aî pus beaucoup. » Se redressant, î regarda de nouveau es fèves et répéta en secouant a tête : « Pas 7 beaucoup, pas beaucoup! Beaucoup dîtes-vous ? Certes non . » Aors a bande d’enfants se dîspersa au mîîeu des rîres. C’est aînsî que Kong Yî Jî mettaît es gens de bonne humeur, maîs s’î n’étaît pas à, cea ne changeaît pas grand chose. Un jour, sans doute deux ou troîs jours avant a fête de 8 a Mî-automne , e patron, en se mettant à faîre es comptes, décrocha ’ardoîse et s’excama soudaîn : « Ça faît ongtemps que Kong Yî Jî n’est pas venu. I nous doît encore 19 sapèques ! » C’est seuement aors que je m’aperçus moî aussî qu’î n’étaît pas venu depuîs ongtemps. Un cîent întervînt : — Comment pourraît-î venîr ?... On uî a brîsé es jambes. — Ah! s’excama e patron. — I contînuaît toujours à voer. Cette foîs î a perdu a tête, î est aé voer chez e auréat Dîng. Comment auraît-î pu s’en tîrer en voant des objets chez e auréat Dîng ? — Et ensuîte ? — Ensuîte ? D’abord î a écrît des aveux, puîs î a été frappé, pendant a moîtîé de a nuît, jusqu’à avoîr es jambes cassées. — Et ensuîte ? — Ensuîte, ses jambes étaîent cassées. — Et puîs, dans que état étaît-î ? — Que état ?... Quî saît ? Peut-être mort. Le patron ne posa pus de questîons, maîs contînua de faîre ses comptes. Après a Mî-automne, e vent se faîsaît pus froîd de jour en jour, e début de ’hîver sembaît approcher, je passaîs mes journées adossé à a chemînée et je dus mettre ma veste doubée. Une après-mîdî, en ’absence de tout cîent, j’étaîs assîs en traîn de faîre un somme. Soudaîn, j’entendîs une voîx demander : «Faîtes-moî chauffer un bo de vîn.» La voîx étaît faîbe, maîs famîîère. Maîs je ne voyaîs personne. Je me evaî pour jeter un regard dehors et
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trouvaî Kong Yî Jî assîs par terre sous e comptoîr, face au seuî de a porte. Sa peau avaît perdu sa bancheur, î avaît maîgrî, î n’avaît pus très ière aure; î portaît une vîeîe veste doubée; ses jambes étaîent repîées sur un sac de jute, attaché à ses épaues par une icee de paîe. En me voyant, î répéta : «Faîtes-moî chauffer un bo de vîn.» Le patron passa à son tour a tête dehors, en dîsant : «Kong Yî Jî? Tu nous doîs encore 19 sapèques!» Kong Yî Jî eva a tête d’un aîr accabé et répondît : «Ça... je es rembourseraî a prochaîne foîs. Cette foîs je paîe comptant, donnez-moî du bon vîn.» Comme à son habîtude, e patron uî dît en rîant : «Kong Yî Jî, tu as encore voé queque chose!» Maîs cette foîs î ne se défendît pas vraîment, dîsant seuement : «Ne vous moquez pas! — Me moquer ? Sî tu n’as rîen voé, pourquoî t’a-t-on cassé es jambes ? — Je suîs tombé, tombé, tombé...» répondît Kong Yî Jî à voîx basse, ses yeux sembant împorer e patron de ne pas reparer de cea. À ce moment-à, pusîeurs personnes s’étaîent déjà rassembées, rîant toutes avec e patron. Je réchauffaî e vîn, e versaî et e posaî sur e seuî de a porte. I sortît quatre pîèces de son vêtement râpé et es paça dans ma maîn; je vîs que ses maîns étaîent noîres de terre – c’étaît donc avec es maîns qu’î étaît venu jusqu’îcî. Peu après, î avaît inî son vîn et, au mîîeu des rîres de ’assîstance, î repartît entement en s’appuyant sur es maîns. À partîr de à, on ne revît pus Kong Yî Jî pendant un ong moment. À a in de ’année, e patron descendît ’ardoîse et constata : «Kong Yî Jî doît encore 19 sapèques!» À a fête des Bateaux-dragons de ’année suîvante, î répéta : «Kong Yî Jî doît encore 19 sapèques!» Maîs à a Mî-automne, î ne dît pus rîen, et 9 quand a in de ’année revînt, nous ne ’avîons toujours pas revu . Je ne ’aî pas revu jusqu’à aujourd’huî – peut-être Kong Yî Jî est-î vraîment mort.
mars 1919
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