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Novembre

De
88 pages
"Et la mort est arrivée en plein cœur de novembre, avec la tempête, les bourrasques qui dépouillaient les arbres, avec surtout la sauvagerie qui ensanglantait Paris. Dans sa descente vers le trépas, mon père n’aura pas pu mesurer cette barbarie, le déferlement de la violence guerrière qui, au moment où son existence s’achevait, lui aurait rappelé les heures noires de son enfance, les rafles, les assassinats aveugles de supposés résistants, la pluie de bombes, la destruction de Brest.
La mort de mon père en plein mois noir, à la ligne de fracture de ce novembre historique qui dépasse largement cet événement douloureux et intime, correspond avec cette plongée dans des temps et un monde de haute incertitude. Le 13 et le 17 novembre 2015 m’ont touché comme peu de dates et d’événements auparavant. Je me sens à jamais orphelin d’une stabilité, d’une espérance définitivement perdues."
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PHILIPPE LE GUILLOU

NOVEMBRE

récit

GALLIMARD

À la mémoire de mon père, Marcel Le Guillou

(1930-2015)

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« Nous ne marcherons plus ensemble »

PIERRE REVERDY,

« Dans le monde étranger »,
Plupart du temps.

 

Le vendredi 13 novembre 2015, je dînais rue des Jeûneurs avec A. J’avais prévu de gagner la Bretagne le lendemain, souhaitant rendre visite à mon père hospitalisé. Ce devait être un moment amical, tendrement complice, comme nous les aimons et soudain, vers 22 heures, la tragédie s’est invitée, des tirs à la kalachnikov abattaient les consommateurs insouciants attablés aux terrasses des 10e et 11e arrondissements, des kamikazes se faisaient sauter aux abords du stade de France à Saint-Denis, des terroristes retenaient en otage les spectateurs du Bataclan ; du Sentier, on entendait le bruit des sirènes et des hélicoptères qui devaient survoler le quartier de la place de la République toute proche. Nous étions silencieux, saisis par les nouvelles que livraient les chaînes d’informations continues, la sidération, la peur panique qui s’emparait de Paris, le nombre de victimes qui ne cessait d’augmenter.

A. hésitait à partir. On recommandait aux Parisiens de ne plus sortir. J’hésitais aussi à me rendre à la gare Montparnasse, vers 8 heures le lendemain. On parlait de nouvelles attaques du côté des Halles et du centre Pompidou. Ces rumeurs infondées me parvenaient par SMS. Vers minuit, le président de la République est apparu sur les écrans, livide, comme écrasé par le rôle de chef de guerre qu’il allait devoir endosser. Il réunissait un conseil des ministres nocturne. L’état d’urgence allait être décrété. A. est parti, sans me donner les signes de notre connivence habituelle. Il était près de 2 heures et on évoquait autour de cent vingt morts. Je me suis couché, assuré de peu dormir comme lorsque je dois me lever aux aurores. Vers 7 heures, ma mère m’a appelé. J’étais résolu à ne rien changer à mon programme. Les couloirs du métro, la gare Montparnasse, tout était vide. La ville paraissait tétanisée, sous le choc, en état de guerre. Il y avait peu de voyageurs. Lorsque le train a passé les tunnels du côté de Massy, que le paysage s’est présenté enfin, les champs, les arbres fauves, une certaine sérénité m’a gagné. L’horreur et l’Histoire desserraient soudain leur emprise. Les informations que je lisais confirmaient l’ampleur inédite du carnage, la violence aveugle, une série d’attaques concertées, fomentées très loin de Paris. Je laissais cette sauvagerie derrière moi. Nous étions samedi matin et j’étais censé rentrer le surlendemain. Ce n’était pas l’horreur qui me chassait.

 

À Morlaix, dans sa chambre d’hôpital tout au bout du couloir — un signe —, avec une vue dont il ne jouirait plus sur les lointains et les landes des monts d’Arrée, mon père m’est apparu très éloigné de ces massacres qu’il a évoqués fugacement, comme une chose irréelle. Je pense qu’il ne mesurait pas vraiment l’ampleur du drame, lui qui avait pourtant connu les exactions de l’Occupation et la barbarie de la guerre d’Algérie. Sa vie s’achevait. La vie s’en allait. Il avait la respiration entravée, les morphiniques le faisaient flotter entre la conscience et de légères hallucinations. Une aide-soignante lui avait dit le matin même qu’il était sans doute, dans son passé professionnel, un cadre, tant il semblait habitué à donner des ordres. Il rapportait cette remarque qui ne l’amusait pas vraiment, pas plus qu’elle ne le flattait. Il tentait de se souvenir de ce qui lui avait été servi au déjeuner.

La chambre était encombrée d’appareils, sur une petite table on devinait des comprimés dans des boîtes transparentes. Face à lui, sur un tableau, une date avait été inscrite au stylo-feutre : samedi 14 novembre. Ma mère lui a donné une demi-pomme qu’elle avait préalablement pelée et tranchée. La tendresse de ces êtres qui ne s’étaient jamais quittés éclatait dans ce menu geste. Nous nous sommes effacés, ma mère, mon frère et moi, mon père nous a très courtoisement remerciés de lui avoir rendu visite.

 

Samedi 28 novembre, quinze jours ont passé, je note ces lignes sur un petit carnet moleskine à la couverture bordeaux — j’ai sciemment évité le noir pour un texte qui appartiendra au versant des reliquaires et des tombeaux —, en écoutant le Requiem de Duruflé, face à deux petits tableaux qui me sont chers, un ciel nuageux de Madeleine Grenier et une croix ténébreuse de Loïc Le Groumellec. Mon père est mort le mardi 17 novembre, à la veille du cinquante-septième anniversaire de son mariage, et il repose depuis samedi dernier dans la terre du Faou, tout près de Rozoec — la ferme de ses grands-parents — et de Kerrod, la maison de ses parents, qui est aujourd’hui la mienne.

 

Notant ces lignes, dans ce moment si particulier, où l’état de deuil semble s’accorder avec l’effacement historique d’une forme d’innocence, dans un temps où il n’est plus question que de menaces et de traques, où Paris semble encore marqué par la sidération et la peur, plusieurs interrogations se font jour. Qu’est-ce qui m’autorise et me pousse à prendre la plume ? Y a-t-il quelque chose à dire de plus que cette douloureuse concordance, l’agonie et la mort d’un vieil homme perclus de souffrance et le basculement du pays et du siècle dans l’horreur abyssale ? Noter — je ne dis même pas « écrire » —, fixer quelques émotions, quelques traces, quelques vertiges, quelques lueurs aussi, telle est mon intention, dans le grand enveloppement de la tristesse et de la nuit.

 

Depuis des mois je redoutais novembre. Dès l’enfance, j’ai toujours entendu dire que la grande faucheuse s’activait en mars ou en novembre, à la suture des saisons, au sortir de l’hiver, à l’approche des mois sombres, où la nuit tombe tôt et où la tempête menace. Fatalité des rythmes climatiques ? Déterminisme immémorial ? Je ne sais. Un mystère demeure, qui a pour moi partie liée avec l’énigme primordiale de ce monde finistérien, la peur de l’Ankou, les intersignes, la porosité plus sensible avec l’Autre Monde qui a toujours saisi les peuples d’Armorique et dont Anatole Le Braz rend si justement compte dans sa Légende de la mort.

Dans un siècle rationalisé, désenchanté — au sens où il s’est vidé de tout ce qui est force d’envoûtement et acquiescement à un ailleurs qui nous dépasse —, cette crainte de novembre, mois noir — en breton miz du —, mois des morts, a de quoi surprendre. La plupart de nos contemporains sont insensibles aux saisons, à leur charnière, à cet entrebâillement mystérieux qui s’ouvre soudain sur des puissances qu’on préfère occulter ou fuir. Pour moi, cette crainte subsiste, tapie dans mes gènes et dans mes fibres. Je n’ai jamais vraiment aimé ce mois qui s’ouvre par la Toussaint — le rappel de la Grande Épreuve, de la cohorte glorieuse qui a lavé ses vêtements dans le sang de l’Agneau — et le jour des morts, les Anciens pensaient même que la frontière séparant le monde des trépassés de celui des vivants se faisait soudain moins présente, plus poreuse, et qu’un jeu de circulations s’établissait entre l’invisible et l’univers apparemment stable du réel.

DU MÊME AUTEUR

Aux Éditions Gallimard

LA RUMEUR DU SOLEIL, 1989 (Folio, no 2662).

LE DONJON DE LONVEIGH, 1991 (Folio, no 5870. Avant- propos inédit de l’auteur).

LE PASSAGE DE L’AULNE, 1993 (Folio, no 2859).

LIVRES DES GUERRIERS D’OR, 1995 (Folio, no 4182. Nouvelle édition).

LE SONGE ROYAL. Louis II de Bavière, coll. L’un et l’autre, 1996.

L’INVENTEUR DE ROYAUMES. Pour célébrer Malraux, 1996.

LES SEPT NOMS DU PEINTRE. Vies imaginaires d’Erich Sebastian Berg, 1997. Prix Médicis 1997 (Folio, no 3473).

DOUZE ANNÉES DANS L’ENFANCE DU MONDE, 1999.

STÈLES À DE GAULLE, 2000 (Folio, no 5057).

LE ROI DORT, 2001.

LES MARÉES DU FAOU, 2003 (Folio, no 4057).

APRÈS L’ÉQUINOXE, 2005.

LA CONSOLATION, 2006.

LE DÉJEUNER DES BORDS DE LOIRE, suivi de MONSIEUR GRACQ. Édition revue et augmentée, 2007 (Folio, no 4512).

FLEURS DE TEMPÊTE, 2008 (Folio, no 5443).

LE BATEAU BRUME, 2010 (Folio, no 5223).

L’INTIMITÉ DE LA RIVIÈRE, 2011.

LE PONT DES ANGES, 2012 (Folio, no 5675).

LES ANNÉES INSULAIRES, 2014 (Folio, no 6226).

PARIS INTÉRIEUR, 2015.

LE PAPE DES SURPRISES, 2015.

GÉOGRAPHIES DE LA MÉMOIRE, 2016.

Aux Éditions Gallimard Jeunesse

SUR LES TRACES DE JÉSUS (illustrations de Maurice Pommier), 2002.

Aux Éditions du Mercure de France

L’INVENTAIRE DU VITRAIL, 1983.

LES PORTES DE L’APOCALYPSE, 1984.

LE DIEU NOIR, 1987 (Folio, no 2195).

LES PROXIMITÉS ÉTERNELLES, 2000.

LE DÉJEUNER DES BORDS DE LOIRE, 2002 (Folio, no 4512).

LE DERNIER VEILLEUR DE BRETAGNE, 2009.

LE CHEMIN DES LIVRES, 2013.

Aux Éditions de La Table Ronde

JULIEN GRACQ. Fragments d’un visage scriptural, 1991.

Aux Éditions Artus

LA MAIN À PLUME, 1987.

IMMORTELS, MERLIN ET VIVIANE (dessins de Paul Dauce), 1991.

UN DONJON ET L’OCÉAN (photographies de Jean Hervoche), 1996.

L’ARCHANGE ET LE DRAGON (photographies de Bernard Galeron et de Jean-Baptiste Grison), 1996.

L’ORÉE DES FLOTS, 1997.

DES BRETAGNES TRÈS INTÉRIEURES (photographies d’Yvon Boëlle et de Jean Hervoche), 2000.

Aux Éditions Ouest-France

BROCÉLIANDE (photographies d’Yvon Boëlle), 1996.

Aux Éditions Christian Pirot

CHATEAUBRIAND À COMBOURG (photographies de Jean Hervoche), 1997.

Aux Éditions Terre de Brume

ÎLES (photographies de Jean Hervoche), 1999.

Aux Éditions Blanc Silex

CHATEAUBRIAND ET LA BRETAGNE, 2000.

Aux Éditions Berg International

LE DÉPAYSEMENT, 2002.

Aux Éditions de La Bibliothèque des Arts

BERNARD LOUÉDIN (avec Patrick Grainville et Bernard Duplessis), 2002.

Aux Éditions Pygmalion - Gérard Watelet

JÉSUS, 2002.

DÉAMBULATIONS, 2004.

DÉAMBULATIONS II, 2006.

Aux Éditions Dialogues

GUÉNOLÉ OU LE SILENCE DE L’AULNE, 2012.

SAINT PHILIPPE NÉRI. Un ludion mystique, 2014.

MA PRESQU’ÎLE (avec Matthieu Dorval), 2015.

D’ARMOR EN ARGOAT (avec Matthieu Dorval), 2016.

Aux Éditions Pierre-Guillaume de Roux

À ARGOL IL N’Y A PAS DE CHÂTEAU, 2014.

PHILIPPE LE GUILLOU

Novembre

 

« Et la mort est arrivée en plein cœur de novembre, avec la tempête, les bourrasques qui dépouillaient les arbres, avec surtout la sauvagerie qui ensanglantait Paris. Dans sa descente vers le trépas, mon père n'aura pas pu mesurer cette barbarie, le déferlement de la violence guerrière qui, au moment où son existence s’achevait, lui aurait rappelé les heures noires de son enfance, les rafles, les assassinats aveugles de supposés résistants, la pluie de bombes, la destruction de Brest.

La mort de mon père en plein mois noir, à la ligne de fracture de ce novembre historique qui dépasse largement cet événement douloureux et intime, correspond avec cette plongée dans des temps et un monde de haute incertitude. Le 13 et le 17 novembre 2015 m’ont touché comme peu de dates et d’événements auparavant. Je me sens à jamais orphelin d’une stabilité, d’une espérance définitivement perdues. »

 

Philippe Le Guillou est romancier et essayiste. Il a notamment publié Les sept noms du peintre (prix Médicis 1997), Le pont des anges (2012), Le pape des surprises (2015) et Géographies de la mémoire (2016).

Cette édition électronique du livre
Novembre de Philippe Le Guillou
a été réalisée le 05 janvier 2017
par les Éditions Gallimard.

Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage

(ISBN : 9782072696855 - Numéro d’édition : 308305).

Code sodis : N85496 - ISBN : 9782072696862.

Numéro d’édition : 308306.

Composition et réalisation de l’epub : IGS-CP.