Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 6,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Nuit blanche

De
160 pages

Préposée de guichet à la poste, Mélodie voit un homme s'approcher et lui glisser une grande enveloppe jaune, la main tremblante. Le regard qu'ils échangent agit entre eux comme une lampe à souder. Mélodie est fort impressionnée par son regard et l’importance accordée à ce pli.

Quelques pièces, un timbre, le temps de poser l’enveloppe adressée à un éditeur dans le bac des envois et l’homme a disparu.

Etonnée de sa propre audace, Mélodie dissimule la grande lettre dans son manteau en se promettant de découvrir le mystérieux contenu durant la nuit puis de la glisser dans la pile de courrier dès le lendemain.

Que va-t-elle découvrir ? Un contrat, un manuscrit, une fiction, un roman d’amour…non, un évènement si grave qu’une nuit blanche s’annonce.


Un sujet grave, la mort de son enfant, le suicide.

La quête d’un père qui endosse l’univers de son fils pour essayer de comprendre le geste. Les médicaments dans le traitement de l’acné rendus responsables de l’état dépressif des jeunes. La folie d’un père par amour pour son fils. L’amour.

Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Extrait

I
Le manuscrit


L’homme pressa le pas. Il tenait, serrée contre son pardessus, une grande enveloppe jaune qu’il se préparait à confier aux bons soins des services postaux.

Avant même de gravir le grand escalier menant au hall principal de l’élégant édifice des postes et télégraphes, l’individu, déjà, se sentait orphelin de ce manuscrit qu’il avait enfanté durant de longs mois, au fil d’une grossesse littéraire laborieuse.


Repassant mentalement le film de son roman, les images défilaient aussi vite que fut lente l’avancée de son texte. Souvent l’avait menacé le syndrome de la page blanche, torturé la crainte d’une inspiration défaillante, désolé l’imperfection de son style et découragé, par anticipation, l’indifférence tristement notoire des éditeurs.

Forçat de la langue française, prisonnier de son perfectionnisme, il avait souvent pesté contre son manque de talent, son impatience et ses crises de colère lasse. Car il entendait bien accoucher d’un texte parfait, celui dont rêve tout auteur et auquel s’attend, fort légitimement, tout lecteur.

Persuadé, toutefois, de ses futurs succès, il s’imaginait romancier adulé. Il allait être l’invité vedette des meilleures émissions littéraires et l’enfant chéri des libraires. Le poids de sa future notoriété, d’ores et déjà, lui pesait. À la perspective de devoir signer de nombreux autographes et de faire le joli cœur auprès de la presse, il se sentit soudain pris du vertige de l’alpiniste qui a oublié d’emmener son piolet.

Un klaxon de voiture le ramena à la réalité d’une vie agréablement médiocre et dont il avait accepté les inévitables méandres ponctués de tracas, de déceptions, de contraintes et de devoirs qui avaient trouvé leur contrepartie naturelle dans les petits bonheurs de l’existence.

L’immeuble des postes et télégraphes émerge, tel une grosse meringue, au-dessus des toits ruisselants. Plus bas, l’automne déverse généreusement son crachin sur l’incontournable population de parapluies, de grippes, de vaccins inutiles et de visages moroses.

Le service postal assure le lien essentiel entre les auteurs et leurs futurs lecteurs par le biais de ces bienfaiteurs de la littérature que sont les éditeurs. Fort de cette conscience, l’homme se sentit soudain impatient de se défaire de son document, de s’en libérer une fois pour toutes en le confiant à l’employé de guichet que le destin aura désigné, mettant ainsi un terme à ce long travail d’écriture qu’il était surpris d’avoir mené à terme car, habituellement, il ne terminait pas ce qu’il entreprenait par peur, sans doute, d’être confronté au succès. Il prenait ainsi congé de son texte avec le sentiment coupable qui frappe la mère indigne lorsque, sur le parvis de la cathédrale la plus proche, elle abandonne son nouveau-né.


Il était parvenu, comme à regrets, au pied de l’imposant bâtiment hébergeant les services postaux. Il retint son souffle puis, d’un bond, gravit les degrés de l’escalier de pierre, ultime envolée vers la grande illusion littéraire.

Le romantisme, grand organisateur des rencontres les plus inattendues et ange gardien des rescapés du cœur, guida les pas de l’homme au manuscrit vers le bon guichet, celui derrière lequel somnolait la préposée Mélodie dont le prénom la prédisposait au désenchantement.

Mélodie n’était pas, de son plein gré, entrée au service des postes et télégraphes. Née de bonne souche, promenée dans la soie de son berceau, son enfance s’apparentait à une croisière en trois-mâts qu’aurait délicatement poussé une douce brise sur une mer d’huile. Abritée des vicissitudes, heurts et cahots de l’existence auxquels l’homme de la rue ne saurait se soustraire, protégée à l’extrême par ses géniteurs bienveillants, elle avait coulé une adolescence heureuse dans la propriété parentale que sillonnait une belle allée aussi droite que furent tortueux les nombreux chemins de traverse qui l’amenèrent à devenir guichetière.

Elle croyait le monde à l’image des trop nombreux contes de fée qu’elle avait dévorés. Sa vision d’une société idéale n’était qu’un miroir aux alouettes dont les multiples facettes lui renvoyaient le reflet d’une princesse privée de prince, prisonnière de son romantisme exacerbé, de ses utopies et de ses chimères.

Ainsi équipée de ses seuls rêves, son entrée dans l’univers des adultes se déroula dans le fracas de la pire désillusion.

Avec pour tout bagage sa naïveté et pour toute arme son sourire irrésistible, elle crut bon, adolescente, d’épouser le pire des hobereaux avant même d’avoir achevé sa scolarité. Ceci eut pour résultat, quelques mouchoirs plus tard, d’achever de tristesse ses parents, au demeurant fort malades et de se retrouver à la fois orpheline et mère célibataire au moment même où elle atteignait l’âge de raison, ce qui lui évita la mise sous tutelle. Atteinte d’un souffle au cœur, sa fillette mourut alors que son regard venait de se poser sur le monde de larmes auquel Mélodie semblait destinée.

Bien au chaud dans sa laine, cloîtrée dans la tiédeur du manoir familial, Mélodie suivait d’un regard distrait les allées et venues du personnel de maison qui disposait, empressé, sur les ordres d’un majordome d’opérette, les tables et chaises installées sous la grande tente, montée à même la pelouse et destinée à héberger les nombreux invités attendus lors de la célébration de son mariage. La robe de mariée, immaculée comme l’était alors l’âme pure de celle qui se destinait à épouser, sans amour, l’homme de tous ses maux, était étalée sur un fauteuil et ressemblait davantage à un linceul qu’à un habit de fête.

À travers la vitre blindée de son guichet, bien que sa mise fut toujours élégante et sa coiffure parfaite, Mélodie ressemblait à une naufragée de la vie. Le regard fixe, elle semblait visionner, sur un écran visible d’elle seule, le film de son existence. Tel un personnage sorti tout droit d’un roman de Maupassant, elle semblait appartenir à un siècle suranné et posait sur le monde qui l’entourait le regard désabusé de celle qui ne croit plus au bonheur. Cela n’empêchait pas ses yeux sombres d’étinceler dès que la moindre lueur d’espoir se présentait sous la forme métaphorique d’un arc-en-ciel matinal ou d’un signe bienveillant de la nature. Son cœur, alors, battait la chamade sans qu’elle ne puisse se l’expliquer.