Nuits blanches en Afrique noire

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Ces nouvelles et récits sont le témoignage d’événements vécus au cours de longs séjours en Afrique noire pendant la période post coloniale. C’est à la fois l’Afrique centrale profonde qui est dépeinte ici avec ses croyances ancestrales toujours ancrées dans la mémoire collective et l’Afrique occidentale des villes, avec ses magiciens à l’imagination fertile. Le lecteur y rencontrera tour à tour sorciers, esprits de la nuit, multiplicateurs de billets, faiseurs de pluie, hommes-lions et bien d’autres personnages étranges et étonnants. Étonnant aussi de constater que certains éléments du livre conservent encore aujourd’hui toute leur actualité…


Sylvie Macquet est à ce jour auteur de quatorze ouvrages, dont une trilogie, Rencontres et Destinées, deux recueils de poésie, Poussières d’Ecume et Rêves Errances, ainsi que la série des Célestin, contes pour petits et grands. Elle vient d’obtenir le trophée Charles Perrault et le Prix Heredia du Centre européen pour la promotion des Arts et des Lettres, les médailles d’or du roman et de la nouvelle de la ville de Toulouse et de Nantes pour ses divers écrits. La plupart des nouvelles de Nuits blanches en Afrique noire ont reçu le premier prix de prose du Genêt d’Or de Perpignan.
Publié le : samedi 19 septembre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782952184281
Nombre de pages : 150
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L’ombre coupée Monsieur Ribault roulait à vive allure sur le ruban de latérite, couleur brique, qui se déroulait de façon rectiligne au milieu de la savane. Il fonçait sans ralentir en laissant derrière lui un nuage de poussière rouge. La vitesse permettait dǯéviter les vi-brations causées par les nombreuses rides transversales qui faisaient ressembler la piste à une véritable tôle ondulée. Les seuls moments o‘ les véhicules devaient impérativement ra-lentir étaient lors de la traversée des ponts, faits de poutres de rônier arrondis qui, malgré leur résistance aux termites, fi-nissaient par pourrir et se casser en faisant apparaître des trous béants qui constituaient de véritables pièges. Monsieur Ribault avait ainsi pris goût à conduire très vite le véhicule flambant neuf que son entreprise avait mis à sa dispo-sition, même si, à son arrivée dans le pays, on lǯavait particulière-ment mis en garde sur la conduite sur les pistes. Elles concer-naient tout particulièrement les risques encourus si, par malheur, un automobiliste renversait une ou plusieurs personnes, et a fortiori des enfants. La loi du talion sǯappliquait alors, quels que soient les responsables de lǯaccident. Il valait mieux fuir le plus rapidement possible sans chercher à secourir la victime pour éviter le lynchage du conducteur et, lorsque cela était possible, du nombre de passagers égal à celui du nombre de victimes.
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Peu de temps avant lǯarrivée de monsieur Ribault, un chauf-feur tchadien, accompagné dǯun coopérant français qui travaillait pour une organisation non gouvernementale, avait dû préci-piter son pick-up dans un marigot pour éviter un pont cassé au détour dǯun virage. Dans sa lancée incontrôlée, le véhicule avait heurté plusieurs enfants qui se baignaient près de ses berges. Le chauffeur, dont la porte sǯétait bloquée dans lǯaccident, nǯavait pas pu sortir de son véhicule et avait été massacré à coups de coupe-coupe par des villageois avides de vengeance. Le passager, qui avait eu la chance de pouvoir sǯextraire du véhicule, sǯétait échappé en courant à travers la savane couverte dǯépineux et de grandes herbes éléphants très coupantes. Une meute de paysans déchaînés et aveuglés par la colère, se mit à sa poursuite et le traquèrent sans relâche sur une distance de plusieurs kilomètres. Comme il connaissait bien la région, le Français réussit à leur échapper et parvint à rejoindre un poste de gendarmerie, le visage couvert de sang et la peau arrachée par les épines quǯil avait fini par ignorer dans sa course folle pour la vie. Il se mit sous la protection des gendarmes qui lǯéva-cuèrent vers la ville la plus proche. Sǯil avait eu la malchance de se trouver dans un village plus isolé, personne nǯaurait pu le sauver. Les traversées de villages constituaient aussi un grand danger à cause dǯune croyance locale assez curieuse. Les autochtones étaient persuadés que si un véhicule coupait lǯombre dǯune per-sonne atteinte dǯun mal ou se croyant victime dǯune malédiction, ce mal ou cette malédiction serait emportée par lǯautomobiliste ou ses passagers. Les habitants, et tout particulièrement les enfants, traversaient ainsi parfois la piste en courant très vite devant une voiture, afin que celle-ci roule sur leur ombre, pro-jetée derrière eux.
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Mais, progressivement, au fil de ses sorties en brousse, monsieur Ribault avait fini par relâcher son attention et par oublier les multiples recommandations quǯon lui avait énu-mérées. Ce jour-là, il était parti en mission à deux cents kilo-mètres de son entreprise. Le soleil était au zénith et il faisait particulièrement chaud. Il vit devant lui un taxi-brousse qui semblait flotter dans un halo de poussière. En se rapprochant, il distingua sur la plate-forme arrière, six ou sept hommes agglu-tinés autour dǯun tas de sacs posés en vrac, des sacs de mil vraisemblablement. Ils sǯaccrochaient aux arceaux de support de la bâche qui avait disparu depuis longtemps avec la rareté des pluies. Il était préférable quǯaucun obstacle nǯoblige le vé-hicule à dévier de sa trajectoire car les accotements de la piste étaient couverts de sable fin propices à lǯensablement. La vétusté des freins des taxis-brousse, dont lǯâge dépassait souvent vingt ans, rendait aussi précaire toute tentative de freinage précipité. Cǯest pourquoi ces autocars africains étaient équipés dǯun énorme pare-bête car il nǯétait pas rare quǯune antilope, un cabri ou tout autre animal traverse rapidement la piste et vienne heurter le véhicule en pleine course. Un choc brutal se produisait alors mais le conducteur restait imperturbable sans broncher ni dévier de sa route et surtout sans relâcher sa vi-tesse. Monsieur Ribault chercha à doubler le taxi-brousse mais il sǯagissait toujours dǯune opération risquée. Il fallait, en effet, traverser lǯénorme nuage de poussière rouge très opaque et, durant quelques secondes, maintenir le véhicule sur la piste en aveugle. Après un long moment de réflexion et plusieurs tenta-tives avortées, le Français pénétra de nouveau dans cet épais brouillard qui semblait lǯengloutir complètement. Mais il dut renoncer une nouvelle fois car le taxi-brousse fit brusquement un écart. Le conducteur dut freiner tout en restant sur le côté
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gauche de la piste. Bien lui en prit ! Il avait ainsi évité une termitière, dressée au milieu de la tôle ondulée. Aussi dure que du béton, il nǯétait pas question de la heurter. Monsieur Ribault était très énervé. La chaleur, lǯagacement, il se décida de nou-veau à doubler le taxi-brousse et cet ultime essai se révéla pro-ductif. La piste devant lui nǯappartenait plus quǯà lui et il reprit sa vitesse. Il devait aussi rattraper le temps perdu à cause de cet imprévu. Les kilomètres sǯégrenaient et les villages se succé-daient. Soudain, alors quǯil en traversait un à grande vitesse, il vit surgir sur la gauche, en lǯespace dǯun éclair, et sans pouvoir lǯéviter, un jeune garçon dǯune dizaine dǯannées. Un choc sourd se fit entendre, amorti par la suspension. Monsieur Ribault resta interdit. Il venait de heurter un enfant ! Il freina brusquement et allait sǯarrêter lorsquǯil repensa aux mises en garde qui lui avaient été faites. Tout lui revint en mémoire. Le soleil à la droite de la piste, lǯenfant venant de la gauche, son ombre se projetant derrière lui et ainsi recoupée par le véhicule. Le conducteur, interloqué, réalisa très vite quǯil devait fuir au plus tôt. Il entendit déjà les cris des femmes et des hommes qui sur-gissaient de tout côté. Il appuya alors brutalement sur lǯaccélé-rateur et lǯauto bondit en avant. Il évita de justesse dǯautres enfants et partit en trombe sur la piste. Son véhicule performant lǯavait sauvé dǯune mort certaine. Quand il arriva à lǯusine de Léré, située à environ cent cin-quante kilomètres du lieu de lǯaccident, il raconta dans les moindres détails à ses collègues ce qui lui était arrivé. Volubile, il cherchait sans doute à exorciser sa peur et à déculpabiliser. Il nǯavait pas pu lǯéviter, cet enfant ! Pouvait-on lui reprocher lǯaccident ? Certes, il allait vite mais le jeune garçon sǯétait lit-téralement jeté sous sa voiture ! Et, de la peur et du sentiment de culpabilité naquirent bientôt la colère. Traverser une route
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de manière à faire couper son ombre par un véhicule ? Com-ment pouvait-on croire à des choses pareilles ? Ce nǯétait pas de sa faute à lui si de telles pratiques, aussi absurdes que dange-reuses, existaient ! La plupart de ses collègues reconnurent quǯil avait eu raison de fuir et surtout beaucoup de chance. Les employés tchadiens, qui avaient également écouté le récit, res-tèrent, quant à eux, plus réservés. Silencieux, ils regagnèrent leur poste de travail, en hochant la tête. – Quǯest-ce que cela signifie ? hurla presque le Français. Vous avez vu leur réaction ? Quǯest-ce qui peut bien mǯarriver maintenant ? Les mois passèrent et si monsieur Ribault repensait encore à lǯaccident, le souvenir commençait à sǯestomper. La vie avait repris son cours mais il évitait les déplacements. Lorsquǯil de-vait se rendre en brousse, il roulait moins vite et restait très vigilant. Et, à la fin de sa mission, il rentra en France. Cǯest alors que très curieusement, le souvenir de cet enfant projeté sur le bord de la piste, quǯil croyait éteint, se ralluma dans sa conscience. Le feu du remords le consumait, jour après jour et la nuit, les cauchemars peuplaient son repos. Bientôt, il ne dormit plus ou plus exactement, il commença à faire des cauchemars et ne parvenait plus à trouver le sommeil. Il revivait sans cesse le moment du choc et voyait surgir des sorciers couverts de masque grimaçant autour de lui. Était-ce le remords dǯavoir tué cet enfant ou la malédiction quǯil avait emportée avec lui avec lǯombre que son véhicule avait coupée ? Il ne savait le dire. Lǯétat mental de monsieur Ribault sǯaggravait de jour en jour. Il consulta un médecin qui ne trouva aucun symptôme si ce nǯest celui dǯune profonde dépression.
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