NUITS CLOSES

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Une plongée fascinante dans la nuit "Parihsienne" - nuit durant laquelle le lecteur sera amené à suivre les tribulations d'un jeune homme et d'une jeune femme à travers une immense et mystérieuse cité d'ombres et de lumières en proie à une menace invisible que ses habitants nomment "Insurgés". Rencontres singulières, situations cocasses ou angoissantes, leur voyage sera semé d’une multitude d’embuches jusqu'au dénouement final.
"Nuits Closes" est le premier roman de Syd Vesper, jeune écrivain français également auteur de "Spritz Without Citron" et "Ogres".
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Publié le : mercredi 9 juillet 2014
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jour. Son expression passa subitement de la colère à la surprise totale lorsqu'elle vit émerger du sol une petite trappe en bois. — Ne me dites pas que... L'homme acquiesça avec une pointe d’orgueil non dissimulée. — Vous pouvez m’croire lorsque j’vous dis que celle-ci j’suis un des derniers vivants à en connaître l’existence ! La Fille se tourna vers le Garçon avec une pointe d’effroi. — Il n’est pas question que j'aille là-dessous ce soir. — La question ne se pose justement pas. — Je suis claustrophobe, reprit-elle en ignorant sa remarque. — Dommage... Elle lui jeta un regard blessé. — Je te remercie. L’Inconnu qui prenait un plaisir visible à écouter la conversation s’appuya sur un rebord, comme un simple spectateur, attendant de voir la manière dont notre héros allait se sortir de cette situation. — D’accord, nous ferons comme tu le souhaites, lâcha-t-il finalement. Quel est ton choix ? Les Insurgés à la surface ou les rats au sous-sol ? — Parce qu'il y a des rats ! S'exclama-t-elle. Il sourit mais l'on vit leur guide lui adresser par dessus son épaule un « non » de la tête. Il lui tendit ensuite une seconde lampe torche. — Vérifie-la chef. Ce dernier l'alluma puis l'éteignit aussitôt : — Il faut que l’on se décide vite. « Ils » ne vont sans doute pas tarder à revenir. Le vieil homme acquiesça et tous deux firent alors face à notre héroïne. A leurs pieds la mystérieuse trappe salie par les affres du temps semblait leur sourire comme affamée par le poids des années et n'attendant que de pouvoir les engloutir * Les ténèbres absolues s'étaient de nouveau refermées sur l'endroit. On avait cru entendre une légère aspiration à peine plus haute qu'un murmure et proche de celle d'une porte que l'on referme. L'obscurité totale est une sensation précieuse et rare sont les personnes à en faire l'expérience. Le soir lorsque l’on s’endort, il se trouve toujours une source de lumière à laquelle se raccrocher, une sorte de repère pour ne point se perdre. Il fait alors sombre certes, mais le noir n'y est jamais complet et l’on se prémunit de cette peur planant sur le monde depuis la nuit des temps. Celle du vide. Ici, sous les strates rocheuses et la terre qui enlisaient ce monde étrange, un voile d'une totale opacité s’était abattu. Au fur et à mesure que l'on s'y aventure, les galeries déclinent jusqu’à nous aveugler. L'odeur de la pierre se grave peu à peu dans notre esprit, et l’on croit bientôt n'avoir jamais rien connu d'autre. La vue s'en va, les amis se fondent dans les ténèbres. Les idées s'évadent elles aussi et en arpentent éternellement les étroits corridors. Leur fermentation engraisse un sol stérile. Celui de ce labyrinthe incrusté entre les racines de l'immense Cité. Condamnant ses hôtes à ne plus se fier qu'à leurs oreilles puisque ne pouvant rien voir de leurs propres yeux, les souterrains s'insinuent dans l’âme et l’assèche. Le temps passe et s'écoule toujours mais l’on en trouve plus la signification.
Enfin l’on finit par croire toute rumeur psalmodiée par les souterrains et se demander si eux aussi ont-ils jamais été là. Parfois, avec un peu de chance, on se réveille. * Faiblement, au loin, nous apparut une douce lueur. Elle dansait au milieu des ténèbres comme une infime particule lumineuse en quête d’ombres à élucider. On la vit se rapprocher avec une assurance tout à fait inattendue, seule parmi les roches muettes et menaçantes qui l’encerclaient de part et d’autre. Une deuxième ne tarda à faire son apparition, un peu en retrait. Tout autour se dévoilèrent les pans d’un long souterrain exigu. Ses ténèbres, peu à peu éventées par les éclats jumeaux, révélèrent parmi d’autres certains de ses secrets jusque là soigneusement dissimulés sous un manteau obscurantiste. « Pas mal n’est-ce pas ? » Cette voix nous parut familière. On parvint à distinguer sous l’éclat des torches, les visages de nos deux héros ainsi que du réparateur de réverbères rencontré à la surface. Ils approuvèrent, sincèrement impressionnés. Autour d'eux défilaient à n’en point douter d'infinis corridors maintes fois centenaires mais pourtant trop étroits pour permettre à trois âmes d’y passer de front. — J'ai collé une p’tite «diff’» sur la lentille, ajouta le vieil homme en désignant sa lampe avec fierté. On y voit mieux ainsi. La Fille fronça les sourcils. — Une «diff’» ? Qu'est ce que c'est que ça au juste ? Mais une seconde d’absence, employée dans l’examen d’une étrange sculpture taillée à même un bloc de pierre qui devait servir de colonne, fit qu’il ne l’entendit point. Elle représentait à n’en pas douter la tête d’une sorte de bouc et stupéfié dans la roche, les traits de l’animal avaient pris quelque chose d’un caractère malveillant. Leur guide ne la quitta point des yeux jusqu’à ce qu’elle s’y substitue d’elle-même, retournant aux ténèbres dont on l’avait fait jaillir. Le faisceau de sa torche reprit le sens de la marche et il se pencha vers la jeune femme en tendant l'oreille. — Pardon Mademoiselle, vous disiez ? A leur droite on vit passer une plaque portant l'inscription: «Avenue». Le reste n’était plus lisible. Les lettres manquantes s’étaient émiettées. — Je me demandais ce qu'était une «diff’». — Oh ! Et ben c’est un genre de p’tit calque que l'on place d’vant les éclairages C’très utilisé dans l’cinéma. Ca permet d’rendre la lumière moins dure. — Vraiment ? Le Vieil Homme orienta la torche dans sa direction. — R’gardez vous-même ! Ca fait pas mal ! Par réflexe, la jeune femme se protégea de la main et quelle fut donc sa surprise de ne pas être éblouie. Le Garçon fit de même avec la sienne mais la retira de suite en se frottant les paupières. ... Je n'en ai pas mis sur celle-ci, précisa leur guide avec gêne. — Apparemment, répliqua-t-il, la grimace aux lèvres. — Mais... (On le vit fouiller dans ses poches et en sortir un genre de petite rondelle en plastique) ... Si vous v’lez j'ai bricolé queq’chose, dit-il en lui tendant le mystérieux objet. Le Garçon s’en saisit et l'examina avec un intérêt relatif. Il suivit ensuite le regard de son interlocuteur qui lui indiquait la lampe et s’appliqua à la coller sur la lentille. « Oh ! » S’exclama la Fille.
Le faisceau venait en effet de virer au rouge. La lumière se répandit aux parois rocheuses et le tunnel se couvrit d’une teinte écarlate qui vue le contexte ne le rendit qu’un peu plus inquiétant encore. — Une « gélat’ ». Expliqua l’Inconnu avec une pointe de fierté. Le jeune homme agita un peu la lampe, faisant jouer de son éclat sur la pierre d’un air dubitatif. ... Ou « gélatine » si vous préférez. Un rire jovial vint à conclure cette phrase et le vieil homme fit volte-face pour reprendre la marche.  Les deux lampes torches, toujours plus en avant, fendaient les ténèbres avec une certaine audace dans leurs illuminations. On voyait parfois leurs faisceaux mettre à jour d’étranges scintillements sur les parois. — Qu'est-ce que c'est ? Demanda la Fille en remarquant l'un de ces éclats. Leur guide y jeta un bref coup d’œil et s’en désintéressa presque aussitôt. — Ces p’tites choses qui brillent dans les murs ? J’en sais trop rien... — Peut être de l'or ? Suggéra le Garçon avec une expression avide qui fit rire notre héroïne. — P’têtre bien, répondit simplement le vieil homme. Encore qu’je miserais plutôt sur une histoire d’eau qui a coulé. — D’érosion ? — Oui, ou quelqu’chose dans l’même genre. Les deux jeunes gens acquiescèrent et cette réponse parut leur suffire. Il est inutile de préciser que dans un cas comme dans l’autre il s’agissait de sottises de premier choix. Le petit groupe atteignit bientôt le terme de cet étroit corridor qui serpentait à travers la roche aussi nettement qu’un boyau pavé à la surface. Ils débouchèrent alors sur une immense carrière. L'homme y pénétra le premier par l'étroit passage qui en gardait l'accès, il fut suivi du Garçon, puis de la Fille. Leurs torches balayèrent l'endroit. Un grand nombre de piliers de calcaire s’y trouvaient, soutenant la voute du bout de leurs membres écrasées par le fardeau. — C'est immense ici ; regardez toutes ces formations rocheuses ! S’exclama la jeune femme, ébahie. Leur guide l’approuva avec un étrange sourire. — Soyez heureuse qu'il y en ait tant Mam’selle... Si tel n'était point le cas, les centaines d’tonnes d’cailloux qui dorment paisiblement au d’ssus de nos carafes nous tomberaient d’sus sans même crier gare. — Vous plaisantez ? Reprit-elle d’une voix stupéfiée et inquiète à la fois. — Au contraire : c’très sérieux. J’vous raconte pas d’histoires. Savez-vous qu’il suffirait d’ôter un seul d’ses piliers pour déclencher un éboulement ? Elle écarquilla les yeux et visiblement satisfait de l’effet produit, l’Inconnu poursuivit : … Imaginez donc c’qui pourrait advenir si on les r’tirait tous ? — Tout le pâté d’immeubles s’effondrerait ? — Vous avez l’imagination ben modeste. Notre héroïne ôta vivement sa main de l’une des formations rocheuses et s’en éloigna prudemment comme par crainte que le moindre son, la moindre perturbation ne provoque leur rupture. — Vous voulez dire que… Le guide plaça son large index usé par le travail contre ses lèvres en désignant la voûte rocheuse de l’autre main. Nos deux jeunes gens l’observèrent avec stupéfaction reprendre la marche pour s’éloigner d’un pas flânant. Ils échangèrent un regard qui s’unit pour s’élever jusqu’à l’immense coupole de pierres dominant les lieux. Une décharge d’angoisse traversa leurs pupilles et ils s’empressèrent de le rejoindre.
 La traversée se poursuivit, au milieu de ce décor irréel que le temps semblait avoir abandonné. La Fille se tenait à côté du Garçon qui, visiblement aussi émerveillé, en éclairait chaque recoin du faisceau de sa torche. Des ombres étranges se projetaient sur la paroi et sa surface irrégulière ciselait en formes menaçantes leurs manteaux de ténèbres. La lueur rouge donnait aux pierres une texture sanguinolente il n’était point rare de surprendre à la vue de certaines d’entre elles un léger à-coup de surprise dans les gestes de la jeune femme. L'Inconnu laissa échapper un rire sonore. — Haha ! On aurait d’quoi éclairer un film avec tout ça, pas vrai les enfants ? Vous aimez l’cinoche ? Nos deux héros haussèrent les épaules en échangeant un bref coup d'œil. — Tout dépend quel genre de films. — Moi j’me fiche pas mal que ce soit d’la guerre, du policier ou des histoires d'amour. Tant que la lumière est belle... Il s'avança d’un pas ou deux pas et posa sa main contre l'une des parois rocheuses en l’illuminant avec sa torche. ... Remarquez ça n’a rien d’étonnant pour quelqu'un qui rêve de les éclairer... » — Vous voulez photographier pour le cinéma ? — J’vous l'avais pas dit ? Ils secouèrent mollement la tête. Le vieil homme s’approcha d’un pilier de calcaire et fit mine de s’y intéresser. ... « Station Ezèrol »… Cela vous marque une vie, et ça vous change un destin... C’est inspiré d’un conte populaire le saviez-vous ? Si vous aviez pu voir cette lumière... » Mais il surprit sans doute à la surface de leurs iris les reflets de l'ignorance comme on le vit sourire avec mélancolie. ... Mais pour sûr que vous n’avez pu connaître cela. C'était à l'époque où l'on voyait encore des films en salle. » Le petit groupe ne tarda à atteindre l’autre extrémité de la carrière. Là se trouvait un étroit corridor assez pentu et qui s'enfonçait dans l’ombre. Ils descendirent avec précaution jusqu'à atteindre son embouchure, elle s’ouvrait sur une longue galerie plongeant un peu plus encore dans les ténèbres par le biais d’une fente à l’aspect d’éraflure dans la paroi. L'homme se pencha et éclaira brièvement l'intérieur de sa torche. — Et vous avez... travaillé sur... films ? Demanda le Garçon dont les mots furent en partie recouverts par une coulée de pierres. — J’vérifie toujours, on sait jamais, plaisanta-t-il avant de s'engager dans le sombre passage. On peut toujours avoir des surprises... Il n’avait apparemment pas entendu sa question. Nos deux héros échangèrent un coup d'œil puis la Fille haussa les épaules et le suivit. Le Garçon s’attarda un peu en arrière et observa quelques instants les fragments de roches qui venaient de rouler à ses pieds en une multitude de pierrailles. Il fronça les sourcils puis s'engagea à son tour dans l’étroit passage. * « Autrefois c'tait un r’paire pour tous les reclus vivant au banc de la société, les brigands, les rodeurs, tous vivaient ou se réfugiaient dans ces galeries. L'air y est sec et sain, la température est bonne. On disait qu’les aliments se conservaient aussi bien sinon mieux qu'à la surface. Au bout d'un temps, certains perdirent même l'envie d’y r’monter, ils se contentaient de paraître à la lumière de la lune pour exécuter toutes leurs basses besognes. Comment les choses s’sont mises en place et comment la vie s’est-elle organisée ? Ya personne pour le dire. Personne sait par qui et à quel
moment la graine de c’monde souterrain a été plantée… Tout ce qu’on sait c’est comment l’histoire est parvenue à sa fin : fauchée à même la tige comme qui dirait. Oh c’t’une façon de parler évidemment parc’que ce « monde », et ben il devait pas être joli joli et il a jamais dépassé le stade de la germination... Ah ! J’aime beaucoup c’t’image voyez : tige, germination. Ce sont pas de mots à moi vous vous en doutez, je les ai lus dans un livre sur le sujet. Non, tout c’qu’on sait juste c’est qu'à un moment ou un aut’ pour des raisons inexpliqués, nombre d’habitants d’ces souterrains ont été pris d’un mal étrange. Même que certains d’entre eux… » (Leur guide s’interrompit et toussota faiblement. On le vit essuyer la lentille de sa torche avec un pan de sa salopette). —… « Certains d’entre eux» ? Reprit la jeune femme pour l’encourager à poursuivre. Il lui jeta un regard en coin et finit par hausser les épaules. — Et ben ils ont perdu la boule. — Vraiment ? — Oui, la démence les a frappés. — Et quel était ce « mal étrange » ? — Ca ma p’tite Demoiselle on n’en sait rien. On peut seulement supposer que l’étroitesse des lieux et les ténèbres ont dû finir par déclencher chez eux une sorte de clau… claust… — Claustrophobie ? — Si fait, c’est p’têtre ben ça : une sorte d’claustrophobie. Et nul doute pour ma part que c’est ce qui les a conduits à la tragédie. J’ai lu un livre sur le sujet comme j’vous l’ai dit. — A la « tragédie » ? Répéta notre héroïne avec un froncement de sourcil. — Au massacre oui. — Vous n’êtes pas sérieux ! — … Bon certes j’vous accorde que ça n’avait pas grand-chose d’une tragédie, ces gens l’avaient mérité si vous voulez mon avis… — Non je veux dire : c’est horrible ! — J’vous raconte pas d’histoires, c’est l’une de ces chroniques un peu malpropres qui circulent au sujet d’cette ville… On la vit poser le plat de la main contre son front. Elle n’avait quitté leur guide des yeux pendant ces dernières secondes et était à présent blême. — Mais rassurez-vous, reprit-il à la vue de son expression défaite. C’était y’a ben longtemps. Et comme j’vous l’ai dit ils l’avaient bien cherché. Pour vivre sous terre, coupé du monde ça d’vait pas être tous des enfants de chœur. Dans c’livre que j’ai lu ils disaient même que c’était pour la plupart des tueurs, violeurs et autres criminels d’la pire espèce. Pas des bonhommes tirés d’un conte, de vrais méchants. Les moins dangereux c’étaient des malandrins en fuite vous voyez l’ardoise ? C’est dire la répugnante population qui pouvait s’y terrer. — Ils vivaient en société ? S’étonna le Garçon. — Le mal a sa propre notion de la tolérance… Tenez encore un truc qu’ils disaient dans le livre. La Fille entrouvrit les lèvres mais celui-ci la coupa sans même s’en rendre compte : …Parmi les « communautés » - si l’on peut dire - qui n’avaient pas été frappées par l’massacre, une bonne partie s’enfoncèrent le plus qu’elles purent vers l’intérieur des souterrains. Elles craignaient p’têtre qu’il y ait encore des résidus d’folie parmi les pierres ou de sinistres malédictions gravées dans la roche. » — Et ensuite ? L’interrogea-t-il. (Sa voix, volontairement nonchalante ne parvenait à masquer l’intérêt qu’il avait pris depuis quelques minutes pour la discussion). — Ensuite ? Demanda l’Inconnu. — Après le massacre et les migrations. — Oh ! Et ben l’on décida d’bloquer tous les accès des souterrains afin qu’le danger ne s’répande point à la surface…
— Vous voulez dire qu’on les a enfermés à l’intérieur ? — Si l’on peut dire. — Mais qui cela « on » ? — Et ben la rumeur du massacre était venue malgré les dispositions prises par l’gouvernement de l’époque aux oreilles du peuple. Et l’idée qu’une « maladie indéterminée » puisse envahir la ville ne devait point être au goût d’tout le monde si vous voyez c’que j’veux dire… On vit le regard de la Fille s’affaisser au sol. … Cela d’vait être en tout cas l’avis de quelqu’un très haut placé puisque l’ordre d’condamner les souterrains n’pouvait être donné qu’par une personne drôlement puissante... P’têtre même que c’était l’Vagabond lui-même qui sait ? Bref, c’est c’que le peuple voulait et c’est c’qui a été fait et personne n'y a r’mit les pieds pendant longtemps. Il a fallu des dizaines d’années avant que l’on ne ré-ouvre les accès et qu’des groupes à la surface n’y redescendent. Le vieil homme s’interrompit pour déglutir. … Mais l’temps avait fait son office… il suivait donc ben son cours même là-dessous et les os des derniers habitants d’ce lieu funeste avaient fini par rejoindre ceux des cryptes et des ossuaires. Nos deux héros suivirent le faisceau de sa torche qui vint brièvement éclairer l’un des recoins de la galerie. On crut y voir l’espace d’une seconde - c'est-à-dire le temps qu’il n’en retire la lampe - une pile d’ossements. La Fille prit le bras du jeune homme et continua d’avancer. — Plus tard, pendant la Guerre Noire, reprit leur guide. On utilisa ces souterrains pour faire passer en douce des marchandises, des armes et tout un tas d’autres trucs au nez de l'ennemi. Ca c’est mon grand père qui me l’a raconté. — J’était pourtant sûr d’avoir lu qu’en clore toutes les entrées avait été l’une des premières actions de l’occupant, s’étonna le Garçon. Un sourire déborda sur les lèvres de son interlocuteur. — Ben il convient de se demander qui t’nait la plume de vot’livre et que représentait pour lui ce « tous ». L’ennemi avait certes condamné de nombreux accès, mais jamais que ceux dont il était au fait de l’existence. Cela fait une sacrée marge ne trouvez-vous pas ? Il haussa les épaules. — Mais pourquoi cet endroit ? — Car partout où l’on souhaite aller dans c’te ville, les souterrains peuvent nous conduire. — Et maintenant nous nous dissimulons à l’intérieur, murmura-t-il d’un ton amer. A ces mots, la Fille eut un léger sursaut et abandonna le fil de ses réflexions pour protester : — On ne se cache pas ! — Excuse-moi. « Nous empruntons un petit détour ». — Tout à fait. — Puis c’est un choix tu as raison. — Absolument ! Nous en avons décidé ainsi. Il se rapprocha de l’Inconnu qui marchait plusieurs mètres devant eux. — Combien de temps pensez-vous que cela va prendre pour traverser ? — Moins d’une heure si tout se passe comme prévu. La réponse était venue de suite, comme s’il s’était déjà préparé à la question. La jeune femme fronça les sourcils. — Et sinon ? L’homme se contenta de lui jeter un coup d’œil énigmatique qui dissimulait sans doute des craintes sous-jacentes, encore que ça ne soit qu’une interprétation parmi d’autres. C’est après avoir franchi un brusque virage à gauche que soudain, sans prévenir, un éclat de lumière vint à illuminer très brièvement toute la galerie. On aperçut un étrange objet scintiller loin au devant puis disparaître aussitôt. Nos deux héros clignèrent des yeux, se croyant sans doute victime d’une
illusion mais le regard stupéfié qu’ils échangèrent ensuite parut les convaincre du contraire. Leur guide laissa entrevoir un léger à coup dans sa démarche mais ce fut du reste le seul signe extérieur de sa surprise. Il examina sa torche, hésita un court instant et réorienta le faisceau devant lui. Sa puissante lumière fendit les ténèbres jusqu’à éclairer un étroit passage pratiqué dans la roche et qui se dressait à une cinquantaine de mètres. Il l’orienta de sorte à éventer les nappes obscures qui croupissaient à l’intérieur. Le même éclat reparut et se teint, immobile. Le petit groupe s’était entre temps figé. Le vieil homme éteignit sa lampe. Le scintillement s’en alla. Il la ralluma. Le scintillement revint. Le Garçon se plaça devant la jeune femme et braqua le faisceau de sa propre lampe sur l’étroit passage. On vit alors comme une batterie de rayons émerger de la fente et ciseler les ténèbres de leur éclat rouge sanguin. Ils eurent un mouvement de recul. — Qu’est-ce que c’est ? Murmura-t-elle à l’adresse de leur guide. Il haussa les épaules. — Allons voir. — Ce n’est pas dangereux n’est-ce pas ? Nouvel haussement d’épaules. Ils s’avancèrent d’un pas alerte tandis que les rayons tournoyaient dans un étrange mouvement gyroscopique à chacun de leurs pas. L’Inconnu franchit le premier l’étroite ouverture et s’empressa d’en inonder l’intérieur à la lumière de sa torche. C’était une caverne de forme circulaire et de dimensions modestes. Il y avait, comme enchâssé sur chacune de ses parois, d’étranges formations de pierre encastrés les uns aux autres et dont l’aspect n’était pas sans rappeler celles de grappes de raisins. La jeune femme s’approcha de l’une d’elles et fit signe au Garçon de la rejoindre. — Viens voir ! Il faut que tu éclaires ça ! — Qu’est-ce c’est ? Des pierres précieuses ? Il orienta le faisceau de sa lampe en direction des pierres et les rayons écarlates reparurent aussitôt. « Incroyable ! » Elle se tourna vers le réparateur de réverbères, prête à l’appeler mais se retint en le voyant lui-même examiner un autre de ses curieux ensembles. — Ce doit être l’effet visible d’un phénomène de réfraction ou quelque chose dans l’idée. Elle acquiesça, la mine songeuse. — De quel type de pierre peut-il s’agir ? — Lorsqu’il a passé sa torche dessus, commença le jeune homme en désignant leur guide d’un mouvement de la tête, il n’y a pas eu ces étranges rayons, je me demande pourquoi… peut-être qu’elles ne dévient qu’un certain type de couleurs. — Ce n’est pas impossible, murmura la Fille. Il voulut reprendre mais la voix du vieil homme s’éleva soudain, presque chantonnante: « Quel dommage qu’on n’ait pas une caméra pas vrai les enfants ? Il y aurait tant de choses à faire ! » Et il ajouta sottement sans interrompre son examen des lieux : « … Pourrait-on m’ensevelir tout seul là-dessous que je n’en serais pas plus vexé que ça. » A ces mots on vit le Garçon lever les yeux au ciel. Notre héroïne lui donna un coup de coude, ils rirent en silence et revinrent aux mystérieuses formations qui s’étaient fixées aux parois de la caverne par quelque phénomène inexplicable. — Je crois savoir que certaines pierres précieuses ont ce genre de propriétés. Quant à savoir lesquelles… — Le diamant en fait partie. — Certes, mais ces pierres n’en sont pas. Je n’ai aucun doute à ce sujet. Il haussa les sourcils et prit un ton gentiment moqueur :
— Pour ce qui est des bijoux et pierres précieuses je te fais confiance. Elle eut un sourire en coin. — C’est vraiment ce que tu penses de moi ? — Non… — Bien. Il y avait à présent dans son regard une étrange intensité dont l’éclat égalait celui des pierres voisines. Gêné, le jeune homme s’en détourna. Je disais donc que cela ne pourrait être du diamant, ces pierres sont beaucoup trop complexes. Elles ont au moins vingt faces chacune… — Effectivement, répondit-il en reportant son attention dessus. — Elles n’ont pas l’air naturelles, je me demande ce qui a pu leur donner cette apparence. — Certes, c’est étrange… — Et je ne crois pas non plus qu’elles se soient formées naturellement sur la roche. C’est un peu comme si « on » les avait enchâssées sur la paroi... Une sorte… de culture. — « On » ? Mais leurs réflexions furent interrompues par la voix du vieil homme : « Vous avez vu de belles choses ? » — C’est le moins que l’on puisse dire. — Continuons par ici, dit-il en désignant l’autre extrémité de la grotte. On pouvait y voir émerger timidement des ténèbres une large ouverture à l’aspect béant. — Il faudra que je pense à me renseigner sur ces pierres, murmura la jeune femme. Leur guide lui jeta un œil par-dessus son épaule. — Pourquoi cela ? S’étonna-t-il en prenant une expression amusée. — Je ne crois pas avoir jamais rien vu s’en approchant et cela m’intéresse de percer des secrets à jour, répliqua-t-elle d’un ton enjoué. Il eut une brève hésitation. — Je vois… Et le petit groupe quitta l’étrange caverne pour s’enfoncer dans un nouveau boyau rocheux. L’éclat des mystérieux cristaux s’éteignit en même temps que les faisceaux de leurs torches s’en détachèrent. Au devant ils éclairèrent la longue pente de poussières et cailloux qui s’étendait à leurs pieds. * Ils atteignirent un relatif à plat. Nos deux héros (la jeune femme en particulier), accueillirent ce détail avec soulagement. Le sol de la galerie en effet n’avait fait que descendre depuis un moment déjà. Ils firent encore quelques dizaines de mètres puis soudain l’ombre qui face à eux s’éventait au fur et à mesure de leur progression se dissocia en une multitude de branches à l’aspect incertain. Ils étaient parvenus à une intersection. La galerie se séparait en cinq faisceaux et chacun des passages qui s’offraient à eux, bifurquaient dans une direction tout à fait différente à l’intérieur de l’immense façade de calcaire. L'homme s'arrêta au milieu du croisement et se frotta le sommet du crane, geste anodin et purement inconscient pour certains, là où il exprime chez d’autres une intense réflexions (ce qui peut être problématique selon le contexte). Ici, le lecteur en jugera par lui-même s’il le souhaite. Restés un peu en retrait, les deux jeunes gens échangèrent quant à eux un coup d'œil empreint d'inquiétude qui ne traduisit que trop bien leur point de vue sur la question. Après quelques instants, le vieil homme faussa compagnie à ce qui devait être une « intense réflexion » : — R’gardez vos bouilles les enfants ! Vous êtes à faire peur !
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