NY - FARA - VATO

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Un premier roman d'aventures palpitant au cœur de Madagascar. Des réflexions sur les pays "en voie de développement". Combien de Français vivent à l'étranger ? Près d'un million huit cent mille, d'après de récentes statistiques. Ces individus se sont installés dans un pays, souvent par nécessité professionnelle, quelquefois suite au hasard d'une rencontre ou après avoir longtemps cherché un lieu de prédilection. Adoptés par la population, ils se sont peu à peu adaptés à leur nouveau lieu de vie. Cependant, le fossé se creuse entre la réalité du quotidien et les idées reçues, répandues dans leur pays natal...
Publié le : vendredi 17 juin 2011
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EAN13 : 9782748191004
Nombre de pages : 481
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2 Titre
Ny fara vato

3Titre
Eriel
Ny fara vato
La dernière pierre
Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-9100-5 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748191004 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-9101-3 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748191011 (livre numérique)

6





A MON PÈRE….

« Ratsy Hanika Ongonareo Nisaraka
Amin’Ny Aina. »

« Sanatria M’Fiono ! Nahefa Hanika
Ongonareo Mifona ? » 8 Tome I

TOME I
Chapitre I : Après le cyclone............................. 11
Chapitre II : La décision .................................... 79
Chapitre III : Les spleens – parties ................ 121
Chapitre IV : Le départ 149
Chapitre V : Gros nuages derrière éclaircie .. 343
Chapitre VI : Le massif de l’Angavo.............. 409

9 Chapitre I : Après le cyclone

CHAPITRE I : APRÈS LE CYCLONE
Le verre était encore aux trois quarts plein
après une heure de présence sur la table ; du
jamais vu. Thomas le fixait sans le voir, perdu
dans ses pensées. Ses huit congénères
observaient le même mutisme. Dix heures du matin ;
un peu tôt pour l’apéritif ; mais lorsqu’il est
entré dans l’établissement de Victor, tout le
monde en était déjà à l’anisette ; alors… alors il
fallait bien reconnaître que l’élixir au fruit étoilé
n’avait pas le goût et ne suscitait pas le même
entrain à la discussion que d’habitude.
Observant les autres à la dérobée, il essayait de
discerner les sentiments sur les visages ; un seul
apparaissait vraiment : un accablement profond.
Dans un tour de table à peu près parfait, chacun
évoqua les problèmes matériels, personnels,
généraux, que leur avait engendré le cyclone qui
s’était abattu sur la région trois jours
auparavant. Egoïstement, Thomas se sentit un peu
rasséréné d’entendre les autres raconter leurs
malheurs et de constater que la concession
n’avait pas subi plus de dégâts, sinon peut-être
11 Ny fara vato
moins que celle des uns ou l’établissement des
autres. Les catastrophes n’étaient-elles pas les
choses les mieux partagées en ce bas monde ?
Pendant une heure, les doléances personnelles
furent consacrées aux tôles arrachées, aux
palissades éventrées, au sable et à la boue qui avaient
envahi les cases et les magasins, les véhicules
renversés… en bref, pas de dommages
irréversibles au sein de la communauté européenne de
la ville. C’était loin d’être le cas pour le reste de
la population de la région. Il était encore trop
tôt pour avoir un bilan global du sinistre ; il
faudrait encore plusieurs semaines mais durant
les deux derniers jours, il n’avait cessé
d’entendre aux alentours des témoignages sur
des gens morts écrasés sous des arbres ou leur
case abattue par le vent, de noyés, de disparus.
Aux derniers moments du cyclone, il vit
luimême, parmi les cadavres de zébus, de porcs,
de chiens, de troncs d’arbres et de débris de
toute sorte entraînés par les eaux
tourbillonnantes et rougies de latérite de la rivière Mananjary
en crue, les corps de malheureux venant de
villages et de hameaux dévastés en amont. Il
n’avait pas encore pu déterminer si tout
l’effectif du personnel de la plantation était sain
et sauf ; beaucoup n’étaient pas encore revenus
sur le lieu de travail, occupés qu’ils étaient à
parer aux premières nécessités pour leurs familles,
sauver ce qui était récupérable (et, parfois
12 Après le cyclone
même encore des vies, trois jours après), et à
rafistoler leurs cases.
Depuis cinq ans qu’ils étaient installés dans la
région de Mananjary, Thomas et son associé
Pierre-Yves avaient connu des phénomènes
cycloniques assez sévères mais n’occasionnant
que des dégâts limités. Il fallait croire que
pendant tout ce temps la nature avait été clémente
dans le seul but d’accumuler assez d’énergie
quelque part dans l’éther et la libérer d’un seul
coup. La côte orientale de Madagascar avec ses
1580 kilomètres de long est une zone
cyclonique par excellence. L’instabilité de la dépression
équatoriale qui avait donné naissance à ce
cyclone là lui avait également imprimé un
mouvement circulaire ; de sorte qu’il fut en tangente
plusieurs fois de suite en trois jours à la région
côtière de Mananjary. Trois jours de
phénomène heureusement rare mais éprouvant pour
les nerfs car il consiste en une succession de
violentes perturbations de plusieurs heures
alternant avec des calmes soudains. Suivant la
position de l’« œil“, certaines phases”actives » avec
une orientation opposée des vents. Résultat :
tout ce qui n’avait été que penché, affaissé,
effondré au premier passage fut arraché,
déchaussé, disloqué quand les terribles bourrasques
s’effectuèrent « à rebrousse-poil ». Durant les
trêves accordées par les éléments, les habitants
ne sortirent de leur refuge que pour constater
13 Ny fara vato
les dégâts accumulés aux précédents et tenter de
porter secours aux familles qui n’avaient pas eu
la chance de voir leurs maisons résister jusqu’au
terme du mauvais temps. Dans le village qui
faisait face aux bâtiments de la plantation, de
l’autre côté de la rivière, seules quelques grosses
cases de notables aux fondations en ciment, aux
pilotis mieux implantés, aux tenons et aux
mortaises mieux ajustés avaient résisté au choc. Sur
la concession, les constructions principales qui
étaient en dur avaient fort heureusement peu
souffert ; nonobstant la façade de la « maison
de maître » fraîchement repeinte qui venait de
recevoir une nouvelle couche d’enduit non
prévue à base de boue et de sable. Cette bâtisse
digne de celles des riches planteurs de coton du
Mississipi était dressée, elle aussi sur une colline
bien en évidence face à une large rivière. Le
panorama y était, certes, exceptionnel depuis la
terrasse, mais cela en disait également long sur
la vanité des anciens propriétaires qui l’avaient
fait construire dans les années 1920. D’un
commun accord, Pierre-Yves et lui avaient
décidé que le « château » comme ils l’avaient
surnommé, (encore que pour le coup c’était
pousser l’hyperbole un peu loin), ne renfermerait
que leurs bureaux personnels et les locaux
administratifs. Les logements respectifs des deux
associés faisaient partie des bungalows
éparpillés derrière le bâtiment principal. Les autres
14 Après le cyclone
étaient occupés par les cadavres. Un peu plus
loin, sur la berge, les trois énormes hangars
destinés à stocker les récoltes, et, heureusement,
vides à ce moment-là de l’année, abritaient les
familles d’une quinzaine de leurs ouvriers
agricoles dont les cases avaient été soufflées. Une
famille avait également été installée dans le
bungalow de Pierre-Yves. Il faut dire que
celuici passait le clair de son temps à Antananarivo
pour ses négociations commerciales ; la
plantation n’étant pas sa seule activité. La récolte de
café qui avait été excellente, bénéficiant de prix
de vente plus qu’honorable cette année, lui avait
donné l’idée d’un accord commercial avec une
grosse société sud-africaine récemment
implantée dans la capitale malgache. Il y était depuis
une dizaine de jours, pour peaufiner, ironie du
sort, un accord commercial sur la prochaine
récolte. « Il n’y aura pas grand chose à récolter »
conclut Thomas dans le cheminement de ses
pensées.
Des rangées de caféiers, plantes délicates
sans le couvert de grands arbres comme
l’eucalyptus ou le filao, il n’en restait que le
quart de superficie exploitée encore debout ; et
encore, il s’agissait de vieux pieds qui étaient
promis à l’arrachage dans les deux années à
venir ; leur niveau de productivité étant tombé
largement en dessous de la moyenne depuis des
lustres ; (ils avaient été plantés bien avant
15 Ny fara vato
l’arrivée des deux associés). Pour ce qui était
des parcelles abritant les caféiers matures et
productifs, les jeunes plants et les semis,
Thomas ne put que constater une dévastation
complète. Le gain de la vente de la dernière récolte
avait déjà été encaissé ; ce qui permettait de voir
venir dans les jours suivants ; mais, à moyen
terme, les perspectives étaient bien sombres.
Mais, dans l’immédiat, des vies humaines
étaient encore à sauver, à recueillir, à réinstaller.
Sur place, des hommes en étaient encore à
sonder et retourner à la pelle les couches de
branchage et de boue déposée sur les berges de la
rivière ; six corps avaient ainsi été retrouvés.
D’autres ouvriers récupéraient les tôles
arrachées et tordues par le vent, les redressaient
comme ils le pouvaient, puis rafistolaient les
toits des hangars car le ciel se faisait toujours
menaçant, et, le soir, tombaient ces grosses
pluies tropicales qui semblaient vouloir inonder
ce qui restait du pays.
– Vous avez relevé tous vos morts chez
vous ?
Thomas releva lui-même le nez de son verre
d’anisette ; Manifestement c’était à lui que la
question était posée et c’était même l’ami Victor
assis en face de lui qui l’avait formulée.
– Des morts on en a retrouvé, oui,
commença-t-il, mais tous… c’est impossible de
répondre maintenant avec toute cette mélasse qui
sta16 Après le cyclone
gne sur les deux rives et qu’il faut fouiller à
l’aveuglette… Des corps j’en ai encore vu deux
qui descendaient la rivière avant de quitter la
plantation ; mais que veux-tu faire ; avec ce
courant et ces tourbillons, envoyer des hommes
les récupérer avec des pirogues c’est exposer
des vies pour rien, finalement. Alors nous les
laissons passer. Nous avons déjà assez à faire
avec les rescapés, les éclopés qu’il faut ramasser
et emmener à l’hôpital ; enfin… ce qu’il reste de
l’hôpital ! D’autre part, je te parle des noyés que
nous avons vu flotter à la surface mais il doit
sûrement y en avoir un bon paquet qui navigue
entre deux eaux.
– Ça, je peux confirmer, enchaîna Rolland, je
suis descendu jusqu’à l’embouchure ce matin et
ce n’était pas beau à voir ; on était en train de
ramasser une quinzaine de cadavres ramenés
par les rouleaux ; il y avait de tout ; des femmes,
des gamins, des hommes… et allez savoir
combien de malheureux ont servi de déjeuner au
crocos et aux requins. Oh ! Et puis… Il y a
toutes ces carcasses d’animaux qui commencent à
pourrir et à puer ; il va être temps que la mairie
et la préfecture reprennent les choses en main
sinon ça va devenir une véritable infection.
– La mairie et la préfecture ? Ils n’arrivent
déjà pas à s’occuper d’eux-mêmes, renchérit
Claude, un autre concessionnaire installé un peu
plus à l’intérieur des terres, si vous êtes passés
17 Ny fara vato
devant la mairie vous avez pu voir que pas mal
de fenêtres ont dégagé sur les deux étages ; ce
n’est plus une mairie, c’est une fabrique de pâte
à papier ; tous les dossiers ont été rincés et
lessivés. Ils essaient de faire sécher tout cela en
l’étalant dans la cour ; enfin… quand il ne pleut
pas !
– A t-on idée de s’occuper de papelard dans
des moments pareils, s’indigna Victor en
croisant les bras ; et quelle autre idée saugrenue
aussi de construire une mairie sur le front de
mer. Tiens, si seulement cela avait été la
perception qui avait encaissé le coup si je puis dire, on
nous aurait peut-être accordé une réduction ou
même une suppression d’impôt pour cause de
dossiers personnels réduits en charpie, mais
non ! Nous n’aurons même pas cette chance !
Nous sommes les « meilleursclients“du
percepteur ; et”desclients » comme nous ça ne s’oublie
pas !

Les habitués du café restaurant de Victor se
contentèrent de sourire ; chacun savait qu’il
était impossible de tenir tête à l’ancien marin
lorsque celui-ci commençait à déblatérer. Sur
ces entrefaites-là, l’adjoint au maire déboula
dans l’établissement. –« Ah ! Vous êtes à peu
près tous là, cela va me faire gagner du temps »
dit-il en guise de salutations. Visiblement,
l’homme était sur les nerfs, et, commença pour
18 Après le cyclone
les huit Français un exposé sur la suite de ce
qu’il considérait comme le cyclone le plus
destructeur qu’ai connu Madagascar depuis
quarante ans.
– Ce matin, le courant de la rivière s’est un
peu calmé, poursuit-il, des pêcheurs ont pu la
traverser en pirogue pour aller voir de plus près
les dégâts du village de Androrongovolo. Il y a
pas mal de blessés et de malades qu’il faudrait
ramener d’urgence à l’hôpital ; mais pour cela il
nous faudrait une grosse embarcation à moteur.
Thomas, par exemple, pourrais-tu mettre la
vôtre à notre disposition pendant deux jours
consécutifs ? C’est vraiment une question de vie
ou de mort.
Thomas :
– Ça aurait été avec plaisir, mais notre pauvre
grosse barge a rompu ses amarres dès la
première nuit ; à moins qu’elle ne soit partie avec
l’embarcadère. Enfin, au matin, il n’y avait plus
rien On n’a retrouvé qu’un tas de planches
disloquées sur un banc de sable à l’embouchure ;
il y avait deux autres embarcations dans le
même état dans le secteur.
– Merde…
– Je ne vous le fais pas dire monsieur
l’adjoint au Maire ; mais je signale cependant
que deux mécanos de Luigi sont en train de
récupérer le groupe propulseur de l’épave !
Apparemment, bien dessablé, ça peut encore tourner.
19 Ny fara vato
Si vous pouvez nous trouver une coque en bon
état, il est possible d’avoir un bateau ambulance
en deux jours ; ça vaut peut-être la peine
d’essayer, non ?
L’adjoint au maire rejeta la proposition d’un
revers de main signifiant « trop long, trop
compliqué » ; puis il enchaîna sur le bilan provisoire
des dégâts et les perspectives à court terme ;
l’hébergement provisoire des familles dans les
locaux publics et les entrepôts privés, la
reconstruction des cases, les problèmes sanitaires qui
commencent à s’aggraver, l’inhumation se
devant d’être rapide et, cela malgré les
protestations qui ne manqueraient pas d’être virulentes
de la part de tous ceux à la recherche d’un ou
plusieurs disparus ; mais à Madagascar le
choléra est une maladie endémique. Dernière
préoccupation enfin, mais pas la moindre, la
nourriture. Dans l’immédiat, les provisions sauvées
par les familles fondraient rapidement ; l’aide
extérieure ne devait pas tarder. Les rizières
avaient été dévastées ; la plupart étaient
aménagées au bord des cours d’eau et leurs digues
n’avaient bien évidemment pas résisté aux
crues. La prochaine récolte s’annonçait elle
aussi dérisoire du côté des cultures vivrières.
– Faudrait pas oublier non plus le manque
d’eau potable, intervint Rolland ; ce matin,
lorsque j’ai ouvert le robinet, c’est du jus de
chaus20 Après le cyclone
sette qui coulait. Ça va encore provoquer
amibiases et bilharzioses en pagaille !…
– La station de pompage est hors service,
avoua l’adjoint au maire avec un geste
d’impuissance ; il n’y a plus de pression depuis
deux heures.
– Ça a au moins le mérite de clarifier la
situation, rajouta le tenancier les bras toujours
croisés, et du côté des autorités, rien de nouveau, le
téléphone, la radio, la télévision, toujours dans
le coma ?
– J’ai réussi à capter la Réunion sur ondes
moyennes ce matin, répondit Manu, il paraît
que l’armée française va envoyer un Transall
avec une équipe de médecins, des médicaments
et des vivres d’abord à Tananarive pour
coordonner les actions avec le gouvernement puis ils
se rendront ici pour prêter main forte à l’hôpital
tandis que l’avion fera des navettes avec la
Réunion pour évacuer les blessés les plus atteints.
Cette nouvelle rasséréna quelque l’assemblée
et l’adjoint au maire en particulier qui semblait
glisser depuis deux jours sur une planche
savonnée sans espoir de s’arrêter, esquissa un
demi-sourire de soulagement.
– Et bien qu’ils se magnent le train ; ce n’est
pas dans six mois qu’on aura besoin d’eux, mais
maintenant, ici, tout de suite, lança Victor en
guise de conclusion, puis, frappant dans ses
mains : allez, la séance est levée. Ce n’est pas
21 Ny fara vato
que je vous mette à la porte mais j’ai encore la
cuisine et des chambres à dessabler.
En se relevant de sa chaise, Thomas regarda
un instant la grande plage et l’Océan Indien à
travers les larges baies vitrées. Un peu de sable
projeté par la violence du vent restait collé au
verre ; le toit en ravin ale de la terrasse avait
souffert lui-aussi, mais dans l’ensemble l’hôtel
restaurant de Victor était sorti à peu près
indemne de l’épreuve.
– Et les radios de la Gendarmerie et de
l’aéroport, ça ne marche toujours pas non plus ?
– A l’aéroport, si. Ils ont rafistolé l’antenne.
On m’a dit qu’ils avaient réussi à avoir Tana
hier soir ; donc, là-bas, ça passe.
Les bribes de discussions lui parvenaient
encore en étant sur le perron. Une bonne partie
de la journée d’hier, il avait participé avec une
cinquantaine d’habitants au déblayage à la pelle
de la piste du petit aéroport ; disparue comme
les rues de la ville sous une épaisse couche de
sable soulevé de la plage par les rafales. A
présent qu’elle était entièrement dégagée, la
nouvelle de l’arrivée des secours par voie aérienne
lui redonnait confiance. L’aéroport représentait
pour le moment la seule voie de
communication avec le reste de l’île ; l’unique route qui
reliait Mananjary aux Hauts-Plateaux via
Ranomafano était coupée, comme cela arrivait souvent
dans ce genre de cas. Il faudrait sans doute
plu22 Après le cyclone
sieurs semaines pour retirer tous les arbres
couchés sur la chaussée ; sans compter les
éventuelles coulées de boues, si fréquentes dans la partie
où cela commence à grimper et à louvoyer. Ces
hauteurs de latérite déjà rendues instables par
les déboisements qui deviennent tout à fait
impraticables une fois que l’eau de ruissellement a
commencé son travail de sape ; et il n’est pas
rare de voir une colline gorgée d’eau se mettre
« en marche » pour s’effondrer dans le vallon
voisin.
– Le quartier a changé, hein !
Victor venait de le rejoindre sur le perron
avec son éternelle serviette sur l’épaule. Thomas
acquiesça de la tête ; un peu partout se
répétaient les mêmes scènes : des femmes et des
hommes qui s’affairaient à sortir le sable des
habitations pour l’entasser dans la rue, des
meubles, des literies, des vêtements, toutes les
intimités étaient exposées au soleil pour sécher.
Des coups répétés ; les arbres abattus étaient
débités ; ceux restés debout étaient échevelés,
étriqués. Les filaos qui bordaient la rue du front
de mer en formant deux écrans compacts de
leur végétation présentaient à présent de
sérieuses trouées. Des frondaisons ne subsistaient
souvent que les branches maîtresses et leurs
ramifications, donnant à l’ensemble un aspect
fantomatique.
Victor :
23 Ny fara vato
– Pierre-Yves est revenu ?
Thomas :
– Non, il est toujours à Tana avec Samuel…
et la Land Rover ! Quelle barbe ! C’était bien le
moment ! D’habitude, ils partent toujours par
avion ; il a fallu que cette fois-ci ils prennent la
voiture. Quand on songe au temps qu’il faudra
pour déblayer la route nous ne sommes pas
prêts de la revoir ! Juste au moment où nous en
avons le plus besoin !
Victor eut son sourire goguenard des jours
meilleurs :
– Hé ! Bien ! Ne te plains pas ! Elle était tout
de même mieux là-bas, au centre que sur le
bord quand ça cartonnait, ta bagnole. Tu as vu
la mienne ? Tout ce que je pourrai en faire c’est
la vende à Luigi au poids de la ferraille. Et
encore…
Au plus fort de la tempête, le garage en bois
s’était écroulé sur la récente acquisition de
Victor qu’il avait fait acheminer de la Réunion à
prix d’or ; là-dessus, le vent avait accumulé le
sable jusqu’à former une sorte de tertre. Le
camouflage était parfait. Cependant le spectacle
désolant de planches et de tôles enchevêtrées
que l’hôtelier dégagea à la pelle l’affligea tant
qu’il demanda à Luigi le mécanicien de lui ôter
« ça » de la vue. A cette heure, feu le carrosse de
Victor gisait toujours au côté de l’établissement.
Seules, quelques planches grappillées par
quel24 Après le cyclone
ques voisins pour préparer le « sakafo » (repas)
manquaient au décor. Grand, massif, la
soixantaine gaillarde et le crâne parfaitement glabre, ce
fils de propriétaire terrien normand avait fait
toute sa vie professionnelle sur la mer. Il était
difficile de dire s’il s’agissait véritablement d’une
vocation ; d’après ses dires, un juge lui laissa le
choix entre la maison de correction et un
engagement dans la Marine à la suite des « quatre
cents coups » de sa jeunesse. L’envie de voyager
aidant, il opta pour la deuxième solution ; ce
qu’il ne regretta jamais. Du moins, il l’affirmait.
Comme était à prendre sous caution la raison
invoquée de ses rhumatismes pour se retirer à
cet endroit ! Il y avait certainement des latitudes
plus propices à ses soucis de santé que l’humide
côte Est de Madagascar ; mais peu importait.
Beaucoup de gens avaient atterri ici pour des
raisons qui ne regardaient qu’eux, après tout.
L’ancien officier mécanicien de la Marine
marchande possédait la culture éclectique de tout
autodidacte qui se respecte ; on lit beaucoup sur
un navire, et s’adonnait à l’art du calembour et
de l’euphorisme loufoque. Le week-end et les
jours de fête, les prestations de Victor étaient
toujours suivies d’un très vif intérêt par les
membres de la communauté européenne qui
fréquentaient son établissement. Plus de
quarante années de navigation laissaient forcément
nombre d’aventures en tous genres que le vieux
25 Ny fara vato
flibustier savait rendre avec truculence. Il était
difficile de démêler le vrai du faux de toutes ces
histoires mais cela avait le mérite de déclencher
des débats passionnés avec tel ou tel habitué, et,
le rhum aidant, les chroniques sortaient des
tiroirs ; ce qui faisait franchir la porte de sortie
parfois très tôt le matin.
Victor n’était pas le seul tempérament de
cette petite société, loin s’en fallait. Luigi le
garagiste en était également l’un des boute en
train, quelque fois à ses dépends. Cet Italien du
Nord avait quelques points communs avec le
cabaretier : pas mal d’aventures en Afrique et
quelques années comme mécanicien sur un
caboteur de l’Océan Indien. La notoriété de Luigi
reposait d’abord sur son physique : c’était la
réplique presque trait pour trait du Jean Gabin
des années cinquante ; même carrure, mêmes
cheveux blancs argentés, mêmes yeux délavés,
mêmes lèvres minces et surtout même
appendice nasal en trois dimensions. Luigi n’était pas
sans ignorer sa ressemblance avec l’acteur
français ; il en usait, et, parfois, en abusait en état
d’ébriété plus qu’avancée. Un peu comme
Mister Hyde finissait par avoir raison de la
personnalité du Docteur Jeckill, « Jean Gabin », sous
l’action des breuvages, finissait par
complètement absorber Luigi. A la longue, ce
dédoublement finissait par agacer sérieusement William
qui le surnommait « Gino Gabino ». Luigi avait
26 Après le cyclone
chez lui toute une série de vidéos de son acteur
fétiche qu’il regardait assez régulièrement afin
d’en mémoriser les attitudes, les mimiques et les
répliques. « Cé comé ça qué jé appris le francé »
disait-il avec fierté. Là était le drame. Lorsqu’il
se rendait quelque part et que, suivant les
circonstances, il était habillé en salopette de travail
ou en complet veston, on voyait arriver tout à
tour la vedette de « Gas-oil“ou de”Touchez pas
au Grisbi ». Mais dès qu’il ouvrait la bouche,
tout était flanqué par terre. Malgré des efforts
désespérés et d’interminables exercices
d’élocution devant la glace, il n’arriva jamais à
se départir de son accent piémontais à couper
au couteau et de fautes de syntaxe qui
donnaient quelquefois aux réparties des sens
auxquels les dialoguistes n’avaient certainement
jamais pensé. Mais de tout ceci, c’est à peine s’il
en avait conscience quand le verre de trop était
consommé. Il s’ensuivait au comptoir un
étrange soliloque ou l’on voyait « Jean Gabin »
parler avec la voix de Fernandel avec en face un
Victor qui serrait les mâchoires pour ne pas
éclater de rire.
Rolland, lui, était un gars du Sud-Ouest avec
la verve et l’accent rocailleux de Toulouse. Il
dirigeait une petite usine de conditionnement
du poivre et des clous de girofle. On le
rencontrait habituellement le soir sur la terrasse les
pieds sur le muret et la chaise en équilibre sur
27 Ny fara vato
les deux pieds arrières. Les cheveux raréfiés
peignés en arrière, les yeux derrière ses
éternelles lunettes fumées, la chemisette trop courte
qui laissait apparaître un ventre rebondi, les bras
croisés par-dessus, le short multicolore, les
espadrilles et la quarantaine finissante, Rolland
avait tout du yachtman qui avait mis toutes les
voiles dehors et attendait le vent pour partir au
large. En fait, son usine ne représentait que son
occupation officielle ; d’autres activités plus
occultes le liaient à Victor et à Luigi, la fabrication
clandestine du rhum et quelques affaires
interlopes « d’import-export ». Privée d’électricité
comme le reste de la ville, l’usine de
conditionnement du poivre avait cessé son activité et
Rolland pestait contre les télécommunications
mortes depuis le début de la semaine.
William était issu d’une famille, peut-être
même l’unique, de Juifs Pieds-Noirs installés à
Madagascar après l’indépendance de l’Algérie.
La cinquantaine, plutôt petit, les cheveux
gominés et peignés en arrière à la Musset. Il était
considéré comme l’intellectuel du groupe. Le
grand magasin familial érigé à Fianarantsoa,
prospère dans les premières années de
l’indépendance de Madagascar, devait péricliter
comme bien d’autres après les évènements de
1972 et la paupérisation de la Grande Ile. Son
allure posée, un peu crâne, son habillement
recherché et d’une élégance désuète, sa façon
28 Après le cyclone
d’arriver quelque part le porte-cigarettes
légèrement relevé au coin des lèvres, le pouce de la
main gauche enfoncé dans la poche gousset de
son gilet pour mettre en évidence la grosse
chevalière en or portée à l’annulaire, tout ceci
relevait d’une volonté peur-être un peu orgueilleuse
d’être le représentant d’une époque révolue ; sa
distinction d’un âge criait parfois « s’il n’en reste
qu’un !… » Mais parallèlement à cette allure
guindée, sa discussion était émaillée d’un solide
humour tour à tour pince sans rire ou
sarcastique qui prouvait qu’il ne se prenait pas
totalement au sérieux. Après la mort des parents,
toute sa famille partit émigrer en Israël ;
William, lui, préféra rester à Madagascar, malgré
toutes les difficultés politiques et
administratives qui s’aggravèrent pour les résidents
étrangers, lors de l’avènement du régime socialiste. A
présent, il était peut-être le seul Juif de l’île ; à sa
connaissance, Thomas n’en avait jamais
rencontré d’autres, et, du reste, aucune synagogue
n’a jamais été construite sur le territoire. S’il
existait une communauté juive à Madagascar,
elle devait être la minorité des minorités. Mais
cela ne semblait pas déranger William outre
mesure ; d’un tempérament solitaire, il se disait
agnostique. Sa grande passion, c’était la
littérature. Il avait d’ailleurs fait de solides études
universitaires à Tananarive avant de venir échouer
à Mananjary où il avait, certes, monté la plus
29 Ny fara vato
grande épicerie de la ville ; mais il n’était pas
besoin d’être grand psychologue pour comprendre
que ce n’était pas là sa vocation. La cassure était
profonde et ancienne ; c’était l’évidence. Tout
cet apparat était le deuil perpétuel du pays natal
et, dans le même temps, un effort quotidien,
acharné, de faire revivre un monde enfoui et
disparu dont le souvenir, il n’y avait pas à en
douter, s’embellissait au fur et à mesure que
l’alignement des années faisait perdre tout
espoir d’y revivre. Comme la plupart des
habitants en dur de la petite ville côtière, le magasin
de William avait peu souffert. Mais il avait été
accablé par la mise à sac par le cyclone de la
bibliothèque qu’il tenait bénévolement le
weekend, et dont le dépôt de livres abandonné aux
rongeurs et à l’humidité durant des années avait
été patiemment et amoureusement restauré à
ses heures perdues. Le matin même, avant
« l’assemblée » chez Victor, Thomas l’avait
aperçu par la fenêtre arrachée de la salle de
lecture, relevant des tables et ramassant des pages
de livres réduits en charpie et maculés de boue.
Il n’était pas entré. Il avait ses propres soucis en
tête dans l’immédiat, mais s’était promis de
venir l’aider à sauver ce qui pouvait être
récupérable dès qu’il le pourrait, avec le concours de
quelques élèves du collège voisin. William était
son principal interlocuteur. Lorsqu’il venait, les
échanges littéraires pouvaient tourner au débat
30 Après le cyclone
passionné. Mais c’était en principe toujours à ce
stade de l’échange que le facétieux Victor
s’invitait à la table avec ses gros croquenots.
Il revenait vers sa moto lorsque la luminosité
s’intensifia soudainement. Pour la énième fois
de la matinée les nuages s’effilochaient
audessus de lui et la chaleur ardente du soleil
activa l’évaporation de l’ondée tombée juste la
minute précédente. Mananjary, ville marquée par
l’eau sous toutes les formes qu’on pouvait
imaginer ; faisant front à l’Océan Indien, bordée à
l’Ouest par la large rivière qui descendait des
escarpements orientaux de l’île et qui lui avait
donné son nom, enserrée par les eaux
stagnantes du canal des Pangalanes qui s’ouvrait à
l’embouchure de la rivière, limitée à l’Est par les
marais saumâtres qui prolongeaient la piste de
l’aéroport ; enfin, celle du ciel, plus que
généreuse, excessive, mais la répartition équitable
des bienfaits de la nature ne sera toujours
qu’une utopie de l’homme au même titre que
les lendemains qui chantent. Mananjary est une
ville née de la colonisation et qui, endormie, en
possède encore la structure urbanistique. Deux
parties bien distinctes la constituent : la
première que l’on appelait le quartier européen
(quartier des Vazahas) où se concentre la
majeure partie des constructions en dur et des
administrations. Des villas au style très « années
trente » s’alignent le long du front de mer ; au
31 Ny fara vato
deuxième plan, des constructions carrées,
massives, construites sur le même modèle et
relevant de la même fonction commerciale, un
vaste local entrepôt magasin bazar au
rez-dechaussée et les appartements au premier étage.
Quelques écoles primaires, des écoles tenues
par des religieuses, un collège et un lycée édifiés
après l’indépendance, trois ou quatre petites
entreprises tenues essentiellement par des Chinois.
Une église appelée pompeusement «
cathédrale“, le grand marché couvert,
le”Fivondroampokontany » (préfecture) à un
bout et la mairie de l’autre ; voici les éléments
les plus distinctifs constituant le « quartier
européen ». La deuxième partie délimite ce que
l’on nommait dans la terminologie d’alors le
« quartier indigène » et suit la langue de terre
comprise entre l’Océan et les Pangalanes,
prolongeant ainsi le premier ensemble. Les
habitations qui y sont construites sont de planches, de
rondins et de falafa. Les toits de « ravanalala » et
de tôles. On peut parler de bidonville, comme
certains quartiers excentrés de Antananarivo où
s’entassent de façon anarchique les taudis des
ruraux déracinés par la misère, l’insécurité et les
néons de la ville comme bien d’autres pays en
voie de développement ou considérés comme
tels. A Mananjary, les gens sont pauvres mais
vivent dignement ; les lotissements sont propres
et leur carroyage bien respecté. Le civisme est
32 Après le cyclone
de mise. Mais à cet instant, la désolation se
perpétuait encore et toujours ; la plupart des cases
construites au bord de l’océan détruites ou
mises à mal ; celles du canal, érigées sur un niveau
inférieur, inondées ; les mêmes scènes
d’hommes charriant le sable et la boue, les
femmes tentant de faire sécher les oripeaux
récupérés, des familles réfugiées dans les écoles et
la grande salle des fêtes, tentant de glaner du
bois alentour.
La XT 500 hoqueta, toussa, accepta enfin de
livrer son bruit sourd au troisième coup de
jarret. Bien qu’à l’abri pendant les intempéries, la
vieille moto n’appréciait pas le taux d’humidité
des derniers jours. Le départ se fit également
poussif ; pas facile de circuler en deux roues sur
ce sable meuble qui recouvrait la chaussée. La
veille, en revenant du déblayage de la piste de
l’aéroport, la constatation du dégagement entier
du chemin reliant la plantation à la ville, des
arbres couchés en travers l’incita à se libérer le
lendemain de toute cette tension nerveuse en
faisant un peu de « tout chemin ». Doucement,
cependant. La moto n’était pas toute neuve, et
c’était le moment ou jamais de la faire durer !
C’était tout à fait le modèle qu’il possédait
lorsqu’il était étudiant en France. Cela remontait…
à un certain nombre d’années déjà…
Il remontait la grande-rue lorsqu’il aperçut au
loin un char tiré par deux zébus. Les silhouettes
33 Ny fara vato
des hommes qui se déplaçaient à côté en les
dirigeant lui étaient familières. C’était les deux
mécaniciens qui revenaient de l’estuaire avec
tout ce qu’ils avaient pu récupérer de l’épave de
la barge échouée et disloquée sur le sable. En
arrivant à leur hauteur, il fut cependant heureux
de constater que l’essentiel avait été sauvé. Le
moteur marin était là, gisant dans le tombereau.
L’arbre et l’hélice dépassaient à l’arrière. Tout
l’ensemble était sans doute à démonter
entièrement pour faire rendre tout le sable et l’eau
salée ingurgités, mais étant donnée la petite
fortune que coûtait un tel groupe propulseur dans
la contrée, il n’y avait guère à se plaindre. Le
scénario le plus noir aurait été de voir toute la
mécanique couler au milieu de l’embouchure ;
avec les locataires à aileron dorsal et mâchoires
bien garnies qui fréquentaient l’endroit, plonger
pour tenter de le récupérer eut dépassé le cadre
de la témérité. Un bref arrangement, quelques
billets dans le creux des mains, les sourires qui
s’élargissent sous les couvre-chefs, et les deux
collègues tournèrent le coin de la rue avec
l’attelage. Le grand bâtiment derrière lequel ils
disparurent abritait la capitainerie du port et le
service des messageries. Les longues tôles
formant la pente du toit face à l’océan avaient été
arrachées à leur extrémité inférieure et le tout
s’était retourné par-dessus le faîte, à la manière
du couvercle d’une boîte de sardine ouverte.
34 Après le cyclone
Des hommes avaient grimpé sur l’autre versant
et essayaient vraisemblablement de faire
reprendre leur configuration initiale aux tôles. A
l’arrière-plan, pouvait s’entr’apercevoir le garage
de Luigi, nettement moins haut que la
construction précédente ; ce qui protégea en grand
partie, et c’était déjà un bon point car des trois
garagistes établis à Mananjary, « Gino Gabino »
était le plus compétent et le plus rapide dans les
réparations… du moins lorsqu’il ne s’attardait
pas au comptoir de Victor.
Toujours en équilibre précaire sur la chaussée
ensablée, Thomas dépassa les dernières cases
sur pilotis de la sortie de la ville et se retrouva
brusquement en pleine nature ; sur cette petite
route qui l’avait mené ici quelques cinq ans plus
tôt. Bien pittoresque et instructive cette unique
voie de communication qui relie cette partie de
la côte au reste du pays car elle traverse une
grande variété de paysages représentatifs des
caractères multiples de Madagascar dans son
écrin d’homogénéité socioculturelle. Au départ
d’Antananarivo jusqu’aux plateaux du Betsiléo,
la première zone est constituée d’une sorte de
brousse avec ses collines pelées, d’énormes
monolithes de granit, ses maisons en briques
rouges, des rizières et des marécages. Après le
passage de la vaste cuvette d’Antsirabe la route
sillonne la région du Betsiléo recouverte d’une
large forêt de feuillus. Quelques kilomètres
35 Ny fara vato
avant l’arrivée dans la belle et provinciale ville
de Fianarantsoa, la bifurcation fait quitter les
hautes terres ; s’engage alors la descente dans
une série de gorges boisées. La glissade sur le
plan incliné ne fait que commencer. Perdue
dans un fouillis de verdure, longeant des
torrents dont les eaux commencent à peine à
défiler en murmurant, la route serpente entre les
mamelons couverts de taillis. Peu à peu, les
ravins se creusent, les hauteurs alentour semblent
s’élever ; et, après le passage d’un col évasé, une
vallée de montagne est surplombée de plusieurs
centaines de mètres de haut. Les lacets qu’il faut
descendre pour atteindre le fond sont
relativement dangereux à pratiquer. Souvent, des
portions de chaussée sont emportées par le
ruissellement abondant émanant des pluies tropicales ;
car ici commence le changement radical du
climat. A la fraîcheur tempérée des hauteurs
succède l’humidité douceâtre du littoral. Peu à peu
la végétation elle aussi se métamorphose ; les
paliers, les bambous, les fougères arborescentes
se multiplient. Peu à peu les essences initiales
cèdent la place ; un autre univers commence.
Au milieu de la vallée se dresse l’étape obligée,
nécessaire par la beauté du site. C’est
Ranomafano ; petite station thermale avec ses sources
d’eau chaudes pour rappeler que Madagascar est
avant tout une île volcanique. Le trajet reprend
à travers les massifs montagneux, l’eau qui
dé36 Après le cyclone
ferle partout, les chutes, les torrents font
prendre conscience du taux d’humidité formidable
de cette zone. Puis le paysage devient moins
heurté, les cours d’eau s’assagissent ; une
chaleur plus vive se fait sentir : la région côtière
commence. Ici, la couverture végétale se raréfie
sur le piémont ; mais c’est le fait de la
déforestation humaine. Malmenée à outrance par la
méthode séculaire de la culture sur brûlis, il ne
reste bien souvent de la forêt primitive que des
formations dégradées et éparses dégénérant
elles-aussi en une sorte de maquis épais appelé
« savaoka » où ne subsiste généralement plus
qu’une espèce d’arbuste prépondérante. La
survie de la forêt est l’un des défis de Madagascar
pour l’avenir.
Encore un gros bourg à passer : Infanadiana,
puis un tout petit village mais grand par son
nom : Androrangavola au sortir duquel la route
se scinde en deux. Le premier embranchement
relie Mana Kara au Sud-Ouest ; la rivale
portuaire de Mananjary. L’autre serpente à travers
les derniers escarpements, passe une gorge large
et profonde au fond de laquelle débitent les
eaux abondantes de la rivière Mananjary, puis
file tout droit sur la bande côtière sablonneuse
parsemée de bosquets d’acacias, d’eucalyptus,
de bambous, de bananiers et bien entendu, le
solitaire ravinalala déployant ses feuilles en
éventail sur quelque coin dégagé.
37 Ny fara vato
La moto abritée sous la véranda de son
bungalow, Thomas courut jusqu’au « château ». La
pluie recommençait à tomber ; l’énième ondée
de la journée. Arrivé sur la terrasse il marqua un
arrêt pour admirer un spectacle de toute
beauté ; de l’autre côté de la rivière le soleil passant à
travers les déchirures des nuages éclairait toute
la nature qui devenait éblouissante sous la
pluie ; tandis qu’un arc-en-ciel magnifique
commençait à dessiner sa courbe multicolore.
Malgré les grosses gouttes d’eau tiède qui
commençaient à coller sa chemise sur sa peau, il
serait resté encore un moment à admirer cette
féerie s’il n’avait aperçu, en baissant les yeux
tout le remue-ménage qui régnait dans le village
de la rive opposée. Des femmes et des enfants
relevaient à la hâte des vêtements étendus sur
l’herbe et les buissons pour sécher. Tandis que
des hommes occupés à reconfectionner les toits
de feuilles de ravinalala tentaient de recouvrir
les trous encore béants avec des sacs de riz
plastifiés en guise de bâche.
Le Français fut un peu honteux d’avoir eu
ces soucis d’esthète alors qu’en face de lui des
gens avaient tout perdu ou presque. Il se hâta
vers la porte d’entrée. Dans le couloir était
couché Kit Apo Parasy qui s’était réfugié là pour
ronger son os. Trop occupé à mastiquer, il ne
daigna pas faire un seul mouvement à l’arrivée
de Thomas, se contentant de balayer
joyeuse38 Après le cyclone
ment et soigneusement le carrelage avec sa
queue. « Kit Apo Parasy“signifiait”sac à puce »
en malgache. Ce n’était pas exactement le nom
que destinait Pierre-Yves pour son chien, mais
quelqu’un avait lancé cette boutade au cours
d’une soirée très arrosée et le baptême fut
définitif. Thomas enjamba l’encombrant locataire
du corridor pour disparaître dans son bureau
bibliothèque. C’est la constatation de la
présence de rôdeurs autour des bungalows qui
avait convaincu son associé de dégoter un chien
de garde efficace. Il ramena donc de Tananarive
un chiot berger allemand ; c’était quatre années
auparavant déjà. Thomas, lui, n’était pas du
genre à posséder un chien ou tout autre animal
susceptible de lui grever sa liberté d’aller et
venir, mais, curieusement, c’est à lui que le jeune
chien montra le plus d’affection en grandissant
bien qu’il ne fit rien pour provoquer cette
situation. Il fallait dire à sa décharge que les longues
et fréquentes escapades de Pierre-Yves dans la
capitale malgache, dont l’animation lui
convenait mieux que la tranquillité linéaire de la
brousse, avaient forcément distendu les liens
entre l’animal et le maître présupposé. Cette
situation de fait l’avait quelque peu désappointé
et les soirs de vague à l’âme, il parlait avec
amertume du « clébard à Thomas ». Ce dernier
se contentait de hausser les épaules ; il avait
toujours eu une attitude neutre vis-à-vis de ce
39 Ny fara vato
chien qu’il devinait d’ailleurs aussi indépendant
que lui et ne comptait pas en changer. De toute
façon Kit Apo Parasy avait rempli « son
contrat » en démontrant, quelques mois
auparavant, les aptitudes propres à sa race à garder le
territoire qui lui a été confié. Une nuit, se firent
entendre des aboiements, un bruit de course
poursuite, des grognements rageurs mêlés de
cris d’effroi et de douleur qui tirèrent tous les
occupants de leurs bungalows. C’est à la porte
de Thomas que le cerbère se présenta en
premier, la tête et la queue fièrement dressées et un
morceau de tissu dans la gueule qui fut
rapidement identifié comme le fond d’un short. Le
lendemain, tout l’encadrement surveilla
furtivement mais attentivement les ouvriers qui par
hasard, auraient eu du mal à marcher ou à
s’asseoir. Au grand soulagement de tous, le
visiteur nocturne ne semblait pas faire partie de la
« maison ».
Il s’affala dans son fauteuil les pieds sur une
chaise. La bière sortie du frigo à pétrole lui
procura une sensation de bien-être irremplaçable au
fond du gosier. Mieux valait en profiter
maintenant car il constata que la «
réserve“diminuait”dangereusement ». Personne
ne pouvait dire quand le ravitaillement de cette
boisson sans doute non considérée comme de
première nécessité (à tort) s’effectuerait dans les
meilleurs délais. Naturellement, les
commer40 Après le cyclone
çants de la ville profitaient de la situation pour
vendre leurs stocks de bière à des prix défiant
toute concurrence ; (exceptés Victor et William
qui étaient « compréhensifs » avec les amis ;
mais leurs dépôts ne seraient pas éternels). Il
était tenaillé par deux envies contradictoires ; il
était à présent plus de midi et sans doute la vue
du chien rongeant son nonos rappela à son
estomac que le petit déjeuner remontait à fort loin
à présent. Mais il ne se résignait pas à rejoindre
la grande case faisant office de réfectoire à
l’autre bout des bâtiments. Cet endroit
d’habitude si convivial où il aimait prendre ses
repas en compagnie des ouvriers et du reste du
staff avait été transformé par les circonstances
en un local de l’Armée du Salut avec une foule,
une agitation et un brouhaha qui n’étaient pas
sa tasse de thé.
Opposant une fin de non recevoir à son
estomac, il préféra profiter d’un moment
d’isolement pour se reposer et se détendre. Il se
sentait encore courbaturé de la séance de
pelletage de la veille sur l’aéroport et cela l’inquiéta.
Déjà la décrépitude à trente-huit ans ? L’axe des
reins, du dos et de la nuque surtout lui faisait
mal. Sans doute n’aurait-il pas du sortir la moto
finalement ; cela n’avait sans doute rien arrangé.
Il finit sa bière, renversa la tête sur le dossier et
ferma les yeux ; cette pièce dont la judicieuse
disposition des fenêtres permettait à l’alizé de
41 Ny fara vato
passer en un mince filet d’air, une fois celles-ci
ouvertes à l’espagnolette, était l’une des plus
agréables lors des grosses chaleurs de
l’aprèsmidi, et, les stores de bambous une fois tirés,
une pénombre bienveillante invitait à la
rêvasserie, sinon à la sieste. Thomas n’était pas très loin
du premier stade, et une multitude d’idées et
d’images se bousculèrent à son esprit. Le
souvenir de l’arrivée du cyclone tout d’abord qui
s’imposa avec une précision dans la
rétrospection d’une précision étonnante. Les avis
météorologiques en premier lieu, émis par la radio et
la télévision ; mais sur cette côte orientale de
Madagascar qui a vu passer tant de méchants
gros grains, l’alerte fut relativisée et l’on se
contenta de prendre les mesures habituelles :
arrimage et lestage de tout ce qui fut susceptible
de s’envoler et barricader les portes et fenêtres.
Qu’eût-il été possible de faire d’autre,
d’ailleurs ? Au milieu de la journée fatidique, un
brusque changement de la lumière donna au
paysage un aspect sinistre. Dans un ciel blafard,
le soleil ne fut qu’une grosse tache qui paraissait
verdâtre. Un énorme nuage très noir et plutôt
bas s’approcha par l’est ; le front présentait une
suite de colonnes verticales très rapprochées et
tordues en spirales. En prévision de l’arrivée de
la perturbation, les activités avaient comme
d’habitude cessé dans la plantation. Mais à la
vue des ces apparences insolites, comprenant
42 Après le cyclone
que le phénomène qui arrivait serait d’une
violence peu ordinaire, tout le monde se mit
soudain à détaler dans tous les sens. L’air fut
bientôt lourd et électrique. Quand le bord du nuage
obscur surplomba le domaine, Thomas en le
regardant eut le temps de penser à quelque
architecture formidable issu de la main d’un géant
fou ; un mur solide d’un gris violet semblait le
soutenir. Bientôt, un bruit grinçant d’abord,
puis, grimpant dans les aigus avec la régularité
d’une turbine en sur-régime, s’imposa. Il y eut
un ou deux mouvements dans l’air. Subitement,
il vit les cocotiers et les filaos bordant le
chemin, leurs têtes touchant le ciel devenu presque
nocturne, se pencher comme sous une pression
immense ; cela tomba sur la petite communauté
dans un souffle de déflagration. Le hurlement
du vent ensevelit tous les autres bruits. Une
avalanche de branches brisées, de feuilles et de
débris de toutes sortes s’écrasa sur le sol en
même temps qu’une pluie diluvienne projetée
presque à la verticale par vagues rapides et
successives au milieu d’explosions continuelles.
Parfois, de sinistres craquements d’arbres
rompus, arrachés, perçaient le tumulte ; un écran
d’eau, de boue et de sable ne permit plus de
voir quoi que ce fut. Et cela dura trois jours ;
trois jours durant lesquels alternèrent
déchaînements des éléments et courtes rémissions.
L’œil du cyclone passa au large mais le caprice
43 Ny fara vato
des vents de la dépression imprima à ce dernier
une succession d’allers et retours sur la même
bande côtière qui eurent l’effet d’un immense
broyeur revenant parfaire méthodiquement son
travail de destruction. Tout ce qui n’eut été que
ployé, affaissé, écroulé au premier passage fut,
pris à rebrousse-poil, déchaussé, disloqué,
dispersé au second. Enfin le tourbillon infernal
s’affaiblit pour laisser place à une honnête
tempête tropicale. La fin du bruit de turbine
surprit ; le retour du silence impressionna. Les
gens émergèrent des abris un peu comme au
sortir d’un accident ; groggys et incapables de la
moindre évaluation des dégâts. Le spectacle de
dévastation qui s’offrait à leurs yeux n’était
qu’un début.
Un autre souvenir s’interposa ; beaucoup
plus ancien celui-là. Plus de quinze ans en
arrière, il venait pour la première fois à
Madagascar, jeune instituteur au service de la
coopération. Au sortir du service militaire, il avait été
affecté à Morondava, sur la côte Ouest. Il avait
alors la double charge des classes primaires de
l’école française et de l’Alliance française. A
l’époque, les relations diplomatiques étaient loin
d’être au beau fixe entre Madagascar et la
France. A l’époque, en 1982, la Deuxième
République « Démocratique“était instaurée depuis
sept ans et la politique”tout azimut » du
Président Ratsiraka était surtout dirigée en direction
44 Après le cyclone
des pays communistes. Après de difficiles
tractations, la France avait signé de nouveaux
accords de coopération avec son ancienne
colonie ; et c’était dans le cadre de la relation entre
les deux pays qu’il atterrit sur la Grande Ile. Des
impressions désagréables tout d’abord ; les
douaniers paranoïaques de l’aéroport d’Ivato
qui voyaient des « espions occidentaux » et des
microphones partout ; ses sacs de voyage vidés
sur le sol, son récepteur radio démonté,
l’appareil photo confisqué ; au centre-ville de
Tananarive les policiers qui s’amusaient à lui
demander ses papiers tous les cinquante mètres.
Politiquement parlant, les Français étaient
devenus des parias ; des « supports du
néocolonialisme culturel et économique ». Mais
cette ambiance délétère n’était fort
heureusement tangible que dans la capitale ; en province
les relations avec la population et les autorités
furent beaucoup plus détendus. Auparavant,
l’enseignement se faisait presque exclusivement
en français avec des programmes scolaires
calqués sur ceux de la France. On pouvait penser
ce qu’on voulait de ce système, mais les
résultats étaient patents ; le niveau des élèves
intégrés était remarquable. Le pourcentage d’échec
élevé en milieu rural relevait d’abord des
manques de moyens matériels, du personnel
enseignant qui rechignait à exercer leur profession
dans des régions reculées, de la perfectibilité de
45 Ny fara vato
la méthode d’enseignement plus qu’à un défaut
initial de celle-ci. (le maître posait une question
en français, les élèves répondaient en malgache,
et vice-versa), et il fallait bien l’avouer, de la
volonté politique à améliorer les choses. La
brusque politique de malgachisation de
l’enseignement de la nouvelle république avait
désorienté beaucoup de parents. Les nouveaux
programmes étaient bâclés, politisés, et les
familles qui en avaient les moyens préféraient
inscrire leurs enfants à l’école française et à
l’Alliance française. A Morondava, Thomas
avait été obligé de faire des pieds et des mains
aux services culturels de l’Ambassade de France
afin d’obtenir un supplément budgétaire en vue
de recruter des enseignants parmi d’anciens
étudiants malgaches se sentant redevables de
l’ancien système. Les murs de l’école n’étant pas
élastiques, ils donnaient des cours de français
chez des particuliers regroupant leurs enfants.
Cette situation le faisait parfois sourire en
pensant que lui, l’héritier des Défenseurs de l’école
laïque et accessible à tous, en était réduit à
procéder de même que les prêtres réfractaires de la
Révolution ou des pays communistes, baptisant,
catéchisant et officiant clandestinement. C’était
fort heureusement une époque révolue.
L’avènement de la Troisième République dix
années plus tard vit la réhabilitation du français
comme langue d’enseignement. Mais le pli était
46 Après le cyclone
marqué. Toute une génération se révéla
incapable d’enseigner dans la langue de Molière ; le
niveau en français d’antan, serait difficile à
retrouver à Madagascar.
Le kaléidoscope des sensations et des images
du passé éclatait à présent pour se reconstituer
en une chronologie accommodante des
situations et du cheminement des pensées justifiant
sa présence dans le pays. Son enfance heureuse
à Dijon ; les jours de repos et les vacances chez
le grand-père ou le frère aîné de celui-ci. Le
premier avait été lui aussi instituteur ; un de
ceux que la jeune Troisième République
française formait pour sa propre consolidation ;
anticléricaux et positivistes. Goût des
contradictions, souci de réunir les antithèses ? Non, c’est
tout simplement par amour qu’il épousa une
amie d’enfance de son village, aussi catholique
pratiquante qu’il était mécréant… et enseignait
dans une école privée. Une telle antinomie
d’opinion dès le départ devait supposer en
contrepoids des sentiments réels et une
connivence qui dépassait toute tentative d’analyse.
Thomas fut le témoin candide de ces joutes
verbales dont ils animaient parfois la fin des
repas et qui alliaient un subtil mélange de
provocations et d’apaisements, d’arguments et de
contre-propositions. De ces discussions il ne
ressortait rien ; chacun restant sur ses positions.
Mais il s’agissait à l’évidence d’un jeu ésotérique
47 Ny fara vato
affiné avec les années et dont eux seuls
possédaient les clés d’entrée et connaissaient les
règles. Le grand-père n’était pas d’une humeur
facile ; exigeant, impulsif, entêté, avec ça
distrait, indifférent aux convenances et aux usages,
seule la passion de ses convictions dicta sa vie
du début à la fin. Il était surprenant au premier
abord que la grand-mère puisse garder une telle
sérénité, elle si à cheval sur les principes. Mais il
semblait qu’elle seule savait apaiser et orienter
avec un doigté de fée cette boule de nerfs qui
roulait dans tous les sens ; elle organisa donc le
ménage, ménageant toujours entre eux une
large part d’imprévu. Inévitablement, le
petitfils fut l’enjeu de l’inculcation de la croyance de
l’une et des opinions de l’autre. Mais la
personnalité du grand-père était trop imposante pour
qu’elle puisse rivaliser sur ce terrain. Exit Péguy
et Bernanos et Claudel. La « littérature
édifiante » du garçon sera constituée de
Montaigne, Voltaire et consorts.
L’oncle Henri, lui, distribuait sa part de rêve
et d’exotisme ; du moins, lorsqu’il était présent.
C’est ce qu’on pouvait appeler le bourlingueur
de la famille. Il était à la retraite depuis des
lustres et ne s’était jamais marié, et même au soir
de sa vie, il partait en voyage pour fuir l’hiver ;
saison qu’il détestait cordialement. Le
grandoncle aurait certainement suivi la même carrière
que son frère si un événement inopiné n’en
48

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