Obstination

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Nymat est un personnage improbable qui traverse sa vie comme un roman, en exhibant ses douleurs. Au lieu d’accepter son vrai visage, il a recours à des figures de style aussi vaines que compliquées. Il enfile des masques successifs en usant de prénoms différents : Georges, Georges-Nym, Nymge. Mais il a beau changer d’identités, de mondes (réels et imaginaires), de conquêtes, de postures, il creuse toujours le même sillon : la recherche d’un amour absolu pour combler le vide laissé par la mort d’une mère qu’il n’a pas choyée autant qu’il aurait pu. Autant qu’il aurait dû ? Et il ne manque pas de s’abîmer à chaque nouvel espoir déçu. Jusqu’au bout. Dans sa vie adulte, il rencontre trois femmes qui vont peser sur son destin.

Obstination est un conte fantastique au sens « dépourvu de naturel ». C’est une mélancolie particulière dont l’écriture semble avoir été bercée par Billie Holiday quand elle susurre à l’oreille « He’s Funny That Way ».


Publié le : jeudi 20 mars 2014
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EAN13 : 9782332637987
Nombre de pages : 366
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-63796-3

 

© Edilivre, 2014

Avertissement

Qui a dit : « La fluidité m’exaspère » ?

OBSTINATION,

c’est un conte fantastique empesé, au sens « dépourvu de naturel », où les métaphores et les boursouflures s’affrontent ou se serrent les coudes, c’est selon. C’est une aventure un tantinet désespérante dans laquelle le gongorisme se fait l’allié d’un pathos dégoulinant.

Fruit d’un pur hasard, assez cocasse, c’est Calderón de la Barca qui annonce ici la couleur. Les spécialistes du cultisme apprécieront.

Parallèle évident.

En parlant de son film « Tirez sur le pianiste », François Truffaut disait dans sa correspondance à Roger Diamantis, en date du 05 avril 1971 :

« Il y a trois femmes dans ce film :

… {la} voisine… en même temps une prostituée…

… {la} femme-épouse meurtrie qui se jette par la fenêtre…

… {la} fille avec qui tout pourrait recommencer.

Ces trois personnages représentent trois caractères de femmes qu’un homme peut rencontrer dans sa vie. »

Ce livre n’est que cela. On ne saurait mieux dire.

 

 

Approche cinématographique.

Façon « cinéma muet », 9 cartons explicites – des intertitres, autrement dit – précèdent chaque partie importante pour que le lecteur ne se perde pas en route. Du moins est-ce l’idée.

Ce fil d’Ariane devrait révéler finalement la simplicité du propos. Le reste n’est que littérature.

Précision,

à destination des esprits contrariés à la lecture de ce bouquin.

L’auteur partage l’assertion suivante et chacun peut donc, sans se gêner en rien, laisser parler son cœur ou sa raison ; voire les deux.

« Je n’estime pas que l’homme soit capable de former dans son esprit un projet plus vain et plus chimérique, que de prétendre, en écrivant de quelque art ou de quelque science que ce soit, échapper à toute sorte de critique, et enlever les suffrages de tous ses lecteurs. »

Jean de la Bruyère dans

« Les Caractères : Discours Sur Théophraste »

 

 

« On n’a cessé de dire et de répéter que mon œuvre est trop personnelle. Avec autant de persistance, j’ai réfuté cette accusation en répétant que toute œuvre doit être personnelle, soit directement, soit indirectement ; qu’elle doit refléter les climats émotionnels de son créateur. »

Tennessee Williams
dans Mémoires d’un vieux crocodile.

Aux amours gravés à mon bras : Véronique ma femme, Cédric et Luc nos enfants, avec un remerciement particulier à ce dernier, relecteur attentif dont les conseils d’écriture et de composition ont conduit à la finalisation de ce livre.

 

 

 

 

Il y a tant de plaisir à se plaindre, disait un sage, que pour pouvoir se lamenter, on devrait rechercher les malheurs.

Calderón de la Barca.
dans La vie est un songe.

 

L’inachevé

 

 

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INTERTITRE 1

Le héros, un gamin solitaire à peine équilibré, perd sa mère. A l’occasion de son enterrement – sordide, suivant un parcours avilissant –, il s’oppose encore une fois à son père, ressasse ses souvenirs, rumine ses haines et attise ses rancœurs.

L’enfance flétrie

– Nymat, on prononce le « t » ? lui avait demandé son premier maître.

– Oui m’sieur.

– C’est curieux. D’ailleurs, ton prénom est curieux.

– C’est maman qui l’a choisi.

– Tout de même.

– Oui, mais c’est maman…

Nymat avait quatre ans.

 

 

Vu d’avion, Morsang semblait posée tout d’un bloc sur le sol, bien rangée, contournée par une route départementale mal entretenue, transpercée dans ses quartiers sud par la ligne de chemin de fer qui la reliait au monde moderne deux fois par semaine. La campagne encerclait la petite ville. Nymat la subissait depuis longtemps. C’était une sorte de prison pour ses vacances estivales, avec des chaînes séculaires à chaque coin de rue. Un univers de traboules aux angles abrupts, de virages interdits et d’immensité castrée.

Nymat aimait bien Jean-Léon : sa blondeur proprette, ses cheveux courts, ses lunettes plates, sa bouille rondouillarde, sa frimousse de rire et de soleil, sa malice éclatante. Ils avaient fêté leurs neuf ans dans l’année.

– Nymat, j’te fais une proposition.

– Ouais ?

– J’te fais le charbon ce soir si tu m’y caresses.

– Non, « je » fais le charbon.

– Mais, les araignées… ? !

– M’en fous.

C’était à moitié vrai. En pleine nuit, ça foutait la trouille d’aller ramasser le coke au fond du jardin. Derrière les tôles ondulées, la poussière irritait la gorge et les narines. Des araignées couraient sur le seau, la pelle, les mains. Mais Nymat s’était décidé la veille : il ne caresserait plus Jean-Léon. Plus rien ne comptait désormais que son intérêt pour les deux masses compactes planquées dans le corsage de la grosse Thérèse et l’idée qu’il se faisait de leur utilité. Un bruit courait depuis l’arrivée de la demoiselle au « Café du P’tit Matelot » : la nouvelle serveuse ne serait jamais la dernière à mignoter les pompons ! Le printemps avait suffi à confirmer la rumeur et dans les soirs calmes et mous de juillet, la garce roucoulait pour un public de mâles avachis chaque jour plus nombreux. Derrière son comptoir, Thérèse était bavarde jusqu’à l’incontinence. Un rictus déformait sa bouche trop écarlate quand elle lançait au premier péquin venu : « pour les Lieux c’est au fond à droite, suivez la mouche. » Chacune de ses saillies en évoquait d’autres. Et Bon Dieu ! Son corps, sa gouaille, son effarante vulgarité portaient à l’extase les marins d’eau douce agglutinés, dévastés par des excitations trop grandes pour eux. En face, perché sur le toit crasseux d’une remise, Nymat observait le manège jusqu’à la fermeture.

Plus tard, seul dans le corps de bâtiment qui abritait sa chambre, perdu dans son lit trop large et suffocant d’envies sans avenir, il s’imaginait profondément enfoncé en elle. Les seins de Thérèse, géants, bousculaient son horizon et sa sueur aigre perlait aux cloisons ternes. Il lui gueulait dans la nuit : « ma laide, ma toute laide, cachés toi et moi, gazelle lourde et rat dément, comme j’aimerais tes escalopes ! » En réalité il ne braillait rien : à neuf ans tout juste sonnés, il n’avait encore ni cette capacité d’idéation, ni ce vocabulaire et se contentait de pulsions équivoques. Cette violence verbale, c’était celle dont il avait, avec le temps, enjolivé son souvenir.

– T’es sûr ? miaula Jean-Léon.

– Sûr.

 

 

La nouvelle survint le jour où il se fit piquer au pouce par une abeille. Pas folle la guêpe ; autant s’acharner sur les peaux tendres.

– Les enfants !

La voix, comme exhumée, provenait de l’autre côté d’un mur qui les dominait d’un bon mètre.

– Mes amours !

La tête de la Belette crevait le ciel, juste au-dessus d’eux, bizarrement et parfaitement encadrée par deux minuscules nuages. Le soleil violent, en arrière plan, en précisait les contours. On l’aurait dite décapitée, face de carême annonciatrice des plus profonds bouleversements. Leur nourrice ne dérogeait pas à ses habitudes. Perchée sur la tombe de Jean de Violhaine – père illustre dudit Cardinal de la Motte, prêtre défroqué en mauvais état, titillé par les vers, regretté par sa mère, déserté par ses frères, renié par ses filles et pissé par les chiens –, elle avait traversé le cimetière coupant au plus court pour les dénicher.

– Nymat, arrive voir mon chéri.

Il fila vers elle en contournant le rempart de vieilles pierres. Il courait avec insouciance. Ses pointes de pieds marquaient à peine la terre et les pailles desséchées crissaient sous ses affleurements. Les yeux mi-clos de la Belette suivaient le gamin dans sa course légère. Cela paraissait pouvoir durer l’éternité quand brusquement, à mi-parcours, tout brûla dans sa poitrine. Ses foulées perdirent leur ampleur. Son sourire s’effaça. Le petit manquait d’air à mesure qu’il pressentait son malheur. Une angoisse sourde envahit son ventre. Ses jambes se durcirent un peu plus à chaque enjambée. Il termina presque en marchant les vingt mètres qui restaient à parcourir. Il arriva en haut du raidillon, vidé, vulnérable.

Au bout du chemin, la Belette campée sur ses deux solides poteaux tendait les bras au bout de chou pantelant. Il haletait. Elle l’enveloppa et lui chuchota à l’oreille.

– Viens. C’est ta maman. C’est presque fini. La plaie s’est refermée avec la vermine à l’intérieur.

Son regard égaré, ses paupières trop lourdes, ses larmes déjà jusque sur les lèvres, tout soulignait la gravité des mots. Leur bonne vieille, comme ils l’appelaient, frottait ses yeux rougis pendant qu’elle entraînait Nymat vers un talus où elle le fit asseoir avant de s’y laisser tomber à son tour. Elle aperçut au loin Jean-Léon qui s’éclipsait. Elle pensa que la saloperie saurait faire son sale boulot, mais bien malin qui pourrait dire combien de temps ça lui prendrait. Et elle pria aussi. Elle pria pour que Nymat ne lui demande rien de plus, et remercia le Ciel en le sentant s’abandonner dans ses bras.

Elle le berçait doucement maintenant. Sous l’aisselle de la nourrice, des poils humides collaient à l’épaule nue du gamin. Ils peuplaient chacun de pensées confuses le silence fourre-tout qui s’installait entre eux. Les parfums entêtants et l’acide des transpirations se mélangeaient dans cet après-midi d’indolence. Les heures s’effilochaient en se dilatant sous la chaleur. Nymat glissait vers un infini visqueux, glauque, baigné d’odeurs fortes et de moiteurs insidieuses.

Il s’éveilla entre chien et loup. Il revenait à lui amputé et le regard dur. Ce soir, Jean-Léon irait au charbon, inévitablement.

Le retour à la maison se fit sans un mot. Les vacances tournaient court. Le lendemain, les préparatifs, rapides mais sans précipitation, suivirent une sieste imposée.

Au départ du train, deux étreintes empruntées, l’une avec Jean-Léon, l’autre avec la Belette, mirent un terme à l’enfance de Nymat. Il songeait : je vais rejoindre une mère mourante. Il ignorait que la souffrance durerait si longtemps.

Le train s’enfonçait dans le crépuscule finissant. A cette heure là d’habitude, il était encore aux cerises.

L’absence

L’après-midi s’étirait. Nymat se leva en titubant, ouvrit sa porte et dévala l’escalier. En bas, des ombres bruissantes imbibées de pleurs et d’alcools se dandinaient devant la chambre des parents. C’est à peine si elles le virent et il comprit, d’emblée, croiser l’absence. Six ans d’agonie s’achevaient un dimanche.

Quelques silhouettes s’étreignaient encore au salon, toutes en messes basses et soucieuses connivences. Têtes baissées, elles s’écartèrent en silence pour laisser l’adolescent filer vers la chambre.

La pièce était obscurcie à cause des rideaux tirés et des volets fermés à l’espagnolette. Il attendit que ses pupilles s’habituent à la pénombre. Il trouva le mouchoir de sa mère à sa place habituelle, sur la table de nuit, encore tout empli de ses parfums. Il le glissa dans sa poche et s’affaissa dans un des fauteuils, près du lit. Il ferma les yeux de longues minutes laissant à la douleur le temps de s’installer confortablement dans ses tripes, puis les ouvrit démesurément pour fixer à jamais en lui des images qu’il n’aurait pas dû rencontrer si tôt. C’était donc ça la Mort, la vraie ! Une couleur diluée aux trois-quarts sur des paupières et des lèvres qui n’en revenaient pas de finir ainsi, étalée sur des doigts entrelacés comme ceux des amants au moment des étreintes. Et c’était sa mère, ce gisant sans tombeau, qui portait beau le teint barbouillé des crises de foies décisives, le teint bilieux des vieilles qui se meurent et dont on dit que « c’est humain. »

Nymat refusa de quitter la chambre et que quiconque l’y rejoigne, pas même son père. Ces moments lui appartenaient. Les journées précédentes, d’autres avaient eu ceux des ultimes confidences et des mains qui caressent, mais pas lui, qu’on avait laissé filer quinze jours au loin sans chercher à le rappeler alors que l’état de sa mère empirait. On avait certainement voulu l’épargner, mais pour finir – c’était le mot juste –, elle avait fait sa pirouette silencieuse dans le grenier pendant qu’ils dormaient tous. Le savait-elle seulement revenu depuis la veille au soir ? On avait spolié Nymat de sa déchirure en lui refusant de s’approcher du précipice et il ne l’avait pas revue vivante. Alors personne ne pouvait maintenant le priver de son vide. Les bras ballants devant les quarante ans à peine de cette femme épuisée, il pleura presque toute la nuit ce radeau couché à même les glaçons. Une image obsédante lui revenait souvent : celle de son regard brisé derrière ses lunettes teintées, quand sa mère recluse depuis des mois s’inquiétait de sa solitude grandissante. Elle lui disait : « Reste auprès de moi. On me déserte. Je me sens comme une station balnéaire en plein hiver. » Au bout du quai maternel, qu’y avait-il alors ? Des idées de suicide, si tôt ? Et hier, quelle force lui avait-il fallu pour accrocher son cou au bras du silence éternel, quelle force pour hâter sa mort, pour se pendre ?

Nymat finit par s’assoupir, la tête bien au froid sur le lit. A cru sur la toile cirée froissée et couvert de lourdes couvertures humides, un de ses mots s’endormait qu’il n’emploierait plus qu’à titre de référence, sans plus jamais pouvoir l’apostropher. Il rêva sa mère inhumée dans la terre grasse que bordent les vieux cyprès des fables enfantines, il la rêva gracile dans sa chemise comme une enfant qui dort, le visage recouvert sans crainte d’être étouffée. Il la voulait aussi renaissante dans l’instant mais il savait bien, dans cet abandon définitif qu’il devrait éternellement subir, qu’avec elle c’était son premier amour, un immense amour, qui sombrait. Désormais, à l’abricot des confitures, les matins chauds des draps lissés douilletteraient pour d’autres enfants.

 

 

Le lendemain agaçait à vouloir absolument exister.

Le corps était installé dans l’appentis jouxtant leur verger. Peu de lumière à l’intérieur, trois tréteaux et la bière, pleine. A l’horizontale, une inutilité cireuse s’efforçait de sourire, la langue pendante presque noire et les oreilles brunies. Le col était remonté pour cacher la blessure. Nymat savait maintenant le voile empesé qui envelopperait sa vie : il avait négligé sa mère. Il l’avait blessée en gravant sur ses joues des sillons indélébiles à chacune de ses absences prolongées, jusqu’à la dernière, probablement. Il ne s’était pas révolté quand il l’avait vu trop souffrir… « Je me souviens maman, tu étais alitée depuis des mois, les escarres enlaidissaient tes fesses et tes genoux. Tu frappais le sol de ta chambre avec cette canne dure, comme une insulte à ta jeunesse. En bas, tes parents, ces pauvres diables tellement humiliés d’avoir été recueillis par leur gendre, mangeaient en silence. Et l’un des deux se levait bien sûr – que faire d’autre en conscience ? –, et il le montait cet escalier trop raide pour savoir ce que sa fille mourante pouvait bien encore espérer. » Il ne lui avait pas dit les mots de son amour avant l’irréparable, ces mots qu’il écrivait en secret pour toutes les femmes : « Tu sais, si mon soleil pâlit où veux-tu qu’il s’égrène sinon dans tes cheveux… » A présent à qui pourrait-il encore les offrir ?

Quatre inconnus refermèrent le cercueil. Des plaintes et des sanglots reniflés emplirent l’espace.

Deux jours plus tard, une caravane s’organisait comme pour un départ en vacances.

– Nymat ! La valisse ! La bleue avec les poignées en couir, gueulait le père. Passe-la moi, rémue-toi, ils nous attendent.

Le fourgon mortuaire et une dizaine de véhicules bloquaient le passage dans la ruelle mal entretenue qui donnait à l’arrière de la maison. Dans les voitures bondées, les chauffeurs manifestaient leurs impatiences par des coups d’accélérateurs successifs et rageurs. Nymat regardait sa famille sans véritablement y prêter attention. Sa parenté n’était que silhouettes mal dessinées derrière les vitres fumées des berlines. Elle se reconnaissait aux vrombissements à l’unisson de ses engins rutilants. C’était une manière spontanée d’être solidaires dans ce traquenard qui les entraînait vers un embarras sans nom, vers l’affront, vers la honte de devoir suivre en plein jour « le » parcours dégradant, malheur que la perspective de l’exquis repas promis par le père de Nymat n’atténuait que trop peu. Il aimerait que ses grands-parents maternels soient là plutôt que de les savoir enfuis, sitôt leur fille morte, pour ne rien subir des regards de cette famille à qui ils faisaient honte.

Jusqu’à la sortie de la ville, l’itinéraire emprunté était commun à toutes les processions. Ensuite, il fallait s’éclipser discrètement, plonger au sud et filer à toute allure. Huit cents kilomètres d’asphalte médiocre avalés cul sec et pour finir le Champ des Hontes, la destination inévitable des suiveurs de pendus.

Terrible voyage

Les dieux hésitaient entre clémence et sévérité. Fallait-il faire donner la pluie ? Mais pour quoi déclencher ? Des bruines, des estocades perfides et impromptues, des jets puissants ou des trombes diluviennes aux allures d’accablement ? Entre les partisans d’un soleil de feu et les tenants de cyclones meurtriers, la divine décision s’enlisa dans un consensus mou empreint d’humanité. Finalement une copieuse averse empesa le ciel en blessant à mort un arc-en-ciel timide, coincé entre ses hallebardes ; pour un peu, il aurait goutté des filets de sang le long des poteaux télégraphiques.

Nymat et son père roulaient depuis près de quatre heures.

– Quél temps découssu, dit Jaime1.

« Jaime le bien aimé » comme l’appelait la mère de Nymat quand elle couvait du regard son mari et qu’elle lisait en lui sa fragilité profonde. Elle chérissait cet homme honnête, maladroit, prude, aux sentiments dissimulés sous ses allures de matamore.

– On dit « décousu » pour une conversation, pas pour un temps, rétorqua Nymat.

– Gé né té demande rien. Tou sé bien qué sé diffissil pour moi dé parler ta langue.

Jaime était espagnol. Il donnait dans le béton. C’était un chef de chantier têtu aux idées arrêtées, souvent arc-bouté sur des convictions discutables. Quand il était lancé sur une trajectoire, il ne déviait jamais, comme un train bien calé sur ses rails. Tout le frôlait, rien ne le touchait. Personne ne le domptait, pas même ses patrons qui se heurtaient à des « oui, mais » ou des « non, mais » à répétition, à chaque fois qu’ils avaient l’audace de vouloir mettre leur grain de sel dans ses affaires. Ce dont ils se formalisaient un temps puis oubliaient vite en pesant ce que le bonhomme amenait en bestiale productivité. Ses équipes le surnommaient avec affection « Rail-mais ». Et si leur meneur ne les ménageait pas, il ne s’épargnait pas lui-même et les défendait. Vu de loin cela le rendait admirable.

Pour Nymat, Jaime était un bout de bois sec. Il avait dit « ta langue » comme on lance « ta maladie ». En réalité, il voulait bien dire « ta maladie ». Il désapprouvait son rejeton, son échec : tout son contraire cette ramure incontrôlable ! Nymat était un compromis de dureté véritable et de naïveté tenace qui trimballait son activité sexuelle comme une cicatrice de taille sculptée sur son corps gras. Depuis qu’il avait déserté Morsang, il égayait sa solitude de rencontres hasardeuses. Ses fugues, dont ses parents désespéraient bien sûr, l’avaient entraîné dans des endroits sordides d’où il revenait toujours plus fort et toujours un peu plus abîmé. Entre deux acides, il y côtoyait des hommes mûrs aux sèves gorgées d’expérience, des femmes lascives avec leurs minois d’étreintes évidentes imprégnées d’odeurs de marée, des fillettes pâlottes sous le fard, des couples épanouis et fiévreux. Un jour il jouait les chanteurs confidentiels pour pucelles à dévoyer, un autre il devenait gesticulateur de danses obscènes qui chavirait les vieilles sous les néons blafards de bistrots improbables, un autre encore il se faisait bouffeur inlassable de sauterelles dragonnes. Et quelques matins, la tête lourde de tous les chagrins du monde, il redoutait en tremblant de sortir plus mince et plus menu du brouillard qui souvent inonde les rêves de jeunesse. Tour à tour vainqueur et désemparé. Comme avec Florence, une de ses dernières suceuses, pouffiasse à l’extrême. Au bout des seins elle possédait le ciel. Il lui écrivait dans ses délires : « Ah ! Sœurette, as-tu pompé tant de chameaux que le désert s’aride ? » Elle lui répondait toujours la même chose sur un papier à lettres où les parfums s’abîment : « Trou d’ pine, je t’adore. » Rien de plus, rien de moins. Et il pleurait.

Nymat haussa les épaules ostensiblement pour que son père se persuade bien de son indifférence. Paupières baissées, il colla son nez à la vitre salie par la poussière du dehors. Sa cigarette grillait tranquillement le cuir du siège.

– Nom dé Dieu ! Eteins-moi ça ! Tou veux nous faire broûler, loco ?

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