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Olinda

De
151 pages
Ryan Mayer, jeune aveugle de la haute société de Miami, recouvre la vue à la suite d'une double greffe de cornées. Depuis qu'il croit avoir vu l'ange de sa renaissance lors d'un reportage télévisé dans sa chambre d'hôpital, cette image le poursuit. Il ne peut manquer d'être poursuivi par ce regard de charbon enflammé et à la dérive, par cet oeil sec sans larmes, porteur d'épouvante. Sa présence erre à travers la chambre, soulève les voilages, pénètre les recoins, va sur le large balcon invisible de la rue. L'ombre spectrale de sa souffrance se déploie, poupée de chiffon échevelée, hurlante qui se mêle à la rumeur nocturne et se referme sur lui comme une fleur carnivore.
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2 Titre
Olinda

3Titre
Brice Saint Cricq
Olinda
La lumière dérobée
Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00424-3 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304004243 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00425-0 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304004250 (livre numérique)

6


Pour Alexandre et Robin




Tout ce qui est fait dans le présent affecte l’avenir
en conséquence, et le passé par rédemption.

Comme le fleuve qui coule, Paulo Coelho

Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles
que nous n’osons pas,
c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles.

Lettres à Lucilius, Sénèque
8 OLINDA
DU MÊME AUTEUR
AUX ÉDITIONS LE MANUSCRIT
Hasard de l’éphémère, Roman, 2006
Pétra, Roman, 2007

AUTRES ÉDITIONS

Mémoire salée, Roman, 2004
Le sabot de Vénus, Roman, 2005
Le verbe démasqué, Essai, 2006


http://blog.ifrance.com/liresaintcricq
http://blog.ibelgique.com/liresaintcricq
http://blog.iquebec.com/liresaintcricq

9 OLINDA






Depuis quelques semaines, Ryan se sent
moralement vidé. Tout en lui renifle le blues.
Cela fait dix mois qu’il attend une greffe de la
cornée. Apprendre la patience toujours et
encore. L’espoir s’annonce avec son paradoxe
qui réveille le désespoir du noir. Les souffrances
de l’esprit. L’espace, les choses, les êtres, du
bout des doigts – il s’étonne de l’intensité
émotionnelle qu’il peut communiquer d’un
simple affleurement du dos de ses doigts. Il
casse peu, renverse rarement, sait lire le braille
abrégé, reconnaît si ses chaussettes sont à
l’endroit ou à l’envers. Pourtant, ses doigts,
d’ordinaire si calmes trahissent en ce moment
sa fébrilité.
Regard du dedans, les souvenirs diffus des
premières années de vie, ce canevas flou, tunnel
sans fin qui se perd au creux des références de
cette enfance fissurée. Angoisse que cette
mémoire ténue s’efface peu à peu. Gâchis de
temps, d’énergie, d’adolescence. Et la nuit
toujours qu’il a bien fallu apprivoiser. En dépit
de tout ça, ce matin il s’est rendu sur Ocean
11 Olinda
drive, pour prendre un bol d’air avec Sharon, sa
mère.
Ils habitent avec Ana-Malia et le chat, un
délicieux loft, un peu kitsch, du quartier Art
déco de Miami Beach sur Meridian Avenue, au
sud de Flamingo Park.
Ana-Malia, jeune jamaïcaine de soixante ans,
fait le ménage et la cuisine. Effluves capiteux de
girofle, un chaume crêpelé sur le crâne zébré de
minuscules dreadlocks, c’est une nanny à la grâce
cambrée des métisses du pays des sources. Ses
yeux noirs flambent d’un éclat fébrile. Mue par
une secrète croyance, elle s’exprime d’une voix
douce avec des mots bien à elle – simples et
obscurs à la fois –, et raconte à Ryan des
histoires extravagantes de son île, toutes de
nature à l’émerveiller. Son rire jeune ponctue
ses phrases comme ses mains agiles expédient
les tâches ménagères. Elle porte une bague aux
couleurs d’Ogun. Elle leur parle d’un certain
Mawu et dans ces moments-là, une aura de
bienveillance émane d’elle. « Mawu lo lo Dieu est
grand, Sakpata te viendra en aide », dit-elle à
Ryan. Alors sa main difforme et chaude glissée
dans la sienne ajoute une tendresse informulée.
Son oreille d’enfant s’est éduquée à ce parler
crypté, à épier le chat qui, lui, n’a guère de
vaudous à évoquer.
Sharon lui a proposé : « Allons à So-Be, sunny
boy », comme elle se plait à dire pour faire
12 Olinda
branchée. Elle aime y flâner avec des amies, des
pas-amies, des copines, des pas-copines le long
de tous ces hôtels et restos aux façades chaudes
et acidulées. Elle aime y suivre le flirt aquatique
des surfeurs, croiser un wannabee – un de ces
blancs qui copie les noirs –, s’extasier devant la
foulée de certains joggeurs, déambuler parmi les
loosers optimistes et autres esprits libres des
plages, les passionnés de customs totalement
relookés, les junkies et toute cette jeunesse
déjantée.
Auparavant, ils ont pris une salade géante au
Colony, proche de la 8 e Rue, et un cappuccino
de fèves à la tomate givrée. Chez Ryan, ça libère
ses chakras autant qu’une séance de relaxation.
Sharon dévisage son fils derrière ses lunettes
de soleil. Tous disent que Ryan lui ressemble.
Un jour c’est le menton, un autre le sourire ou
bien encore une certaine mimique du visage.
Même si elle n’est pas vraiment de cet avis,
Sharon préfère ne dire mot. Au fond d’elle-
même, elle sait que Ryan ressemble bien plus à
son père. Comme lui, des cheveux courts et
drus encadrent son visage encore glabre.
Arcades sourcilières allongées, le nez un peu
busqué, aspect violacé du lobe des oreilles. Mais
ce qui attire chaque fois son attention, malgré
l’expression obtuse des yeux, ce sont ces mêmes
petites fossettes aux coins des lèvres lorsqu’il
sourit.
13 Olinda
Il faudra que Sharon s’en confie, plus tard à
Ryan, parce que sur les photos de Jeffrey, on les
remarque à peine.
Ces fossettes à la commissure des lèvres, son
menton volontaire ont gardé le charme de
l’enfance, mais ses pommettes hautes et
saillantes qu’il tient de son père s’accentuent.
Elle aura tant de choses à lui raconter de son
père. Pour qu’il le connaisse un peu mieux,
malgré tout. Ils s’étaient connus à Orlando, où
ils avaient passé leur adolescence. Tous deux
enfants d’employés de Disney world, ils avaient
vécu dans la même banlieue de Kissimmee
pendant quatorze ans. Sharon avait la chance de
vivre dans un foyer stable, Jeffrey subissait la
tyrannie d’un père joueur et porté à la violence.
Un jour, l’année de ses quatorze ans, le drame
s’était produit. Sa mère était tombée dans un
coma irrémédiable suite à une querelle de
ménage. Ses grands-parents l’avaient recueilli et
s’étaient occupés pour assurer ses études.
Jeffrey était entré à l’université de Miami et
avait fini ses études au collège des arts et
sciences. Il s’était lancé par la suite dans
l’industrie de la haute plaisance et était devenu
l’un des plus gros promoteurs d’unités de pêche
au gros de la côte.
Elle lui confiera qu’il lui répétait
souvent : « Et si on faisait un garçon ?
14 Olinda
J’adorerais avoir un garçon… Tu verras comme
il sera mignon ! »
Ce garçon dont il rêvait, ils l’on fait, oui. Mais
le destin ne lui aura pas laissé le temps de le
connaître.
Sharon revoit encore Jeffrey, ce week-end de
grand soleil lui proposer de l’accompagner ici
même à South Beach, pour rejoindre un groupe
d’amis. Sharon aurait bien voulu mais ne le
pouvait pas. Il lui restait à revoir ses papiers
pour le journal télévisé du soir sur Channel 7. Il
lui fallait auparavant passer à la rédaction de la
Fox. Elle avait justement convenu d’un rendez-
vous avec la rédactrice en chef de la chaîne au
sujet de son projet de rubrique hebdomadaire
de son cru sur le cinéma d’art et d’essai.
Jeffrey l’avait taquinée. Il lui avait gentiment
reproché de trop penser à son job. « Très bien,
alors j’y vais tout seul ! Tu vas me manquer baby
doll. » Ce sont les dernières paroles qu’il lui a
dites. Et ce clin d’œil qu’il lui a fait derrière la
visière de son casque de moto, reste la dernière
image qu’elle garde de lui. Quelques minutes
plus tard, un pick-up fou le heurtait de plein
fouet sur la 95, la voie express nord-sud de
Miami. Il est resté quelques heures au Jackson
Memorial Hospital entre la vie et la mort, puis
le médecin de garde lui a annoncé que c’était
fini. Sharon a cru qu’elle ne pourrait jamais s’en
remettre. Elle aurait voulu mourir, elle aussi.
15