Omar

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En voyage au Maroc et de passage dans une petite ville du Rif, un jeune touriste se prend d’affection pour un enfant des rues. Au moment de se séparer, le petit Omar s’impose au narrateur et celui-ci conçoit alors le projet de s’occuper de l’enfant : d’abord de retrouver la famille du petit, puis, finalement, de prendre en charge son éducation. Ils partent tous deux sur les routes, au gré de leurs rencontres, de leurs disputes, de leurs projets : Tanger, Asilah, Salé, Marrackech, Tinghir… Ce périple sans réelle perspective, fait d’affection, de rires, mais aussi de préjugés et d’incompréhensions, parenthèse heureuse mais lourde de conséquences, se terminera par la désillusion du narrateur. Lorsque, quelques années plus tard, il apprend qu’Omar est décédé en tentant de traverser le détroit.
Publié le : jeudi 9 octobre 2003
Lecture(s) : 108
EAN13 : 9782748131062
Nombre de pages : 289
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Omar
Romain Coinon
Omar
ROMAN
© Editions Le Manuscrit, 2003 ISBN: 274813107X (pour le fichier numérique) ISBN: 2748131061 (pour le livre imprimé)
“A picture with a smileand perhaps, a tear”
Charlie Chaplin The Kid
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J’entrai dans la Casbah, Omar à mes côtés. Dans le jardin se mêlaient les arbres touffus, les roses cha toyantes, une piscine bleu turquoise, les palmiers s’affaissant doucement comme des larmes sur un vi sage, des sentiers serpentant au milieu de pelouses aux formes géométriques et les regards surpris ou rê veur.
Je les vis escalader les parois en formant de petites grappes désordonnées. Il y avait Khaled qui hurlait le long du vide. Il y avait Sophie s’agrippant mal adroitement aux parois. Il y avait Samira, loin der rière, traînante et endolorie. Il y avait Abdel, petit chapeau multicolore vissé sur son crâne, darbouka sous l’épaule. Il y avait Alice et Mustapha, et Bra him, et OmarOmar surtout, le plus prégnant mais aussi le plus irréel, le plus douloureux de mes sou venirs, qui s’échappait à ma compagnie, courrait en direction du groupe, dépassait Samira, la faisant titu ber et hurler, chantait plus fort qu’Abdel, trépignait derrière Sophie, doublait tout un chacun et se glis sait, premier, victorieux, au sommet de la Casbah. Et, moi, derrière, qui les regardait sans m’imaginer ce que, plus tard, ces riens représenteraient :
Quelques mois après cette minute, celle où je gra vis prestement les marches délabrées loin derrière
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Omar
Omar, celle où je me serrai contre cinq personnes et pris la pause en souriant benoîtement, je reçus la photo envoyée par Samira. Maintenant, 5, 6 ou 7 ans plus tard, elle est toute écornée, froissée, de la même manière que ces minutes sont froissées dans mes sou venirs par les douleurs amenées. Sur la gauche, on voit Abdelatif, son Darbouka vissé, tel une partie de luimême, sous son bras, alors que sa main libre agrippe Alice. Tous deux ont le sourire figé des pauses factices. Accroupie devant eux, Sophie fait une grimace involontaire et, avec Khaled qui ouvre grand ses bras et englobe le groupe de sa masse, elle ajoute une touche vivante au tableau alors que dans un coin, tout petit, tout ridicule, jurant avec la haute et lourde montagne resplendissant en arrière plan, Omar sourit, gêné et fier. Mais maintenant, toute cette partie, le sourire, les cheveux ébouriffés, les mains enfoncées au fond des poches, l’attitude droite et faussement orgueilleuse, est abîmée, effa cée et tout devient de plus en plus lointain, de moins en moins lisible, de moins en moins clair, ayant en core moins de sens alors que, pourtant et avant, avant que je prenne conscience de l’absurde inacceptable, tout cela avait un sens, tout cela était ma vie. Cette petite partie transfigurée est maintenant devenue un tout qui englobe et me colle et me suit et me pour suit malgré la photo, ou plutôt à cause de la photo qui part en lambeaux, car ce qui se détruit sous l’ef fet du temps et d’un développement inexpérimenté, c’est bien, je le crois, je le crains, le rire insouciant d’il y a quelques années, l’illusion de pouvoir com prendre, agir, heureux et bon ; et ce qui reste et s’ef filoche entre mes doigts, c’est cette croyance stérile en ma bonté ; car, après, il n’y a pas eu seulement une photo qui s’est abîmée mais aussi un monde qui s’est écroulé et un autre monde qui s’est, sans que je ne le pressente, sans que je ne le souhaite, construit.
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