On a sauvé le monde

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Un jeune étranger séjourne à l'Istituto d'Arte de Rome dans les années 1930 pour y poursuivre ses recherches en histoire de l'art sur le peintre Poussin. Il fait sa cour à Giulia Falconieri, jeune aristocrate à la pureté sculpturale, tandis que la sensuelle Wanda, d'origine polonaise, le drague. Mais chacun triche déjà dans ce triangle amoureux, comme si le travestissement des sentiments n'était que la répétition générale du camouflage des identités. Lorsqu'il fait la connaissance d'Igor, fils d'une famille de Russes blancs ayant fui la Révolution d’octobre pour se réfugier dans l'Italie mussolinienne, le narrateur rencontre son destin. Par amour pour ce garçon, il va devenir un espion au service du régime communiste. 
A Moscou, où nos deux apprentis-agents apportent les documents qu'ils sont parvenus à subtiliser à Rome, les mâchoires du piège se referment sur ces idéalistes dont le régime a su faire ses « idiots utiles »...

Publié le : mercredi 8 janvier 2014
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EAN13 : 9782246804666
Nombre de pages : 608
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Man is what he read

(lu sur la berge de l’Arno à Florence)

Contre la Russie je n’arrive à éprouver aucune

haine, ni humaine, ni même politique. Son désir

d’expansion a quelque chose d’instinctif,

d’élémentaire et d’indiscutable, comme

l’étirement et l’appétit d’un géant. Le cher

Occident m’inspire beaucoup plus d’antipathie.

Je le sens, en effet, humainement coupable.

(Thomas Mann, lettre à Alexander Eliasberg, 14 novembre 1914)

Nous sortons trop de l’ordre commun pour que

notre sang refleurisse après nous.

(Chateaubriand, Les Aventures du dernier Abencérage)

LIVRE I

1

Rebelle

Ne me demande pas où je suis né, où j’ai grandi. Je hais mon pays d’origine, au point que son nom même m’est odieux. Excellents lycées, universités de haut niveau, famille qui a favorisé mes études, oui, concerts, théâtres, cinémas à volonté, oui, conversations brillantes, remuement d’idées glanées aux quatre coins de la planète, sentiment d’être au centre du monde, oui encore, mais négation de ce qui touchait au fond même de mon être. Musellement, mépris, mise au ban de ma vraie personnalité. J’ai grimacé le temps qu’il a fallu pour obtenir mes diplômes et m’assurer une carrière, mais, d’avoir dû me contrefaire ainsi jusqu’à vingt, vingt et un ans, explique sans doute les voies tortueuses que j’ai suivies ensuite. Ce déni de justice subi pendant les années décisives, cet ostracisme dont j’ai été frappé si longtemps ont orienté le reste de ma conduite.

Tout enfant, avant même de savoir contre qui je me dressais, au nom de quelles exigences, ce que j’espérais de ma rébellion, j’ai cherché au moyen de quels actes stigmatisés par l’opinion je pouvais entrer en dissidence. A dix ans, je volai une pomme chez le fruitier ; à douze ans, un album sur l’art grec chez le libraire ; à quinze ans, je trichai à mon premier examen, habitude que j’ai gardée le reste de ma vie étudiante, jusqu’au concours de sortie. J’aurais très bien pu acheter la pomme, j’avais assez d’argent de poche pour payer le libraire. Quant aux épreuves, je m’y étais si bien préparé que, par mes propres moyens, j’aurais obtenu les mêmes notes que celles que m’a procurées la fraude. J’avais besoin de voler, besoin de frauder, besoin d’affirmer ma haine et mon mépris du système par lequel je me sentais haï et méprisé.

Qui nous gouvernait, grands dieux ! Dans une composition pour le professeur de français, en réponse aux questions posées : « Qu’est-ce qu’être pour vous un bon citoyen ? Comment concevez-vous vos rapports avec les autorités ? Y a-t-il des circonstances où vous envisageriez de leur désobéir ? », j’avais écrit (alors que M. Lacaze nous demandait de prendre position sur les coups d’Etat et l’installation de régimes autoritaires en Italie et au Portugal, événements qui bouleversaient alors l’opinion) : « Si je suis obligé, sous la pression d’une loi faite à sens unique et injuste, de renoncer à une action qui pour moi est juste, si on me condamne à m’abstenir de ce qui m’est dû, j’obéis par force aux autorités de mon pays, je suis forcé de leur obéir, mais dans mon for intérieur je fais opposition à cette injustice. »

Mon français était mauvais, lourd, embrouillé, tout ce qu’on veut, mais ce style ne péchait point par la faute qui lui fut reprochée. Mon professeur, marié et père de trois enfants dont le plus jeune était mon camarade de classe, barra d’abord les deux verbes « faire », la répétition de « juste », « injuste » et « injustice », la redondance d’« obéir par force, forcé d’obéir », puis, saisi de fureur devant l’accumulation de ces redites, raya d’un trait de plume la phrase entière. Il se défoula dans la marge, par ce qui lui parut être une leçon de bonne langue.

« 1° Le verbe “faire” est à éviter dans la mesure du possible. Vous deviez écrire : “une loi édictée, votée à sens unique”, “je m’oppose à cette injustice”.

2° Rien n’est plus fastidieux pour le lecteur que de voir répéter en peu de lignes le même terme exactement. Par trois fois vous êtes tombé dans ce travers. Le style, c’est la variété ; la variété ne s’acquiert que par l’étude des synonymes. Pour chaque notion la langue française a toujours deux ou trois nuances : “inique” change heureusement de “injuste”, “édicter” pourrait se dire avec autant de pertinence “décréter”, “promulguer”, “établir par un règlement”, “prescrire”. Quelle abondance de vocables pour une pensée identique ! »

Le cuistre ! Shakespeare a mis trois fois « beauté » dans le deuxième des Sonnets, deux fois « musique » dans le premier vers du huitième, Michel-Ange quatre fois « feu » dans un sonnet à Tommaso Cavalieri, Stendhal six fois « haine » ou « haïr » dans trois pages de Le Rouge et le Noir, quatre fois « affreux » dans une seule page de La Chartreuse de Parme. Et quant au verbe « faire », mon petit bonhomme, voici ce que j’avais trouvé dans une édition des Fleurs du mal augmentée des variantes. Baudelaire avait d’abord écrit :

Un ciel peint de rose et de bleu

puis :

Un ciel teint de rose et de bleu

pour aboutir à :

Un ciel fait de rose et de bleu.

Bien sûr, quand je parle de l’oppression que j’ai subie dans mon pays d’origine, je ne pense pas à ces vétilles. Tout se tient pourtant : si ma mère me marqua son mécontentement pour la mauvaise note obtenue à ce devoir des « faire », c’est qu’elle ne savait pas comment intervenir dans un autre domaine où elle n’avait que des soupçons et aucun moyen de « corriger » ce qui lui paraissait suspect chez son fils.

Et le professeur ? L’aurait-il pris de si haut avec moi s’il n’avait deviné que ces « fautes » de vocabulaire en cachaient de plus graves ? Fut-il intrigué par ma façon de détourner les questions ? « Etre obligé de renoncer à une action juste », « m’abstenir de ce qui m’est dû », n’est pas du tout l’équivalent de « désobéir aux autorités ». « Désobéir » est une action frontale, une sorte d’attaque contre la société. « Renoncer », « s’abstenir », implique dissimulation, refoulement, ajournement contre son gré. Autant « désobéir » libère par la franchise du refus, autant « renoncer » laisse insatisfait, frustré, habité du désir de revanche. Je ne savais pas de quelle nature était la revanche que j’aurais à prendre, mais je savais que j’aurais à la prendre, sous peine de manquer ma vie. Je me savais condamné à la ruse et au mensonge, je ne savais pas de quelle nature ils seraient, mais j’étais sûr que j’aurais à vivre obliquement. En même temps, l’idée que je n’arriverais jamais à être moi-même, si je n’avais pas le courage de suivre ma vérité, me remplissait de dégoût et d’effroi.

A quelles « actions » craignais-je d’être obligé à « renoncer » ? Quelles lois « à sens unique », faites dans « mon pays », pouvaient-elles m’empêcher d’être moi-même ? Pourquoi, dans quelles circonstances, à quelles occasions ce qui m’était « dû » me serait-il refusé ? M. Lacaze me demandait de réagir à des événements politiques européens d’une extrême gravité, et je semblais ne m’intéresser qu’à mon sort personnel. Ma réponse bizarre, sans qu’il sût exactement à quoi je faisais allusion, la mit-il en rapport avec quelque chose qui le dérangeait dans ma conduite ? Quelque chose, mais quoi ? Je ne me trompe peut-être pas en supposant que la rature dont il zébra ma copie était la gifle symbolique qu’il aurait voulu appliquer sur ma joue.

« Reste à ta place, mon garçon ! Ne te mêle pas de savoir ce qui est bon ou mauvais dans les lois sous lesquelles tu es né ! Raisonner sur les lois, a-t-on idée, quand on a quinze ans ! A cet âge, ce qui est juste et ce qui est injuste, le sait-on, pour se permettre de critiquer la société ? »

DU MÊME AUTEUR

Ramon, 2009, Grasset.

romans

L’Écorce des pierres, 1959, Grasset.

L’Aube, 1962, Grasset. Nouvelle édition, 2003.

Lettre à Dora, 1969, Grasset.

Les Enfants de Gogol, 1971, Grasset. Nouvelle édition, 2003.

Porporino ou les Mystères de Naples, 1974, Grasset et Le Livre de Poche.

L’Étoile rose, 1978, Grasset et Le Livre de Poche ; rééd. « Les Cahiers rouges ».

Une fleur de jasmin à l’oreille, 1980, Grasset.

Signor Giovanni, 1981, Balland. Nouvelle édition, 2002 et Le Livre de Poche.

Dans la main de l’ange, 1982, Grasset et Le Livre de Poche.

L’Amour, 1986, Grasset et Le Livre de Poche.

La Gloire du Paria, 1987, Grasset et Le Livre de Poche.

L’École du Sud, 1991, Grasset et Le Livre de Poche.

Porfirio et Constance, 1992, Grasset et Le Livre de Poche.

Le Dernier des Médicis, 1994, Grasset et Le Livre de Poche.

Tribunal d’honneur, 1996, Grasset et Le Livre de Poche.

Nicolas, 2000, Grasset et Le Livre de Poche.

La Course à l’abîme, 2003, Grasset et Le Livre de Poche.

Jérémie ! Jérémie !, 2006, Grasset et Le Livre de Poche.

Place Rouge, 2008, Grasset.

Prestige et infamie, 2010, Laffont, « Bouquins ».

Pise 1951, 2010, Grasset.

opéra

Le Rapt de Perséphone, 1987, Dominique Bedou. Musique d’André Bon, CD Cybelia 861.

voyages

Mère Méditerranée, 1965, Grasset et Le Livre de Poche. Nouvelle édition augmentée de photographies de Ferrante Ferranti, 2000.

Les Événements de Palerme, 1966, Grasset.

Amsterdam, 1977, Le Seuil.

Les Siciliens, en collaboration avec Ferdinando Scianna et Leonardo Sciascia, 1977, Denoël.

Le Promeneur amoureux, de Venise à Syracuse, 1980, Plon et Presses Pocket.

Le Volcan sous la ville, promenades dans Naples, 1983, Plon.

Sentiment indien, 2005, Grasset.

voyages, avec photographies de Ferrante Ferranti

Le Banquet des anges, l’Europe baroque de Rome à Prague, 1984, Plon.

Le Radeau de la Gorgone, promenades en Sicile, 1988, Grasset et Le Livre de Poche.

Ailes de lumière, 1989, François Bourin.

Séville, 1992, Stock.

L’Or des tropiques, promenades dans le Portugal et le Brésil baroques, 1993, Grasset.

Sept Visages de Budapest, 1994, Corvina/IFH.

La Magie blanche de Saint-Pétersbourg, 1994, Gallimard Découvertes.

Prague et la Bohême, 1994, Stock.

La Perle et le Croissant, 1995, Plon « Terre humaine » et Terre humaine Pocket.

Saint-Pétersbourg, 1996, Stock.

Rhapsodie roumaine, 1998, Grasset.

Palerme et la Sicile, 1998, Stock.

Bolivie, 1999, Stock.

Menton, 2001, Grasset.

Syrie, 2002, Stock.

Rome, 2004, Philippe Rey.

Sicile, 2006, Actes Sud/Imprimerie nationale.

Villa Médicis, 2010, Philippe Rey.

Palais Sursock, 2010, Philippe Rey.

Baroque catalan, 2011, Herscher.

Transsibérien, 2012, Grasset.

Sibéries, 2013, Imprimerie nationale.

L’Algérie antique, 2013, Actes Sud.

essais

Le Roman italien et la crise de la conscience moderne, 1958, Grasset.

L’Échec de Pavese, 1968, Grasset.

Il Mito dell’America, 1969, Edizioni Salvatore Sciascia (Rome).

L’Arbre jusqu’aux racines, Psychanalyse et création, 1972, Grasset et Le Livre de Poche.

Eisenstein, L’Arbre jusqu’aux racines II, 1975, Grasset et Ramsay-Poche-Cinéma.

La Rose des Tudors, 1976, Julliard ; nouvelle édition augmentée, 2008, Actes Sud.

Interventi sulla letteratura francese, 1982, Matteo (Trévise).

Le Rapt de Ganymède, 1989, Grasset et Le Livre de Poche.

Le Musée idéal de Stendhal, en collaboration avec Ferrante Ferranti, 1995, Stock.

Le Musée de Zola, en collaboration avec Ferrante Ferranti, 1997, Stock.

Le Voyage d’Italie, dictionnaire amoureux, photographies de Ferrante Ferranti, 1998, Plon et Tempus.

Le Loup et le Chien, un nouveau contrat social, 1999, Pygmalion.

Les Douze Muses d’Alexandre Dumas, 1999, Grasset.

La Beauté, 2000, Desclée de Brouwer.

Errances solaires, photographies de Ferrante Ferranti, 2000, Stock.

L’Amour qui ose dire son nom, Art et homosexualité, 2001, Stock.

Dictionnaire amoureux de la Russie, 2004, Plon.

L’Art de raconter, 2007, Grasset et Le Livre de Poche.

Discours de réception à l’Académie française et réponse de Pierre-Jean Rémy, 2008, Grasset.

Dictionnaire amoureux de l’Italie, deux volumes, 2008, Plon.

L’Âme russe, 2009, Philippe Rey.

Avec Tolstoï, 2010, Grasset.

Russies, 2010, Philippe Rey.

Dictionnaire amoureux de Stendhal, 2013, Plon.

Académie française, photographies de Ferrante Ferranti, 2013, Philippe Rey.

traductions

Une étrange joie de vivre et autres poèmes, de Sandro Penna, 1979, Fata Morgana.

L’Imprésario de Smyrne, de Carlo Goldoni, 1985, Editions de la Comédie-Française.

Poèmes de jeunesse, de Pier Paolo Pasolini, 1995, Gallimard.

Poésies, de Sandro Penna, 1999, Grasset, « Les Cahiers rouges ».

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