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On est tous la salope de quelqu'un

De
222 pages

Rose est une femme parfaite, qui n’a jamais osé dire non à personne. Pour reprendre le contrôle de sa vie, elle feint d’être amnésique à la suite d'un accident. Elle bascule dans un mensonge qui va faire exploser les secrets de toute une famille, des vies ordinaires qui cachent parfois des passés peu glorieux. Plusieurs vies et plusieurs époques se chevauchent, rythmées par les aveux et les rebondissements dont nous pourrions être, intentionnellement ou non, les acteurs.


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Couverture
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Cet ouvrage a été composé par Edilivre
175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis
Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50
Mail : client@edilivre.com
www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-332-84145-2
© Edilivre, 2014
A Jérémy et Mélody.
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Une infirmière rentra dans ma chambre, pour s’assurer que ma perfusion remplissait bien son rôle. Elle pressa sur la poche au-dessus de ma tête et eut un air contrarié. Elle me demanda si ça allait. Non, ça n’allait pas, mais je ne répondis pas, je fermais les yeux afin qu’elle me laisse tranquille. Il était si difficile à dire ce mot ? Pour moi, en tous cas, qui disais toujours oui, c’était une révélation, non, non, non… ils s’enchaînaient dans mon esprit comme les divagations d’une rivière qui déborde de son lit, et je les entendais retentir contre les parois de mon cerveau. Ou alors il s’agissait tout simplement d’une douleur inconnue que j’attribuais à un flot de pensées, j’étais en plein délire. Pourquoi ce non venait si facilement à moi qui avais toujours eu tant de mal à le dire ? Il avait suffi que je me cogne le crâne pour que je puisse penser non. Tout s’était détraqué dans ma tête, ou au contraire remis en place. Je devinais une petite douleur, contrariée par les médicaments. Pourquoi était-il réapparu dans ma vie ? Pourquoi se promenait-il là ? Je me sentais légèrement ensuquée, mais je savais bien pourtant que je l’avais vu, tout près de moi. Ce qui s’était passé après restait confus, il avait surgi et je m’étais directement retrouvée là, mais les douleurs dans mon corps me laissaient bien imaginer que j’avais tronqué une scène dans le déroulement des évènements. Ce n’était rien comparé au tumulte dans ma tête. – Vous savez où vous êtes ? – Non. – Vous vous souvenez de quelque chose ? – non. Non, était le premier mot qu’elle avait prononcé à son réveil. Il venait de se présenter, mais elle n’avait pas compris son nom même si sa blouse blanche laissait supposer sa fonction. Il avait poursuivi son interrogatoire de questions anodines. Mais elle ne répondait que par la négative. Il lui avait annoncé de but en blanc qu’elle avait peut-être un traumatisme crânien. Des traumatismes, elle se doutait qu’elle en avait, mais crânien, c’était nouveau. Il sortit en lui lançant « ça va aller maintenant ». Elle pensa « non », mais ne le prononça pas. Elle se sentait épuisée et se demandait si c’était à cause de son état, ou d’avoir pu formuler tant de « non » à la suite. Elle n’avait pas l’habitude. Elle regardait autour d’elle pour constater qu’elle était reliée à des machines. Il venait de lui expliquer qu’elle avait été percutée par une voiture, s’était évanouie, avait été mise sous surveillance, au cas où son corps aurait dérapé à nouveau. « Traumatisme crânien, », mais comment en étais je arrivée là ? Les souvenirs se contorsionnaient, se chevauchaient pour ne me laisser que quelques bribes éparses. Une chute, un choc, mais comment ? Je n’arrivais pas à me souvenir. Je perdais la mémoire, je me perdais dans ma mémoire, je fus assaillie par une angoisse profonde. J’entendis frapper à la porte et une autre infirmière rentra sans attendre ma réponse. Toute ma vie était comme ça, on me posait une question, et on n’attendait pas ma réponse. Comme si elle allait de soi. J’étais dans un film, l’actrice principale d’un scénario qui m’échappait. Le décor n’était pas très enthousiasmant, et malgré la couleur des murs qui était passée du blanc au mauve, les odeurs étaient toujours caractéristiques. Des efforts avaient été consentis pour que cette chambre ne ressemble pas à celle d’un hôpital, mais malgré les couleurs qui se voulaient sûrement apaisantes, elle n’était pas rassurante. L’infirmière me demanda comment je me sentais, mais avant que j’eus le temps de réagir, elle souleva le drap, prit ma tension, ne jugea pas utile de me donner le résultat, me dit juste « vos parents vont arriver » et me fit un sourire avant de ressortir. Ma mère faisait ça aussi, elle rentrait dans ma chambre après avoir donné un coup bref sur la porte, elle me lançait un « tu travailles ? », en déposant sur mon bureau le magazine qu’elle venait de lire et elle ressortait sans avoir même regardé à quoi je m’occupais. Un jour, elle n’avait même pas vu que je pleurais. J’avais arrêté de pleurer depuis ce jour. C’est vrai ça, ça
sert à quoi de pleurer si personne ne vous voit ? Ma mère préférait ne pas voir, et surtout ne pas entendre, et je lui en voulais de cela. Ce souvenir qui refaisait surface dans ce contexte en était la preuve. J’aurais du penser à tout l’amour que mes parents m’avait donné, et des sentiments moins nobles se dévoilaient. Je me sentais toute petite dans ce lit, adulte pourtant, j’avais l’impression de redevenir la petite fille qui n’avait jamais osé dire non. À ce moment, Paul, mon mari, entra dans la chambre. Comme il l’avait fait dans ma vie, sans frapper, tout doucement, comme dans un musée où l’on craint que le bruit casse les œuvres d’art. Je ne le regardais pas, je ne pouvais pas. Il me fit un grand sourire, mais ses yeux étaient fatigués, ceux d’un homme qui a attendu une réponse qui risquait de modifier le cours de sa vie. Je comprenais à l’instant que j’avais peut-être failli mourir, du moins quelqu’un l’avait imaginé, mais aucune émotion ne m’envahit. Je n’y avais pas encore pensé. Il s’approcha doucement, mais n’osa pas me toucher. C’était évocateur de notre relation. S’approcher, se côtoyer, vivre ensemble, mais jamais trop près. En fait, je n’avais pas envie de le voir. Je voyais ma vie, mes frustrations, mes désillusions, mon amour, mon image. Il fit le tour du lit, me scruta. A son regard, j’eus un doute. Etais-je entière ? Me manquait-il une partie de moi, une jambe, un bras ? Il espérait sans doute que je sois ravie de le voir, mais je n’arrivais pas à réagir. Il prit une grande inspiration, et d’un air intrigué et inquiet, prononça tout doucement : « tu me reconnais ? » J’hésitai… je n’avais pas envie… je ne voulais pas… et je dis « non », un non sans intonation ni intention. Il recula comme si il voulait se passer le film en marche arrière, et attendit d’être tout près de la porte pour l’ouvrir et sortir précipitamment. Quelques minutes plus tard, il revint avec une infirmière. Elle me regarda fixement. – Bonjour, vous savez quel jour on est ? – non. – vous savez comment vous vous appelez ? – non. – Vous vous souvenez de l’accident ? – Non.
C’était tellement facile de dire non, pourquoi ne l’avais-je pas dit plus tôt ? C’était du pur bonheur, non non et non ! Pour l’accident, c’était vrai, mon esprit était tout de même suffisamment embrouillé pour que je ne me pose même pas la question de ma présence ici. Ma chambre fut soudainement envahie par une horde de blouses. Mes réponses avaient elles résonné dans tout l’hôpital ? Une main s’extirpa d’une poche pour saisir le bras de Paul et l’inviter à sortir. Je lisais l’effroi sur son visage hagard. Le médecin que j’avais vu juste avant s’approcha de moi et se voulut rassurant. « Ce n’est rien, vous avez subi un gros choc, mais la mémoire va revenir, il faut juste que vous soyez un peu patiente, d’accord ? ». Je sentis de la compassion dans sa voix, et de la sincérité. Il était réellement ennuyé de ce qui m’arrivait. J’aurais voulu lui glisser à l’oreille qu’il me laisse un peu profiter de ce moment où je m’appartenais, où je voulais juste avoir un peu de répit, réfléchir à ma vie. Mais faire de lui mon complice impliquerait une trahison instantanée et des questionnements non plus sur ma mémoire, mais sur ma santé mentale. En sortant de la chambre de Rose, le Professeur Lenoir, fut entouré immédiatement par Paul, ainsi que Sylviane et Charles, les parents de Rose qui venaient d’arriver, et que Paul venait de mettre au courant de la situation. Charles, qui n’extériorisait que rarement ce qu’il ressentait, tremblait, et Sylviane avait les yeux gonflés. Ils ne posaient pas de questions mais attendaient des réponses. Le Professeur Lenoir n’aimait pas ces situations, ce n’était pas pour les affronter qu’il avait choisi cette carrière, il n’aimait que les bonnes nouvelles, mais c’était incompatible avec sa fonction de chef de service. Il aurait bien envoyé une infirmière, mais elles étaient toutes débordées. Il se servait de son côté toujours pressé pour fuir ces regards interrogateurs et désespérés. Surtout aujourd’hui, il s’était disputé avec sa femme le matin, elle en avait assez de ne pas le voir, qu’il rentre toujours tard, qu’il reparte très tôt. C’était une fois
de plus, mais ce matin elle avait parlé de divorce et ça l’avait tétanisé. Il l’aimait, notamment pour sa patience et son soutien, mais elle craquait. Il aurait voulu rentrer tôt chez lui, mais comment laisser Rose et cette famille en désespoir ? Il se racla la gorge, juste le temps de trouver les mots les mieux adaptés. – Ne vous affolez pas, ça arrive souvent après un choc, il faut juste lui laisser un peu de temps. – C’est quoi du temps ? Interrogea Sylviane larmoyante. Paul la prit par l’épaule. – Je ne sais pas Madame, il va falloir être patiente. Sylviane s’étrangla avec sa salive. – Mais…. elle… redeviendra comme avant ? – Nous allons procéder à une batterie de tests et nous vous tiendrons informée. Il ne s’adressait plus qu’à elle, un seul désespoir suffisait. Charles interrompit la discussion, il en avait assez entendu, et surtout il voulait protéger sa femme. Il serra la main du Docteur et le remercia pour tout. Il entraîna Sylviane vers la sortie. Il avait besoin d’un bon whisky.
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– François, tu as oublié de prendre le pain ! – Ah oui, pardon… j’avais la tête ailleurs. Lena le regarda, sa voix était blême tout comme son teint. – Qu’est ce qui t’arrive, ça ne va pas ? – Si… enfin… non… je ne sais pas… je viens d’assister à un accident. Lena se contenta d’un air interrogateur. Elle était toujours agacée que son frère attende qu’on lui pose des questions pour y répondre alors qu’il était évident qu’elle attendait la suite. Il posa ses clefs sur la commode de l’entrée, retira son blouson, et alla directement se servir un verre de whisky. Lena regarda machinalement sa montre, ce n’était pas vraiment l’heure de l’apéritif, mais si elle voulait en savoir plus, le moment était mal choisi pour faire quelque allusion que ce soit à ce sujet. Il traversait une période difficile, sa dernière copine en date, une certaine Shyrlène, venait de le quitter. Léna l’avait recueilli. Ce n’était pas la première fois. Cela commençait même à devenir une habitude. François rencontrait une femme, décrétait immédiatement qu’il avait trouvé la perle rare, celle qui allait combler tous ses manques, effacer tous ses doutes, et quelques mois plus tard, un retournement de situation se produisait, et il partait, du jour au lendemain, sous des prétextes que Léna ne cherchait même plus à comprendre. Elle était juste là, ouvrait sa porte, et lui préparait un bon café avant de lui donner une couette et un oreiller pour qu’il gagne le canapé. Il buvait pendant quelques jours, parlait de nouveaux projets musicaux, et repartait à la rencontre suivante. Pour Léna, François n’avait jamais vraiment grandi malgré sa trentaine, mais elle ne le jugeait pas, c’était son frère et il avait été là quand elle avait perdu son mari dans un accident de moto. Cette fois là, alors qu’il n’appréciait pas franchement son beau-frère, il s’était contenté de l’écouter pendant des heures, des nuits, il avait été à la hauteur, et elle lui vouait une reconnaissance phénoménale. Sans lui, elle ne serait plus là aujourd’hui. Mais François savait plus écouter que parler, surtout de ce qui n’allait pas. Elle savait qu’il fallait lui laisser du temps, le laisser s’ouvrir doucement, sans le brusquer. Elle trépignait d’impatience, mais le bousculer ne faisait que l’enfoncer dans ses retranchements, susciter un grognement, et une fermeture immédiate. Elle alla donc se servir un verre aussi, et s’installa dans le canapé, les genoux repliés sous le menton, en sirotant son soda. Après quelques pas dans le salon, comme si il cherchait son chemin, François vint s’assoir dans le fauteuil, et se mit dans la même position qu’elle. Sans la regarder, il prononça juste « je l’ai revue ». Léna ne comprenait pas pourquoi d’avoir revu Shyrlène, sa dernière conquête, pouvait le mettre dans un état pareil. Ou alors si, il l’avait vue dans les bras d’un autre homme, et sa fierté en avait pris un coup. Quitter est une chose, rendre sa liberté à l’autre en est une autre. Elle lui avait demandé de revenir, lui laissant entendre qu’elle ne pouvait pas vivre sans lui, ou au contraire, elle l’avait remercié de l’avoir quittée, parce qu’elle avait compris que ce n’était pas un homme pour elle. Ou alors….. Léna stoppa net son logiciel de scénario intégré. Elle avait la fâcheuse manie de se faire des films, d’extrapoler sur une simple phrase. Elle anticipait, avant d’entendre la suite, et elle répondait aux questions qu’on ne lui posait pas.
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Paul, Charles et Sylviane étaient rentrés dans le premier café jouxtant l’hôpital. Un petit bistrot sans caractère, un peu aseptisé. Ce n’était pas du tout le genre d’endroit que Sylviane appréciait, mais au vu de la situation, elle s’abstint de tout commentaire. Elle était sonnée par la nouvelle, tout ce qu’elle avait investi sur Rose s’envolait, sa vie basculait. Et une fois de plus elle en voulait à un homme d’avoir détruit sa fille. Ils s’assirent à la première table de libre, et le serveur, souriant et dynamique vint les sortir de leur torpeur. Charles commanda en premier son whisky, Paul en profita pour en prendre un aussi, et Sylviane se contenta d’un Perrier citron. Elle avait l’estomac noué, mais il fallait bien consommer. – Tu sais ce qu’il s’est vraiment passé, Paul ? S’enquit Charles. – Non, pas pour le moment, le médecin m’a juste dit qu’ils attendent de pouvoir interroger Rose, et pour le moment ils récoltent des témoignages. – ah…. Les larmes montèrent aux yeux de Sylviane, mais il était hors de question pour elle d’exhiber son malheur en public, elle sortit un mouchoir de son sac, et s’essuya discrètement la joue. Les deux hommes tournèrent leur regard. Il régnait une certaine pudeur dans cette famille, beaucoup de moments se vivaient ensemble mais rien ne se disait vraiment qui puisse toucher à l’intimité. Pour Sylviane, tout devait toujours aller bien. Non pas qu’elle ait eu une philosophie de vie qu’ont certains et qui les pousse à aller toujours de l’avant, mais le malheur et les épreuves lui étaient insupportables. Quand les difficultés surgissaient, il était préférable de ne pas trop les évoquer, et de régler la situation au plus vite pour passer à une vie sans encombre. C’est bien ce qu’elle avait suggéré ou imposé à Rose autrefois. Gommer ce qui pouvait déranger sa tranquillité. Mais là, elle ne pouvait échapper à la réalité, ni s’enfuir, ni enfouir le problème. Elle était partagée entre une tristesse profonde, et une frustration immense, car la situation lui échappait totalement, et elle qui aimait contrôler les évènements, ne pouvait que subir les absences de sa fille, les doutes sur son rétablissement. Ses jours n’étaient pas en danger, mais cela ne suffisait pas à la rassurer, il fallait au plus vite que les choses rentrent dans l’ordre, qu’ils retrouvent tous leur vie d’avant, et surtout qu’elle retrouve la mémoire. Cette attente lui était insoutenable. Seul Charles savait, que sous ses airs de tout diriger, sa femme était fragile, qu’elle avait trop souffert d’une perte dont elle ne s’était jamais remise, et que Rose avait rempli tous ses espoirs. Ce monde qu’ils avaient reconstruit ne devait pas s’écrouler trop longtemps, parce que même si Rose se remettait complètement, Sylviane risquait de ne jamais retrouver son souffle. Chacun but une gorgée. Sylviane rompit le silence, elle qui aimait organiser prit tout de suite l’initiative que Sounia, sa fidèle femme de ménage, passe chez Paul pour l’aider à garder la maison propre. Comme toujours, Paul acquiesça à la proposition de sa belle-mère. Il se moquait totalement des histoires de rangements, mais il comprit qu’elle voulait l’aider. Sounia passerait donc chez lui, comme Sylviane le désirait. Une fois leur verre terminé, ou plutôt dès que Sylviane eut fini son Perrier qu’elle but beaucoup plus lentement que les hommes leur whisky, Charles suggéra de laisser Paul à l’hôpital et de rentrer chez eux. Sylviane n’était pas d’accord du tout, sa place était auprès de sa fille, mais Charles, pour une fois, réussit à la convaincre qu’elle risquait d’être choquée si sa fille ne la reconnaissait pas, et qu’il valait mieux attendre. A l’idée que Rose puisse avoir tout oublié, même elle, Sylviane s’imagina effondrée dans la chambre, et accepta de suivre son mari.
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Paulregardait sa femme, étalée sur ce lit, connectée et raccordée à une machine dont il ne connaissait pas la fonction, même si il lui semblait entendre les battements de son cœur. Le Professeur Lenoir s’était voulu rassurant, on vérifiait juste que toutes ses fonctions vitales n’avaient pas été endommagées, et on restait prêt à intervenir en cas de nécessité. C’était la première fois qu’il la trouvait branchée. Elle avait toujours été très classique. Tous les matins, elle se maquillait légèrement, peignait ses cheveux qui gardaient la même coupe, endossait son fidèle parfum depuis des années, qu’elle utilisait par petites touches. Il ne la voyait pas souvent allongée, toujours levée la première, et couchée après lui, avec souvent une corvée à terminer avant de le rejoindre. Et là, il la voyait ainsi, inerte, naturelle, les cheveux en bataille, dans l’incapacité de se déplacer, avec du temps devant eux, mais la conversation n’était pas aisée. Il aurait dû l’enlacer, la serrer dans ses bras, lui dire combien il l’aimait, mais rien ne venait. Il se demandait même si il l’aimait vraiment, s’ils se convenaient l’un à l’autre. Ils étaient satisfaits de leur réussite sociale, Il était agent immobilier, elle était chargée de clientèle dans une banque, ils avaient une vie confortable, mais il prit conscience que morte, elle aurait peut-être eu plus de sens dans sa vie qu’à ce moment qu’il vivait comme une terrible épreuve. Le souvenir d’elle aurait été sans doute moins douloureux que de se sentir un étranger face à elle. Il avait eu tellement peur de la perdre, quand l’hôpital l’avait appelé, mais pourquoi ? Il pensait que cela allait bouleverser sa vie, et de la voir là, sans mémoire, devant lui, lui paraissait tout à coup encore plus effrayant. Que lui dire ? Comment la regarder ? On me rendait une femme qui n’était plus la mienne et pour qui je ne représentais rien. Nous étions deux étrangers. Elle avait peut-être préféré oublier sa vie pour ne pas se souvenir du mari que je suis. Pourtant, comme leur disait souvent Sylviane, ils avaient tout pour être heureux, une belle maison bien décorée, deux belles voitures, des comptes épargnes bien gérés, et une famille unie. Certes, ils n’avaient pas d’enfant….
Lui qui avait eu un certain succès auprès des femmes avait toujours vu celle de ses rêves comme ayant du caractère, de la classe, avec une vivacité d’esprit, et une belle répartie, très féminine, qui ferait la jalousie de ses copains, il aurait trouvé la perle rare… il avait épousé celle qui lui apparaissait maintenant comme tout l’inverse. Mais au fond de lui, il était convaincu qu’il l’aimait. Soit sincèrement, soit pour ne pas reconnaître qu’il avait dû se tromper dans un choix si essentiel à sa vie. En fait, à cet instant, tout lui paraissait effrayant, sa femme, sa vie, ses pensées, et l’avenir. Il regardait Rose et tournait autour du lit, dans un silence absolu, et il se sentait transparent. Il avait le même sentiment que s’il était rentré dans la chambre d’une inconnue qui s’interrogeait sur sa présence auprès d’elle. Il ne résista pas devant la poignée de la porte et la baissa pour sortir, comme il était rentré, sans rien dire, sans un regard pour Rose qui semblait perdue dans ses pensées.
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Je voulais faire une école de journalisme, mais je ne me souvenais plus bien de ce qui m’avait conduit à la banque. Avais-je une seule fois dans ma vie imaginé être banquière ? Princesse, ça c’était sûr, institutrice, coiffeuse, mais rêver d’une banque, à part peut-être un jour pour la braquer… Travailler dans la banque était noble et rassurant pour mes parents. J’allais donc devenir banquière, m’asseoir devant un bureau et gérer de l’argent qui n’était pas le mien. J’avais accepté sans rechigner et laisser couler mes larmes en silence dans l’antre de ma chambre. Mais comment avais-je pu laisser le monde autour de moi décider de ma vie ? Je ne voulais pas déranger. Je n’avais jamais plus envisagé de faire autre chose. Mon père avait des relations, il fallait s’en servir. Presque dix ans déjà, cinq ans de mariage, à l’aube de la trentaine, et je me posais toutes ces questions seulement maintenant. Le choc de l’accident avait dû ouvrir une porte blindée de mon cerveau, celle dont je n’avais jamais eu les clefs car le contenu de cette partie de mon esprit risquait de mettre en péril tout l’équilibre familial. Tout avait dû déborder là-dedans, et la porte venait d’exploser, laissant se déverser l’amas de tous mes désirs refoulés. Ou alors, c’était moi en criant « non » qui avait trouvé le mot de passe pour l’ouvrir, et tout se répandait sur moi sans retenue dans une tornade déroutante.
Tout avait commencé, du moins dans mes souvenirs, le jour où ma mère avait voulu me faire sauter une classe. Je voulais rester avec mes amies, mais elle me trouvait trop brillante, d’autant que mes notes confirmaient ma supériorité à ses yeux. Il fallait que j’aille plus vite que les autres. Elle me rabâchait toujours que j’étais tellement intelligente que je devais comprendre ce qui était bien pour moi. Je devais surtout faire ce qu’elle avait prévu. Sounia, elle, me comprenait. Pauvre Sounia, elle devait être toute retournée de ce qui m’arrivait, j’avais tellement envie de la voir. Me blottir dans ses bras, comme quand je n’étais qu’une enfant. Sounia n’était que tendresse et compréhension. Mais elle n’était pas le meilleur exemple pour moi, elle ne s’était jamais opposée au caractère impatient et insatisfait de ma mère, qui répétait avec une pointe de fierté dans la voix « ma bonne Sounia » quand elle parlait d’elle. J’avais mis des années à comprendre « ma bonne, Sounia », et non pas « ma bonne Sounia ». Cette petite virgule changeait toute la considération de ma mère pour celle que je voyais comme ma nounou, ma seconde mère, celle qui avait toujours été là pour moi. Elle m’avait aidée à grandir, dans un carcan trop étriqué, mais elle était là.
Et puis me revenait ma rencontre avec Paul…. dans une boîte de nuit ! Le seul lieu où je n’avais jamais imaginé que l’on puisse rencontrer quelqu’un. J’étais présente moi aussi, mais les bonnes raisons que je m’étais donnée ne pouvaient appartenir qu’à moi. Il s’était approché et m’avait regardée avec des yeux qui exhalaient le désir. J’avais voulu y croire, tout de suite, sans retenue. Il fallait que je change de vie, que j’oublie. Quand il m’avait dit qu’il me trouvait charmante, je savais que je devais me méfier de ce discours apprêté, mais j’avais souri. Dans un autre contexte, ou un autre soir, je l’aurais évincé, mais je me sentais trop fragile pour adopter cette attitude. Il m’aurait fallu de la force pour fuir, et j’avais préféré me laisser faire. Paul avait un physique agréable, charmeur, doux, avec un petit fond de tristesse qui lui donnait une certaine profondeur. Je continuais à danser sur la piste qui sentait la sueur et le parfum. Paul s’approcha un peu plus, et alla même jusqu’à occuper l’espace devant moi comme pour marquer une certaine propriété sur moi. Il commençait à m’agacer avec son sourire satisfait, mais je ne résistai pas quand il me proposa un verre. Les collègues qui m’accompagnaient me regardèrent passer devant elles et aller m’installer au bar avec cet inconnu. Elles étaient ravies, leur plan avait fonctionné. Je sortais de ma première rupture amoureuse avec François. Il m’avait critiquée pour mon manque de caractère. Il me trouvait trop effacée. Moi qui faisais toujours mon possible pour lui faire plaisir, je vivais cette séparation comme une injustice, d’autant plus qu’il avait disparu du