On m'appelait Surprise

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Je ne suis pas née esclave. Il s’en est fallu de très peu, mais c’est un fait, et cela change tout !


Lumina s’écarta du corps fatigué de ce mari que la colonie lui avait octroyé, ce bagnard dont la peau, couverte de tatouages, se lisait comme un livre d’images. Des six transportées expédiées en Guyane, ces pétroleuses ainsi qu’on les nommait en référence aux femmes révoltées de la Commune de Paris, elle était la dernière à s’être mariée. Il faut dire que son caractère de chien-fer que rien, et certainement pas la morgue des maîtres blancs – car République ou non, abolition ou pas, les maîtres étaient restés les maîtres – n’aurait pu faire plier, éloignait d’elle, sinon la sympathie, du moins la simple idée d’une accointance. Elle, Marie Philomène Roptus, dite Lumina Sophie, ou plus communément Surprise, n’avait jamais rompu devant personne. À bientôt trente ans, les huit dernières passées au bagne, elle était demeurée la femme-flamme qui, la torchère à la main, le plus souvent devant les hommes, avait parcouru les riches propriétés du Sud, ces insolentes habitations, pour y bouter le feu.


Ainsi commence le nouveau roman de José Le Moigne dans lequel il s’attache, au travers du portrait flamboyant de Lumina Sophie, la Jeanne-d’Arc créole, à magnifier le petit peuple martiniquais en lutte pour sa dignité.


Publié le : samedi 1 janvier 2011
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782844508898
Nombre de pages : 160
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I
— Je ne suis pas née esclave. Il s’en est fallu de très peu, mais c’est un fait, et cela change tout ! Lumina s’écarta du corps fatigué de ce mari que la colonie lui avait octroyé, ce bagnard dont la peau, couverte de tatouages, se lisait comme un livre d’images. Des six transportées expédiées en Guyane, ces pétroleuses ainsi qu’on les nommait en référence aux femmes révoltées de la Commune de Paris, elle était la dernière à s’être mariée. Il faut dire que son caractère de chien-fer que rien, et certainement pas la morgue des maîtres blancs – car République ou non, abolition ou pas, les maîtres étaient restés les maîtres – n’aurait pu faire plier, éloignait d’elle, sinon la sym-pathie, du moins la simple idée d’une accointance. Elle, Marie Philomène Roptus, dite Lumina Sophie, ou plus communément Surprise, n’avait jamais rompu devant personne. À bientôt trente ans, les huit der-nières passées au bagne, elle était demeurée la femme-flamme qui, la torchère à la main, le plus sou-vent devant les hommes, avait parcouru les riches propriétés du Sud, ces insolentes habitations, pour y bouter le feu. — Qui se souvient de moi ? En ces jours de mars, les derniers de sa courte vie, Lumina n’avait aucune envie de sonder l’avenir. L’His-toire ne s’écrivait pas pour elle en chapitres structu-rés, liés entre eux par l’ordonnancement de la longue
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durée, mais dans une trâlée de souvenirs s’enchevê-trant au rythme de sa vie.Tant que quelqu’un pouvait la raconter, l’Histoire continuait à exister, dès qu’il n’y avait plus personne elle s’effaçait comme s’effaçaient de la surface des derniers cimetières d’esclaves, les tertres anciens bordés de conques de lambis. Et son fils, ce petit Théodore dont on ne lui avait laissé que le temps d’apprendre le prénom avant qu’on ne le lui arrache, dès le cordon tranché, pour le confier, étrange orphelinat, aux religieuses de la prison de Fort-de-France ; ce fils, dont elle doutait parfois qu’il fût encore vivant, quelle mémoire pouvait-il bien avoir des siens ? Lumina, caressa sa poitrine de fille-la campagne où battait, comme le tambourbèlècreuse le vent en rafales guerrières, tout ce qui lui restait de jeunesse et de vie. C’était là son dernier sabbat et pas un seul instant elle n’avait mesuré ce que ce geste pouvait avoir de symbolique maternelle. Une peau-cabri sonnant le glas à l’infini : c’est ça qu’elle était devenue. Sorcière ! Blasphématrice ! Incendiaire ! Domina-trice ! Oui, elle avait été tout ça et elle ne reniait rien. La rage était en elle et siBondyélui-même avait été sur terre, sûr qu’elle l’aurait brûlé. Personne ne dirait le contraire, dans ce pays de Martinique où les femmes ne sont pas les dernières au combat, elle por-tait la cocarde de la femme debout. Cela n’empêchait pas que quelquefois, à l’heure où le soleil vous fait baisser la tête, il lui semblait avoir mené son chemin à l’envers. Qu’est ce qui faisait que, première à naître libre de sa race, l’année même de l’abolition, jeune encore, elle terminait sa vie en esclavage, dans ce
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bagne innommable de Saint-Laurent-du-Maroni où l’avait rejeté la justice des Blancs. À bien considérer, si elle faisait le compte, la liberté, la vraie, celle qui se vit à pleins poumons, elle ne l’avait connue que pendant ces trois jours furieux de la révolte. Mais qui s’en sou-viendra ? Parfois, au bout de son vertige, lorsque las-sée elle attendait au bord du monde que la mort la prenne, elle conservait l’espoir, puisqu’il en avait tou-jours été ainsi, que son histoire, portée par la voix rauque du conteur, par le tambour et la flûte des mornes, soit scandée de veillée en veillée d’un bout à l’autre du pays. Mais, combien de temps encore, la voix nègre venue de l’au-delà des âges se ferait-elle entendre ? Le monde changeait vite et Sophie, même dans ce trou puant où elle allait mourir le pressentait, les jours des conteurs, eux-mêmes étaient comptés. Alors, parce que nul ne peut accepter sans angoisse l’approche du néant elle entreprit, comme d’aucuns bien plus grands Grecs qu’elle se mettraient à écrire, de remonter, pour cet homme blanc qu’elle n’aimait pas mais que la vie lui avait imposé pour époux, cet homme plus âgé qu’elle et qui pourtant lui survivrait sans doute, le cours de sa vie.
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