Oncle Hàri - Sa vie est (devenue) un roman

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1943 en Alsace. Hàri et son ami Mechel, 17 ans chacun, sont convoqués pour le RAD allemand. Ils tentent de fuir en Suisse mais sont arrêtés à la frontière et internés au camp de Schirmeck. Durant sa captivité, Hàri se lie d’amitié avec le Papy, un petit malfrat de Colmar, lequel lui sauve la vie à deux reprises.

Lorsqu’ils sont libérés, à la fin de la guerre, ils commettent ensemble plusieurs vols. Hàri se retrouve en prison. Dès sa sortie, il récidive. À nouveau incarcéré, il fait la connaissance d’Arsène, un jeune cambrioleur. À leur sortie, ils écument les villas de la région de Besançon. Ils sont appréhendés et Hàri écope de deux ans de détention.

En juillet 1951, pour sortir de prison, il s’engage pour cinq ans dans la Légion étrangère. Il fait la guerre d’Indochine. À son retour, il se marie. Mais un grand malheur le frappe. Il s’enfuit alors et entre dans la grande délinquance…


Dans ce nouveau livre, l’auteur nous fait vivre chaque étape de la vie tumultueuse de son oncle Hàri.

Publié le : mardi 1 janvier 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782952695619
Nombre de pages : 438
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CHAPITREI Arrêté en 1943 par le SD allemand
À l’âge de quatorze ans, certificat d’étude en poche, Hàri et Mechel, le fils des voisins, quittaient fière-ment l’école primaire de Pfastatt. C’était en juillet 1940, c’était la guerre. Il était écrit dès leur naissance qu’ils auraient à sacrifier leurs plus belles années. C’était écrit dansMein Kampf, le livre programme de Hitler diffusé pour la première fois en 1926. Cette année-là fut aussi celle de la mort du docteur Coué, celui de la méthode, ajoutant une pierre au pessimisme ambiant. Trois ans après, la crise de 1929 ruinait l’économie mondiale offrant un boulevard aux dictatures de tous poils. En janvier 1933, Hitler prenait légalement le pouvoir, en juillet, le parti nazi était proclamé arbi-trairement parti unique, la dictature était installée. En juin 1935, Hitler créait le RAD (Reicharbeitsdienst), un service civil obligatoire et équivoque destiné aux jeunes Allemands de dix-huit à vingt-cinq ans les astreignant à des tâches d’intérêt général (travaux agricoles, construction d’autoroutes et de la ligne Siegfried…). Le RAD était présenté comme un moyen de lutter contre le chômage des jeunes, mais il devint très vite un moyen d’embrigadement de la jeunesse allemande afin de la préparer à la guerre. Au pro-gramme, il y avait, entre autre, gymnastique et exercices paramilitaires. En juin 1940, la France était
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occupée. L’Alsace et la Moselle étaient annexées et placées sous l’autorité de deux Gauleiters, Wagner et Bûrckel, chargés tous deux d’en faire des provinces allemandes. Ils virent au travers du RAD un moyen idéal pour séduire la jeunesse de ces provinces en les éduquant à l’idéologie de la nouvelle Allemagne. C’est ainsi que les garçons des classes 1920 à 1928 et les filles des classes 1923 à 1926, d’Alsace et de Moselle, furent appelés, classe après classe, à rejoindre le RAD. Élisa, la grande sœur de Hàri, née en 1922, y échappait. Au début, les stages duraient six mois et la plupart se déroulaient en Allemagne ou en Autriche, afin de bien immerger la jeunesse dans la culture germanique. En 1941, la possibilité était offerte aux incorporés formatés du RAD d’effectuer leur service militaire dans la Wehrmacht. Quelques mois après, la durée du lavage de cerveau fut ramenée à trois mois et les incorporations dans la Wehrmacht devin-rent obligatoires. En 1940, les deux amis se souciaient peu de l’ac-tualité ayant d’autres chats à fouetter. Ils étaient les chefs d’une petite bande d’adolescents fuyant le travail et commettant des larcins qui, bien qu’ils fus-sent sans gravité, perturbaient les habitants de la pai-sible commune. Dans les villages alsaciens on n’aimait pas cela. La vie en communauté était basée sur le respect, l’entraide et la discipline. Les jeunes pertur-bateurs se réunissaient dans les célèbres « caves » de Pfastatt pour comploter et préparer leurs coups. Ces caves, creusées dans la colline par les paysans pour conserver les récoltes, eurent bien d’autres utilisa-tions, elles servirent par exemple de cave à champagne pour l’occupant allemand puis, un peu plus tard,
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d’abris pour la population lors des bombardements alliés. L’arrivée des Allemands fut une aubaine pour la bande, du grain à moudre sans se retrouver au banc de la société pensaient-ils. Ils s’en donnaient à cœur joie, crevant des pneus, siphonnant de l’essence, emplissant de sable les réservoirs, sectionnant les câbles de communication, volant des casques, des cantines, des drapeaux et d’autres prises de guerre. Pourtant, ils ne furent pas reconnus à leur juste valeur. Leur entreprise de sape du moral de l’ennemi n’avait pas plus d’effet que des aiguillons dans le cuir d’un bœuf. La résistance locale n’appréciait pas du tout ce bri-colage qui rendait les officiers allemands inutilement nerveux. Les vrais résistants fomentaient dans l’ombre des opérations d’envergure et des coups décisifs. Tant et si bien que des messages pressants parvinrent aux parents des jeunes trublions et aux autorités de Pfastatt. Alors les résistants en herbe redevinrent de vulgaires chenapans et la relation entre Hàri et son père se dégrada de jour en jour. Et les filles ? Il n’y en avait pas dans la bande, trop dangereux pour elles et elles trop compliquées pour eux. Certaines tournaient bien autour de ces beaux garçons, Hàri le grand brun au teint mat et aux yeux noirs et Mechel, l’éphèbe blond aux yeux bleus. Eux, cela leur plaisait bien de plaire, mais ils ne savaient que faire, comment faire, pourquoi faire ? L’édu-cation sexuelle, à cette époque, c’était en général, « Y trouv’ront bien tout seul ! » alors fanfaronner devant les filles pour se faire mousser ça allait, mais de risquer de se ramasser et se ridiculiser il n’était pas question.
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Inquiets, Hàri et Mechel voyaient régulièrement partir par petits groupes ceux qui avaient été pour eux les grands de l’école. Quelques uns revenaient quelques jours après, ravis. Plus tard, on entendait reparler sous le manteau de quelques autres qu’on n’avait pas vus revenir mais qui seraient cachés dans la région. Mais le plus grand nombre, élus malgré eux pour la plupart, ne réapparaissait pas. Les deux amis savaient que leur tour viendrait mais ils espéraient que la guerre serait finie avant. Sinon, c’était décidé, ils n’iraient pas. Le mode de re-crutement du RAD était en tout point semblable à un conseil de révision. Les réformés étaient ceux qui ne répondaient pas aux critères habituels du parfait soldat. Hitler ne tolérait au sein de sa race supérieure, ni les malades, ni les infirmes, ni les simples d’esprit, ni les condamnés de droit commun, ni les suspects politiques, il était pourtant tout cela à la fois. Il y eut beaucoup de certificats médicaux de complaisance et de médecins héroïques qui les payèrent de leur vie. Des jeunes appelés, en désespoir de cause, allèrent jusqu’à se mutiler. Ceux dont on reparlait de temps en temps étaient des évadés du RAD, il y en avait beaucoup au début, s’évader n’était pas un problème insurmontable mais gare à ceux qui étaient repris, les bataillons disciplinaires russes les attendaient et peu en réchappaient. C’est pourquoi les évadés restaient dans la clandestinité et souvent ils rejoignaient la résistance. Enfin, ceux qui ne revenaient pas, les Malgré-nous, combattaient dans la Wehrmacht. Et puis il y avait les rebelles, les insoumis, ceux qu’on appelait les réfractaires et qui s’enfuyaient vers l’in-térieur en zone libre ou vers la Suisse toute proche.
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Ils étaient peu nombreux car ils risquaient gros et des menaces de représailles pesaient sur leur famille. En mai 1943, la guerre était loin d’être finie et les deux amis recevaient leur convocation pour le Reicharbeitsdienst. Ils devaient partir une semaine plus tard pour l’Allemagne via la gare de Strasbourg, ils étaient au pied du mur, l’heure n’était plus à la bravade, il leur fallait prendre une grave décision. — Si on y va, c’est la Wehrmacht et on devient des boches, avança prudemment Hàri. — On a dit qu’on n’irait pas, rétorqua sèchement Mechel. — Bon, alors on y va, on s’évade et on rentre dans la Résistance, proposa Hàri, impatient d’avancer. — S’évader, ça a marché durant trois ans mais c’est de plus en plus difficile d’après mon frère. La Résistance, elle nous a dans le collimateur, ils ne nous prendront pas, fut la réponse de Mechel qui avait la tête sur les épaules. — Arrête ! Ils prennent tout l’monde, ils ont besoin de jeunes comme nous, s’exclama Hàri comme pour une évidence. — Qu’est c’ que tu crois, on ne rentre pas dans la Résistance, ce sont eux qui te recrutent. Nous on est mineurs et incontrôlables, comme disent nos gendarmes, alors l’évasion et la Résistance faut pas y compter, coupa net Mechel. — On peut demander un certificat médical, insista Hàri, lequel fourmillait d’idées décidément. — À qui ? Il y en a eu des centaines. Partout des médecins ont été arrêtés par la Gestapo. Dis-moi où on peut en avoir et on y va tout d’suite, répondit Mechel un peu agacé.
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— Bon ben, propose, toi ! s’exclama Hàri, contrarié que toutes ses idées soient tombées à plat. — Il ne reste qu’une solution, partir en Suisse, se faire oublier et revenir après la guerre, dit Mechel sur un ton apaisé. — Et si elle dure dix ans on prend la nationalité suisse ? ironisa Hàri. — Une fois là-bas on aura le temps de préparer notre retour, même avant la fin de la guerre, mais maintenant il faut décider, et vite ! conclut Mechel, déterminé. — Et qu’est- c’ qu’on f’ra en Suisse ? interrogea Hàri, dubitatif. — Et qu’est-c’qu’on fait ici ? fut la réponse de Mechel qui marqua ainsi le point final. La décision fut prise : l’exile en Suisse. Restait à convaincre les familles, or les deux compères avaient négligé un détail d’importance : les représailles. Hàri était le second des cinq enfants d’Üscheen et Mààri et Mechel était le second d’une fratrie de quatre. Dans la famille d’Üscheen, on était pauvre de père en fils, le seul patrimoine qui se transmettait était le patrimoine génétique. Le père d’Üscheen était tail-leur de pierres comme le furent son propre père et son grand-père. On comprend de nos jours que c’était un métier noble et un métier d’art, mais à leur époque, c’était un travail de manœuvre, pas considéré et mal payé. L’épouse élevait les enfants et tenait la maison, s’évertuant à jongler avec les quelques pi-caillons que lui donnait chaque jour son mari pour que personne ne manquât de rien. Les enfants devaient travailler très jeunes pour élever un peu le
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niveau de vie, tout était bon, même les tâches les plus pénibles. Ainsi Üscheen, dès l’âge de dix ans, parcourait-il la région à pied à la recherche d’une tâche à accomplir pour quelques sous. Il était journalier et le resterait jusqu’à son mariage avec Mààri. Contrairement à la lignée du futur époux, on trouvait dans celle de Mààri une succession de familles aisées tous artisans et petits bourgeois. Le père de Mààri dirigeait une belle entreprise de me-nuiserie et possédait, en partie par dévolution, un patrimoine confortable constitué de plusieurs maisons d’habitation dans la région. Il était dur en affaires et pragmatique, ainsi il avait décidé qu’il ne ferait que deux enfants, qu’ils devraient étudier et créer leur entreprise, si c’était des garçons, ou se marier avec un médecin ou un millionnaire, si c’était des filles. Quand leur fille Mààri leur présenta son Üscheen, les braves gens eurent un choc. Üscheen avait mauvaise réputation, il était pauvre et pour le père de Mààri, être pauvre était une tare, on était pauvre parce qu’on était fainéant ou idiot ou incapable ou mal marié. De plus, le prétendant était déjà un peu porté sur la fête et le farniente. Il pensait beaucoup plus à s’amuser qu’à se construire un avenir et il s’était déjà fait re-marquer dans les rues du village chantant à tue-tête avec des copains. Les temps avaient changé et la joie de vivre des jeunes était une horreur pour les petits bourgeois. Le père s’opposa violemment à cette union contre nature. Mais l’amour l’emporta et avec l’aide de la mère de Mààri, une sainte femme qui savait tempérer son rude époux, le mariage eut lieu. Dans la corbeille de la mariée il y avait une grande et belle maison mise à disposition gracieusement et un emploi pour le marié dans l’entreprise de son beau-père. Un
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beau cadeau dicté par la fierté du père et l’amour de la mère pour sa fille et son gendre. Tout allait bien jusqu’au jour où Üscheen ne se présenta plus à son travail. Un vague problème de santé. Il aurait ramené de Russie une pathologie chronique qui l’empêchait de respirer quand il travaillait. La sciure, la poussière ambiante des chantiers et les courants d’air le gênaient et, comme il l’avait dit à Mààri, il ne tenait pas à y laisser sa peau. Depuis quelques mois déjà il cumulait les petits arrêts de travail et sa relation avec le beau-père-patron, déjà tendue, n’y résista pas. Le patron licencia son gendre sans indemnité en lui disant qu’il devait s’estimer heureux qu’il ne lui mette pas son pied quelque part et il le menaça de le mettre à la porte de sa maison. Une fois de plus la brave belle-mère tempéra son rude époux, Üscheen et les siens resteraient dans la maison mais ils auraient à payer un fort loyer. Le beau père pensait ainsi obliger son gendre à travailler. Üscheen resta plusieurs semaines sans emploi profitant un maximum de temps de ses maigres indemnités maladie, puis il se fit embaucher aux Mines de Potasse. L’apprenant, son beau père suffoqua et crut mourir sur place. Son gendre, malade des poumons, se faire embaucher pour extraire du sel dans des mines humides et froides dont l’atmosphère était irrespirable à cause des particules de sel qui la polluaient et qui ron-geaient, disait-on, les bronches des pauvres ouvriers, lui qui toussait à la seule vue de la sciure ! Ça dépas-sait son entendement. Au début, Üscheen travailla dur et fut vite considéré comme un bon ouvrier. Puis ses problèmes de santé redevinrent récurrents et il enchaîna à nouveau les arrêts de travail, ne travaillant finalement que quelques jours par mois. En fait, il
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était loin d’être idiot, rien ne lui échappait et surtout pas l’actualité politique et économique. En 1936, le Front populaire fit un bref passage d’un an aux commandes de la France. Au nom de la défense de la classe ouvrière, il mit en place des réformes capitales dont nous profitons de nos jours encore : la semaine de quarante heures, l’augmentation des salaires, les congés payés et les conventions collectives. Des négociations furent menées dans toutes les entre-prises pour améliorer la condition des travailleurs, notamment sur la question des arrêts maladie. En même temps, les profiteurs et les pique-assiettes de tout poil étaient à l’affût pour tirer des profits personnels de ces mesures universelles. Bref, les ar-naques prirent un essor qui ne cessera de s’amplifier jusqu’à nos jours et bien après sans doute. Üscheen avait compris que pour profiter du système il valait mieux être employé par une grosse entreprise que par un petit artisan. Les hommes ont tendance à voir partout des poules aux œufs d’or et à les éventrer allègrement. Ils ruinent leurs propres systèmes sans vergogne bien qu’ils en eussent certainement eu besoin un jour. De même, ils détruisent inlassablement la planète sans laquelle ils ne peuvent exister. C’est leur propension à se couper l’herbe sous le pied, à se mettre le doigt dans l’œil, à donner les bâtons pour se faire battre et à se ruiner pour devenir riches. Üscheen avait tout compris. Il profita donc allègrement de la convention collective des Mines de potasse et des avantages financiers consentis pour les maladies profession-nelles, la dangerosité du métier étant établie, et également des anciennes lois prussiennes toujours en
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vigueur en Alsace. Il pouvait ainsi vivoter avec les siens sans travailler et cela bien que les allocations familiales n’existassent pas encore. De plus, cerise sur le gâteau, Élisa venait d’avoir quatorze ans et l’école était finie pour elle. Son père lui trouva une bonne place dans une fabrique de cartouches pour fusils de chasse à Richwiller. Elle travaillait donc quarante heures par semaine et donnait son salaire à ses parents, au centime près. Bientôt ce fut sa santé à elle qui souleva des inquiétudes. Tous les soirs, elle rentrait en toussotant et elle devait laver ses cheveux devenus entièrement rouges, colorés par la poussière de poudre qui tournoyait en permanence dans l’air confiné de l’atelier où elle travaillait. Üscheen lui trouva un autre emploi dans un tissage. Là, elle était bien et le travail n’était pas pénible. Mais le père trouva que ça ne payait pas assez, alors il la fit em-baucher dans la grosse usine de la région pour confectionner des chemises, à la chaîne, à un rythme d’enfer. La jeune ouvrière avait pourtant une toute autre ambition, elle avait un don du ciel, l’oreille absolue et une belle voix de soprano. Elle ne man-quait jamais une occasion de chanter, à l’église, au théâtre, à la chorale de Pfastatt dirigée par Hànsi, son mentor. Jusqu’au jour où elle fut remarquée et ins-crite à un important concours qui eut lieu au presti-gieux théâtre de Mulhouse. L’enjeu était de taille, la lauréate entrerait dans une troupe professionnelle et ferait partie de la distribution deLa Veuve joyeusequi serait donnée au théâtre lyrique de Strasbourg. Élisa remporta le concours, elle se voyait déjà en haut de l’affiche, son rêve se réalisait. Mais le père mit son veto, elle était mineure, elle retourna donc à l’usine. Pendant ce temps Hàri faisait toujours l’andouille.
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