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Où il n'est pas question d'amour et autres récits

De
221 pages

Des contes qui mettent en scène "l'après-Billancourt", au moment où la dépression ébranle encore une fois le petit monde de l'exil qui avait commencé à s'organiser autour des usines Renault.


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LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
A u xChroniques de Billancourt faisaient rova, cessuite, dans les manuscrits de Nina Berbe nouvelles dont l'action se situe à un moment où la dépression ébranle une fois encore le petit monde de l'exil qui avait commencé à s'organiser au tour des usines Renault. On y retrouve la vivacité du regard, la perfection du trait, l'art de la narration qui ont si souvent conduit les critiques du monde entier à comparer Nina Berberova à Tchekhov ou à Tourgueniev. On notera que si les Chroniques de Billancourtprécédaient les “petits” romans (tellel'Accompagnatrice), les récits que voici en sont contemporains. C'est dire que la maît rise de l'écrivain a déjà atteint son plus haut niveau. Comme pour lesChroniques de Billancourt,cette édition est la première jamais réalisée, les récits n'ayant paru – en russe – que dans des publi cations périodiques au moment où ils étaient écrits. Un ouvrage important donc dans l'édition de l'œuvre complète de Nina Berberova, en cours de réalisation depuis 1985.
Nina Berberova, qui est née à Saint-Pétersbourg et qui a émigré aux Etats-Unis en 1950, après vingt-cinq années passées en France, vit à Philadelphie où elle a eu quatre-vingt-douze ans au moment où ce livre sortait de presse. Son œuvre est publiée en France et gérée dans le monde entier par les éditions Actes Sud.
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DU MÊME AUTEUR
L'ACCOMPAGNATRICE,1985. LE LAQUAIS ET LA PUTAIN,1986. TCHAÏKOVSKI,1987. ASTACHEV A PARIS,1988. HISTOIRE DE LA BARONNE BOUDBERG,1988. LE ROSEAU RÉVOLTÉ,1988. LA RÉSURRECTION DE MOZART,1989. o C'EST MOI QUI SOULIGNE,1989 ; coll. “Babel” n 22, 1990. LE MAL NOIR,1989. BORODINE,1989. DE CAPE ET DE LARMES,1990. DISPARITION DE LA BIBLIOTHÈQUE TOURGUENIEV,1990 (hors commerce). L'AFFAIRE KRAVTCHENKO,1990. e LES FRANCS-MAÇONS RUSSES DU XX SIÈCLE,1990 (coédition Noir sur Blanc). RÉCITS DE L'EXIL,1991. A LA MÉMOIRE DE SCHLIEMANN,1991. ALEXANDRE BLOK ET SON TEMPS,1991. ROQUENVAL,1991. CHRONIQUES DE BILLANCOURT,1992. Tous les ouvrages de Nina Berberova sont publiés aux éditions Actes Sud. Titre original : Biankurskie prazdeniki(vol. II) © ACTES SUD, 1993 ISBN 978-2-330-08904-7 Illustration de couverture : Pavel Korine,Portrait du pianiste K. Igumnov(détail), 1941 Galerie Tretiakov, Moscou
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BERBEROVA
Où il n'est pas question d'amour
et autres récits traduits du russe par Alexandra Pletnioff-Boutin
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LES MÊMES SANS CONSTANTIN IVANOVITCH
]> Que serait-il arrivé, se demandait parfois Natalia Petrovna, si quelqu'un avait voulu représenter toute leur vie dans une pièce de théâtre ? Le sujet n'était pas particulièrement adapté pour une pièce, mais plutôt pour un roman, et pourtant... Si quelqu'un s'était penché sur leur vie comme sur celle de leur entourage et avait écrit une comédie en trois actes, cette comédie aurait pu être montée et Natalia Petrovna, avec tous les autres, ensemble comme toujours, se serait rendue au théâtre. Mon Dieu ! Que de personnages ! Inutile de les déno mbrer tous, peine perdue, on n'arriverait jamais à se souvenir de chacun d'eux. A commencer par Natalia Petrovna elle-même, une fem me des plus ordinaires, puis sa mère, ensuite ses enfants, Volodia et Luba ; son oncle, la tante de Constantin Ivanovitch, son mari. Ce dernier resterait la plupart du temps dans les coul isses. Il faudrait aussi mentionner le fils d'un premier mariage de Constantin Ivanovitch, Michka, âgé de seize ans. En voilà assez, assez. Les trois coups venaient d'être frappés et le rideau se levait. Mais où est donc Constantin Ivanovitch ? chuchota quelqu'un dans la pénombre tout en essuyant les verres de ses jumelles. Mais où est-il, celui-là ? Pourquoi n'est-il pas là ? Pourtant, son nom figurait bien sur l'affiche, car sa présence était indispensable au bon déroulement de l'action. Mais voilà, il y avait lon gtemps qu'il ne faisait plus partie de la vie de Natalia Petrovna comme d'ailleurs de celle des autres membres de la famille. Constantin Ivanovitch était parti avec éclat, déclarant avec force qu'il ne pouvait plus partager la vie familiale, qu'il y étouffait. “Bien entendu, il a eu raison ! pensait Natalia Petrovna. Il y avait quelque chose de ridicule dans le fait que tous les sept que nous sommes, nous allions toujours ensemble partout : chez nos amis, faire nos courses, au cinéma.” Et si jamais la grand-mère tombait malade, il ne viendrait à l'idée de personne de rentrer chez soi pour se plonger dans une lecture ou entreprendre quelque occupation. Tous se rassembleraient autour d'elle et en éprouve raient un tel bonheur qu'ils n'envisageraient aucun autre mode d'existence. L'été, ils partaient à la campagne pour faire plaisir à la grand-mère et à l'oncle, puis à la montagne parce que la tante ai me les paysages escarpés, et ensuite, ils se rendaient à la mer pour la santé des enfants. Ils o ccupaient trois chambres contiguës dans les pensions de famille où ils passaient leur temps à se rendre visite à la moindre occasion, un bouton à recoudre, où et à quelle heure fallait-il se donner rendez-vous ? Bref, ils créaient un tel désordre que le lendemain de leur arrivée, la femme de chambre ne savait plus qui était marié avec qui et qui dormait dans quelle chambre. Constantin Ivanovitch avait, quant à lui, une vie intérieure, de sorte que cet éternel va-et-vient le gênait beaucoup. Il avait quitté la maison à un moment peu opportun, six ans plus tôt. A cette époque on ne partait pas à la montagne. Luba n'avait alors que deux ans et Volodia cinq. Tous les autres travaillaient, bien évidemment. Même Michka, qui savait à peine li re, livrait les pirojki pour l'épicier Kozlobabine. La grand-mère tricotait, la tante collait, et l'oncle peignait... Natalia Petrovna ne se souvenait plus au juste de ce qu'elle faisait à cette époque, elle avait fait tant de choses, tâté de tant de métiers différents toutes ces années... Un jour, Constantin Ivanovitch lui avait déclaré : – J'étouffe ! Ce serait sans doute le paradis pour un autre que moi, mais comprends-moi, Natacha, comment puis-je continuer à vivre ainsi ? Je suis la pensée même et la pensée atteint parfois Dieu, pas celui de l'Eglise, pas votre Dieu, mais le mien. Elle le regarda avec une grande attention et beaucoup d'amour. – Oui, dit-elle, cela doit être très pénible pour toi. Kostia, tu es un homme admirable, mais en même temps nous n'avons pas beaucoup d'argent. Tu p ourrais écrire ton livre dans la salle à manger, le matin c'est plus tranquille. Il eut un petit rire amer. – Penses-tu ! écrire, écrire, ce n'est pas suffisant, il faut encore vivre, penser et parler.
– Tu peux aussi penser dans la salle à manger, personne ne viendra te déranger. Quant à parler... Ai-je jamais contesté tes amis ? En fait d'amis,Constantin Ivanovitch en avait trois, tous du sexe féminin, deux d'un certain âge et une jeune. La jeune n'était pas très belle et boitait assez bas. Natalia Petrovna s'ennuyait avec les trois, et il n'y avait pas qu'elle à éprouver cet ennui, les autres aussi le ressentaient. – Ecrire ? Constantin Ivanovitch ricana encore une fois. Si seulement j'étais un écrivain ! Suis-je vraiment un écrivain ? Natalia Petrovna fut prise d'une angoisse : qui éta it-il ? Elle l'ignorait ! Un philosophe ? Un prophète ? Elle n'osa pas le lui demander. Et il partit, sans laisser d'adresse. “Où ça ? faisait l'oncle en ébullition. Va-t-il donner de l'argent pour les enfants ? Le salaud, il n'a pas apprécié Natacha à sa juste valeur ! Ce n'est tout de même pas à cause de cette boiteuse ?” La grand-mère l'observait tranquillement tandis qu'il déménageait ses livres. La tante pleurait en silence. Le soir, en l'absence de Natalia Petrovna, tous les trois, Michka y compris, versèrent des larmes. Il ne donnait pas un sou pour les enfants qui ne semblaient pas lui manquer. Très vite sa trace s'est perdue en Angleterre. Puis, on apprit qu'il vivait dans une petite ville provinciale, quelque part en Ecosse, qu'il avait obtenu des subsides ou une pension et qu'il était entouré d'admirateurs. “Eh bien, cela signifie qu'il a eu raison d'agir ainsi, pensait en elle-même Natacha. S'il était resté, il aurait sans doute été obligé de se livrer à d'insignifiants travaux manuels...” Quatre années passèrent et soudain une somme d'arge nt leur tomba dessus. A vrai dire, elle tomba sur la grand-mère qui était originaire de Let tonie. De plus, cet argent ne concernait ni l'oncle, ni la tante, ni Michka. Pourtant il existait entre eux une telle solidarité, et quelle solidarité ! Une solidarité joyeuse, rassasiée, harmonieuse qui poussa Natacha jusqu'à écrire à quelqu'un en Angleterre pour essayer de retrouver Constantin Iva novitch. Elle voulait lui envoyer un peu d'argent. Et on le retrouva, et on lui envoya un mandat. Sa réponse fut la suivante. “Je ne puis utiliser ton argent pour mes besoins personnels. Je le consacrerai à notre œuvre. Il y a longtemps que j'ai fait abstraction de moi-même. J'ai trouvé la Vérité là où je la cherchais.” A la suite de quoi, il fut élu président quelque part et envoyé en Amérique tel un baryton. “Il a eu raison, il a eu mille fois raison”, répéta it Natacha (pendant que les enfants étudiaient, que la grand-mère vieillissait, et que l'oncle et l a tante avaient, eux aussi, quelque peu baissé). “Premièrement, Constantin Ivanovitch n'aurait pas supporté notre vie « misérable », puisqu'il est la pensée même, et la pensée c'est quelque chose comme un papillon, dès que tu le touches un peu brusquement, tu gâches tout. La vie durant ces quatre années avait été très difficile. Aujourd'hui, cela semblait incroyable, comment tous les sept s'e n étaient sortis. Deuxièmement, s'il avait dû supporter toutes ces épreuves, qui le connaîtrait a ujourd'hui ? Qui l'écouterait et l'inviterait en Amérique ? Aurait-il pu se distinguer autant et ent raîner derrière lui, non pas trois, mais une centaine et même deux cents femmes obéissantes ? Tr ouver la vérité, parler, écrire ? Comment imaginer qu'il aurait pu avancer dans la vie avec m oi – les enfants et la grand-mère par-dessus le marché –, assister d'année en année à la messe de m inuit à Pâques où il se serait tenu en silence dans un coin ; ou encore se rendre en foule à la foire comme nous y sommes allés hier avec Luba, Volodia et Michka et tous les autres personnages de cette comédie ? Non, il avait suivi son propre chemin tortueux vers la gloire.” Natacha posa sa main sur l'épaule de Michka et dit : – Tu es l'aîné, je te demande de te tenir tranquille et d'écouter attentivement. Aujourd'hui, nous irons entendre ton père. Souviens-toi que papa ne va pas aborder les futilités dont nous parlons du matin au soir. Il va donner sa conférence, sa proph étie. Ce sera la première fois qu'il parlera à Paris. – Aujourd'hui, on s'amuse, demain on repart ! Telle fut la réaction de Michka, tandis que Luba et Volodia pouffaient. – Comment peux-tu parler ainsi ! Il ne s'agit pas d 'un cirque ! Tu dois comprendre que pour beaucoup de gens ton père est presque un prophète, pas exactement un prophète bien sûr... Je ne sais pas... enfin tu dois le respecter. Elle parlait, les enfants écoutaient. Le soir, ils allèrent tous entendre Constantin Ivanovitch, bien entendu tous les sept selon leur habitude. Ils étai ent curieux de savoir pour quoi Constantin
Ivanovitch les avait échangés. “Oui, nous ne l'avons pas apprécié comme il le fallait”, pensait Natacha en installant ses enfants et en prenant place elle-même dans une salle froide et ennuyeuse remplie de quelques dizaines de personnes solitaires. Une carafe était posée sur une table de bois peint. Il n'y avait pas d'eau dans la carafe. Natacha avait acheté, en entrant, un petit feuillet rédigé en anglais. Un des discours de Constantin Ivanovitch récemment prononcés au Canada. Natacha ne savait pas l'anglais. “Oui, nous ne l'avons pas apprécié comme il le fallait. Nous nous agitons, nous ne pensons à rien de sérieux. Et lui, il a tout abandonné et consacré sa vie à des choses élevées et parfaites. Il s'est libéré de notre routine implacable.” Une créature du sexe féminin sortit par une petite porte située à l'avant de la salle, une créature comme celles que l'on qualifiait autrefois de mendiantes. L'oncle fit du coude à Natacha et leva les sourcils. La femme, le dos courbé et les lèvres serrées, s'approcha de la table, y posa un cahier et rapprocha la chaise. L'oncle leva les sourcils encore plus haut et se penchant vers Natacha chuchota : – La bossue ! Toute courbée qu'elle était, elle était mieux avant, bien mieux ! Natacha rougit. Quelqu'un toussa. La porte grinça à nouveau et Constantin Ivanovitch entra. A vrai dire, Natacha ne s'était pas imaginé qu'un h omme pouvait autant changer en quelques années. Elle fut stupéfiée par le teint de son visa ge, un visage parfaitement rose, les joues rebondies, rasées, la peau nette, l'expression d'une personne pleinement satisfaite. Un homme avec un tel visage ne pouvait plus ressentir aucun doute . Avançant à petits pas précipités, Constantin Ivanovitch saluait à droite et à gauche. Deux, trois applaudissements se firent entendre. Il s'assit sur le bord de la chaise, frappant de sa paume dodue le cahier posé sur la table, ses yeux clairs, dénués de toute expression, clignaient, il fixait attentivement la carafe vide. – Mesdames et messieurs, dit-il en jetant un regard sur son cahier, je suis très heureux... Les rares hommes présents dans la salle, ayant relevé leur col et fourré leurs mains dans leurs poches, prêtaient l'oreille ; une expression de fatigue, conséquence des soucis et d'un dur labeur, se lisait sur leurs visages. Les femmes, qui étaient p lus nombreuses, fixaient Constantin Ivanovitch avec confiance et tristesse. Natacha était immobile et écoutait. “Il a rasé sa petite moustache, il a moins de cheveux, il ne porte plus son alliance.” Elle l'observait d'un œil perçant. “Que raconte-t-il ? Il vient de dire qu'il est heureux. C'est bien ce que je pensais : il est heureux. Oh, mon Dieu ! Je n'arrive absolument pas à suivre ce qu'il dit.” Il parlait comme parlent les gens qui ne s'intéressent pas de savoir si on les écoute ou non. Qui les écoute ? Combien y a-t-il d'auditeurs devant eux ? On aurait dit qu'une roue vrombissait. Il lui arrivait de lever la main gauche avec mollesse, qu'il reposait aussitôt avec la même langueur. Plus d'une fois, il avait fixé la carafe, bien entendu, sans la voir. Pourtant on pouvait penser qu'il en extrayait la quintessence de son discours, la vérité originelle. Il parla exactement pendant une heure et dix minutes. La plupart des termes qu'il avait utilisés étaient inscrits dans le cahier en lettres capitales. Avec ses bras, il traçait des gestes concentriques, tel un épervier, comme s'il s'était agi d'un texte sacré conforté par l'Ecclésiaste. Lorsqu'il se tut et se leva, l'assistance applaudit. Il entreprit de salue r longuement, consciencieusement. Le public commençait déjà à évacuer la salle, déjà Luba demandait à sa grand-mère s'il n'était pas temps de rentrer à la maison, et il saluait toujours. Enfin, il se dirigea à reculons vers la porte. Comme une ombre, la femme courbée emporta son cahier, ayant s aisi, par la même occasion et on ne sait pourquoi, la carafe. Tous les sept, se perdant et se retrouvant les uns les autres, se dirigèrent vers la sortie. Volodia et Michka avaient hâte de respirer au plus vite une bo uffée d'air frais. En quelque sorte, ils ressentaient une certaine gêne (sans doute n'étaien t-ils pas habitués), ils allèrent donc en avant, jetant, de temps à autre, des regards vers Luba qui pendait au bras de sa grand-mère. Elle avait terriblement envie de dormir et ne prêtait aucune a ttention à la conversation de deux vieilles femmes qui papotaient au-dessus de son petit chapeau rouge. Natalia Petrovna et l'oncle fermaient la marche. Elle sentait que l'oncle ne pourrait plus se retenir longtemps et se mettrait à juger Constantin Ivanovitch avec tout le bon sens du brave homme qu'il était. Il se mettrait à le qualifier de “caricature” et de “charlatan”. Elle aurait tellement voulu éviter cela. A tout hasard, elle se préparait en pensée à le défendre : si des gens comme Kostitchka
n'avaient pas existé, l'univers se serait couvert de moisissure, il ne resterait plus que la casserole pour faire cuire le bortsch ou la cuvette pleine de mousse savonneuse. Existe-t-il quelque idée ou beauté dans le bortsch ou dans la mousse de savon ? De cela, mon oncle, vous ne pourrez pas discuter ! Vous êtes pou rtant un homme cultivé... A mon avis, Kostitchka irradie... Une certaine lumière... un halo... Mais laissons cela, laissons cela... 1931