Oussama

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« Vous qui vous opposez à la volonté d’Allah, contemplez la face de votre ennemi éternel ! La face qui a fait trembler Paris ! La face qui fera trembler le monde ! Et vous, mes frères, rejoignez-moi ! Rejoignez la Guerre Sainte contre le Grand Satan ! »
Tels sont les mots qu’Oussama, Fils d’Oussama, prononce à l’adresse de ses frères Musulmans. Bientôt, pourtant, ce jeune soldat d’Allah, devenu symbole du Djihad, va perdre tous ses repères.
Confronté aux vides idéologiques, aux contradictions internes et aux liens intimes des deux civilisations qui se déchirent – l’Occident chrétien, bâti sur le modèle de l’Amérique, et le Califat qui l’a vu naître, immense fédération des pays musulmans d’Afrique, d’Orient et du Moyen-Orient –, ce faux Candide interroge les fondements de sa foi et de son engagement.
Une bataille personnelle, philosophique, théologique et humaine, qui le verra peut-être se retourner...

Référence absolue pour les amateurs de littérature noire et d’anticipation, Norman Spinrad (Il est parmi nous, Fayard, 2009) nous offre un roman « anti-sectariste » brillant. Réflexion profonde et documentée sur l’Islam, critique acerbe d’un Occident sûr de son droit, regard neuf sur le « terrorisme » aujourd’hui, Oussama est une véritable bombe littéraire.

Publié le : mercredi 26 mai 2010
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EAN13 : 9782213689326
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Comme des millions d’autres jeunes Musulmans du Califat et d’ailleurs, je porte ce nom en l’honneur d’Oussama Ben Laden et des Fils d’Oussama, les pères fondateurs. Je n’en dirai pas davantage pour protéger ma famille, si ce n’est que je suis le produit d’un mélange d’aisance et de privations. Enfant, j’ai reçu une bonne éducation coranique dans une des meilleures madrasas, mais j’étais privé de la connaissance du vaste monde qui s’étend au-delà des frontières du Califat.
Soucieux de préserver la pureté vertueuse du royaume que lui avait confié Allah, le Califat cherchait à maintenir une innocente ignorance. Interdits, les récepteurs de télévision par satellite, les films occidentaux, la musique occidentale. Quand les Fils d’Oussama avaient pris le pouvoir en Arabie saoudite et au Pakistan, avant de rétablir le Califat puis d’élargir son empire à d’autres terres d’Islam plus défavorisées, les travailleurs immigrés venus des pays des Infidèles avaient été remerciés, vite remplacés par des Pakistanais et des Égyptiens vertueux, mais pauvres. Les rares Occidentaux admis à l’intérieur des frontières à des fins nécessaires étaient assujettis à un purdah strict et les visas permettant de voyager hors du Califat n’étaient plus délivrés qu’au compte-goutte.
Mais le fruit défendu n’en a que plus de goût.
À l’Âge d’or du Premier Califat, quand il n’était question que de fermer les frontières et d’interdire aux étrangers de fouler le sol sacré, une telle politique était applicable, et sage. Mais à ce que les mécréants nomment l’« ère moderne globalisée », elle se révéla contre-productive.
Pour trois fois rien, on trouvait dans les souks des radios de la taille d’un paquet de cigarettes. La musique et les films occidentaux, stockés sur des puces grosses comme un ongle, tombaient du ciel comme s’il en pleuvait. Quant à maintenir des pare-feux étanches autour de l’Internet censuré du Califat, c’était voué à l’échec : les paraboles gonflables, toutes clandestines, n’étaient pas rares, et de gros satellites, calés sur orbite géosynchrone, diffusaient en masse pornographie, propagande et publicité. Les Fidèles pouvaient sans mal ignorer les vaticinations électroniques des prêtres, des évangélistes et autres rabbins, mais le « divertissement » et la « publicité », arts maléfiques de séduction doués de puissants djinns, ont été créés pour titiller les désirs, même chez le meilleur Musulman.
Et plus encore les désirs des chastes adolescents. À l’époque, j’ignorais tout de la vie et des mœurs des millions de jeunes Musulmans vivant hors de l’Arabie heureuse et des Émirats, dans des contrées pauvres ou dans les cités grouillantes du Caire, de Bagdad et de Damas. Ce n’est que plus tard que j’ai appris que leur jeunesse, quoique plus difficile que la mienne, avait été plus libre. Plus libre d’être tentée et séduite, car, dans les immenses souks des grandes villes, où les agents de la police religieuse ne pouvaient pas être partout, les puces musicales et cinématographiques se trouvaient aussi facilement que le haschich, l’héroïne ou l’alcool, et créaient les mêmes dépendances. Surtout les films pornos. Images de filles nubiles au visage non seulement dévoilé, mais aux seins et jusqu’aux organes génitaux ouvertement exposés ; musique vantant les plaisirs sexuels les plus obscènes et les plus pervers ; publicités de lieux de perdition, d’aphrodisiaques, de stimulateurs du pénis, de robots masturbatoires… Autant de tentations pour des garçons brûlant de frustration sexuelle.
Et de frustration les fils du Califat brûlaient.
L’Islam enseigne que les passions sexuelles doivent être contrôlées par l’exercice de la vertu, et leur satisfaction retardée jusqu’au mariage, ce qui explique peut-être pourquoi Allah, dans Sa bonté et Sa miséricorde, accorde à tout bon Musulman le privilège d’espérer avoir quatre épouses. À ceux qui peuvent se le permettre, du moins. Car pour un homme qui possède quatre femmes, trois autres n’en ont guère. À ceux-là, il reste la promesse d’un bonheur orgasmique au Paradis après une mort vertueuse. Promesse aisément accessible ici et maintenant dans les films et la musique de l’Occident, sinon dans les bras de soixante-douze vierges…
Oui, dans leur jeunesse, les adolescents des provinces pauvres du Califat étaient plus libres que moi. Plus libres d’être submergés par la tentation, plus libres de ressentir une frustration plus intense encore. Pourtant, au sein même du Califat, le fruit défendu était suffisamment accessible pour faire couler à flots dans nos artères les poisons de la passion adolescente et engorger nos désirs frustrés. Les puces musicales et cinématographiques circulaient sous le manteau, le plus souvent à des fins solitaires – ce qui ne nous empêchait pas, de temps à autre, de nous réunir par petits groupes pour nous adonner collectivement à ce type de « divertissement » ; et quoi qu’il ait éventuellement pu se produire, cela doit être laissé à une imagination impure. Qu’il suffise de dire que mon rêve secret, comme nombre de mes camarades de jeunesse, était de goûter aux fruits défendus, si facilement accessibles au-delà du monde fermé du Califat.
Pour ma part, j’avais déjà forgé, à l’âge de seize ans, un plan pour le réaliser. Je suis devenu l’élève le plus vertueux et le plus appliqué de ma madrasa. Vertu et application, deux qualités indispensables pour figurer parmi le petit nombre d’élus autorisés à intégrer l’Institut du service étranger ; seuls les élèves les plus prometteurs – et des Musulmans incontestablement bons et loyaux – avaient une chance d’être sélectionnés.
Oui, le Califat conservait un vague service étranger, ainsi que des ambassades en Europe, et même en Amérique. Car il fallait bien commercer avec le Grand Satan et ses vassaux, principalement sous forme d’exportations de notre pétrole, sans lequel leurs économies n’auraient pu fonctionner, et d’importations de leurs excédents alimentaires, sans lesquels nos pays surpeuplés auraient souffert de la famine. Nos représentants à l’étranger devaient donc obtenir des visas de sortie pour négocier et superviser ces échanges !
C’est du moins ce que je croyais quand j’ai intégré l’Institut. Mais une fois admis, j’ai vite compris que les choses ne s’arrêtaient pas là. Nous étudiions tous les langues étrangères – moi, j’apprenais l’anglais et le français, plus les sciences économiques et l’art de la négociation –, mais il y avait une école interne qui ne prenait que les plus loyaux d’entre les loyaux.
Pour les former au métier d’espion et d’agent secret.
J’étais déterminé à devenir l’un d’entre eux. Les films occidentaux représentaient l’agent secret – surtout celui du Califat ! – en play-boy plein aux as, entouré de femmes sexuellement disponibles, qu’il était souvent contraint de séduire par devoir tout en restant secrètement l’agent le plus loyal des « méchants » Musulmans. Une vie idéale, combinant de façon unique plaisir et rectitude morale, à affronter les lieux de perdition de l’Occident au service de l’Islam. Tels étaient les rêves d’un innocent Islamiste, instillés dans mon âme d’enfant par les laquais de Satan.
Il y avait un test d’entrée. Seul un petit nombre de privilégiés, sélectionnés en fonction de critères tenus secrets, pouvaient s’y présenter. On nous expliqua que nous avions la liberté d’accepter ou de refuser ce test, mais pas en quoi il consistait. Évidemment, quand on me l’a proposé, la curiosité – si ce n’est autre chose, dont mon imagination débordait – m’a interdit de refuser.
On m’a embarqué à bord d’un hélicoptère et transporté dans les faubourgs d’une petite ville dont j’ignore le nom. On m’a communiqué l’emplacement d’une échoppe de café et la photo du marchand, en me disant que cet homme commettait des crimes contre le Califat. On ne m’a pas indiqué lesquels, juste le châtiment fixé : la mort. Puis on m’a remis un petit pistolet, avec ordre de pratiquer une exécution clandestine. L’arme tirait des flèches de glace contenant une neurotoxine fatale, destinée à pénétrer, au contact de la chaleur, dans le système circulatoire de la cible en faisant croire à une attaque cardiaque. On ne m’a pas expliqué pourquoi une décapitation publique avait semblé moins appropriée, ni quel serait mon sort si j’échouais dans ma mission.
Tremblant d’anticipation, de scrupule et de peur, je me suis dirigé vers le petit souk, situé au cœur de la ville, et j’ai localisé l’échoppe du marchand de café. Une simple tente ouverte sur le côté, avec une planche posée devant sur deux chevalets gris hérissés d’échardes, où trônaient deux grands plats en cuivre pleins de grains de café grillés. Des tonnelets de marchandise s’entassaient à l’intérieur. Derrière le comptoir se tenait un vieil homme à la barbe hirsute, vêtu d’un burnous blanc rustique et élimé. À son côté, un garçon trop jeune pour n’être pas son petit-fils.
C’était une heure ou deux avant la prière du coucher du soleil. Le petit bazar grouillait de monde et il n’y avait pas d’autre échoppe de café dans le coin. Aussi les affaires allaient-elles bon train ; les clients attroupés marchandaient ou bavardaient, tandis que le petit retournait régulièrement à l’intérieur chercher du café. Hésitant, je suis resté quelque temps à l’écart, à observer la scène.
Depuis, j’ai tué plus d’hommes que je ne peux compter ou même savoir. Pourtant, tant d’années après, la première fois demeure gravée dans ma mémoire. Car j’ai commis mon premier meurtre à l’adolescence, au milieu d’un bazar bondé, les sens aiguisés par la peur et la culpabilité lorsque j’ai enfin pris mon courage à deux mains pour me faufiler parmi la cohue. Je me rappelle le crissement du gravier sous mes chaussures, l’arôme du café, l’odeur de transpiration de la foule, la petite verrue poilue sur le visage du vieux marchand, l’assèchement de ma bouche alors que je dissimulais mon arme au creux de ma main.
Je me suis penché au-dessus d’un plat de grains de café pour les humer à la manière d’un client indécis. Le jeune garçon est entré sous la tente et le vieil homme s’est tourné pour marchander avec une femme voilée, exposant le côté de son cou, sous l’oreille gauche. J’ai saisi l’occasion et tiré sans réfléchir. Ni émettre le moindre bruit – en tout cas, aucun qui soit audible dans le brouhaha du souk. Le vieil homme s’est donné une claque dans le cou, comme s’il venait de se faire piquer par un insecte, et a repris sa conversation. Je suis reparti, mission accomplie.
L’était-elle vraiment ?
J’ai été admis à l’école d’espionnage, mais je n’ai jamais su si le vieil homme était mort, ou si l’opération n’avait été qu’un inoffensif subterfuge destiné à me tester. Quand j’ai été assez bête pour poser la question, on m’a répondu que je n’avais pas besoin de le savoir, et mes mentors nul besoin de me le dire.
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J’ai appris le maniement et l’entretien des armes, l’usage des dispositifs de surveillance, ainsi que la manipulation et la fabrication des explosifs. J’ai également reçu des cours sur la « culture populaire » et les mœurs de l’Occident, lesquels devaient se révéler d’une inutile naïveté.
Je me suis vu attribuer une identité de couverture : celle du « mouton noir » d’une riche famille, obligé de quitter le Califat pour avoir fait disparaître électroniquement, au moyen d’une connexion Internet illégale, une grosse portion de la fortune familiale, et l’avoir déposée sur un compte bancaire suisse – auquel j’aurais accès par carte de crédit. On m’a accordé un visa de sortie pour le Liban ; de là, je devais passer en Israël, me procurer un visa touristique pour la France et, une fois sur place, demander l’asile politique.
Personne n’ignorait que la population française comptait plusieurs millions de Musulmans réduits à la condition de sous-classe stigmatisée, aspirant vainement à la reconnaissance du Califat. Et voilà que le Califat cherchait à étendre sa reconnaissance à ces frères en exil, mais sans me dire comment.
La France comptait beaucoup de réfugiés du Califat oisifs et nantis, semblables à mon faux moi, puisque seuls les apostats du Califat pouvaient obtenir l’asile politique, mais que seuls les riches étaient susceptibles de l’obtenir. La plupart étaient bien ce qu’ils prétendaient être, mais une poignée d’entre eux étaient des agents du Califat. Un réseau vulnérable et problématique, reconnaissait-on en haut lieu, qu’une nécessaire richesse ne prédisposait que trop à se laisser corrompre par une existence de sybarite dans le pays le plus hédoniste de l’Occident. Leur identité fictive devenait la réalité et leur dernière fidélité allait aux comptes suisses qui leur avaient été fournis par le régime qu’ils trahissaient. Ma mission, me dit-on, consistait donc à espionner les espions, à séparer les vrais patriotes islamiques des parasites corrompus, à présenter mon rapport, puis à attendre de nouveaux ordres.
Après être entré au Liban, j’ai cru mes fantasmes de jeunesse sur le point de se réaliser, mais j’ai vite compris que la vie hors du Califat n’avait rien de celle que dépeignaient les films piratés, voire notre propagande interne. J’étais descendu dans un grand hôtel du quartier musulman de Beyrouth. À ma grande horreur, il n’avait rien de musulman. Le hall luxueux abritait un immense bar, où des tas de Chrétiens et de Juifs soûls se mêlaient en braillant à des Musulmans aussi ivres qu’eux. Le restaurant servait de la viande de porc. Non seulement les femmes, sans voile ni pudeur, y côtoyaient les hommes, mais des danseuses de cabaret se trémoussaient de manière obscène, vêtues d’à peu près rien du tout. La pornographie perverse la plus abjecte était accessible à la demande sur le téléviseur de ma chambre. Le service d’étage fournissait des prostituées.
Les tentations suggérées par les films devant lesquels je m’étais honteusement masturbé plus jeune étaient à portée de main, en chair et en os. Pis, ma couverture ne m’autorisait aucune saine indignation, puisque j’avais pour mission d’adopter le comportement de ces apostats et de ces infidèles – du moins, de le simuler. Un spectateur occidental aurait sûrement trouvé ma situation cocasse – d’autant que, je l’apprendrais plus tard, la figure de l’innocent rejeton du Califat confronté, avec autant d’indignation que d’excitation, aux lieux de débauche de Hambourg, d’Amsterdam ou de Las Vegas, est un personnage comique classique en Occident.
Pour l’heure, le sel m’en échappait encore et, au lieu de suivre les instructions et de gagner directement Israël, je ne quittai pas ma chambre d’une semaine – quand je ne priais pas ardemment Allah, à la mosquée, de m’accorder Son secours. Si c’était là ce qui se passait dans un pays musulman hors de la juste influence du Califat, à quoi devais-je m’attendre au pays des Juifs ?
J’ai finalement dû prendre mon courage à deux mains pour le découvrir. Je ne sais plus à quoi je m’attendais, mais sûrement pas à de telles dispositions, à la frontière israélienne. Mon passeport du Califat a été immédiatement tamponné d’un visa touristique de six mois.
– Salam, profitez bien de votre séjour en Israël, mais n’oubliez pas que vous n’avez pas de permis de travail, me dit-on. Ne vous donnez pas la peine de demander la naturalisation, vous ne l’obtiendrez pas. Sans vouloir vous offenser, nous avons déjà plus d’électeurs arabes que nécessaire. Shalom.
Qu’Allah me pardonne, je trouvai Israël plus à mon goût que le Liban. Disons plutôt que Jérusalem me convenait mieux que Beyrouth. Dans la rue, j’eus la surprise de croiser beaucoup plus d’Arabes que de Juifs et de constater que les trois quarts de ces derniers portaient des costumes, des manteaux et des chapeaux noirs identiques, ainsi que de longues barbes, comme les plus dévots des Musulmans. La circulation automobile était interdite le jour du shabbat et les mosquées bondées pour la prière du vendredi soir. La viande de porc était introuvable, les bars peu nombreux et éloignés les uns des autres. À première vue, pas de prostituées ni de cabarets non plus.
Dans l’espoir de me remettre les idées en place, je suis entré dans un petit jardin de thé comme on en trouve partout dans le Califat. Après avoir facilement engagé la conversation avec les clients attablés, dont la plupart étaient arabes mais quelques-uns juifs, j’ai découvert que la situation n’avait rien à voir avec ce qu’on nous faisait croire dans le Califat. Jérusalem, ai-je appris, était à la fois la capitale d’Israël et celle de la Palestine. Loin de vouloir entrer dans le Califat et d’en être empêchée par les Juifs, la Palestine se trouvait sous le parapluie nucléaire d’Israël et en était très contente.
– Entrer dans le Califat ? a raillé un Palestinien. Nous battre pour avoir notre État pendant quarante ans et, la chose faite, renoncer à notre indépendance et à nos bonnes relations économiques avec Israël ?
– Jérusalem est une ville arabe, de nos jours, sauf pour les yubba-hubbas1 et les touristes comme moi, m’a dit un Juif. Pour nous, c’est une espèce de Disneyland juif dont les rues se vident le vendredi soir et qui ne connaît pas les week-ends. Si tu rêves de vie nocturne, va à Tel-Aviv. Voilà une ville où on s’amuse !
N’ayant aucune envie de connaître la version juive de Beyrouth, je me suis rendu à l’ambassade de France dès le lendemain matin.
– Ah oui, vous voulez un visa touristique, n’est-ce pas ? a lancé le fonctionnaire avec condescendance. Nous n’avons pas beaucoup de touristes en provenance du Califat, et ceux que nous accueillons demandent tous l’asile politique, a-t-il ajouté en tamponnant un visa de quatre-vingt-dix jours sur mon passeport. Un conseil, mon ami : si un flic vous contrôle avec un visa touristique expiré sur un passeport du Califat, vous serez expulsé de France par le prochain TGV, sans possibilité de recours. Si vous demandez l’asile politique, vous serez prié de produire la preuve que vous ne serez pas à la charge de l’État français. Si vous ne le pouvez pas, vous serez expulsé après une semaine en camp de rétention. Dans le cas contraire, vous n’obtiendrez pas non plus l’asile, mais la procédure d’expulsion peut s’avérer extrêmement longue, elle peut même durer une éternité, à condition de payer de temps en temps un droit spécial de « non-accélération », si vous voyez ce que je veux dire. Bien sûr, jusqu’à la décision finale, pas de carte de travail, pas de Sécurité sociale. Mais tant que vous payez des impôts sur le revenu en France, intérêts et dividendes étrangers compris, vous êtes de facto un résident français.
1. En yiddish, « vieilles mémés » (Les notes sont du traducteur.
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Je suis donc entré en France, pays si corrompu qu’un douanier offrait spontanément ses conseils sur la manière de contourner les lois de son pays – cela lui vaudrait la décapitation s’il était un fonctionnaire du Califat et qu’on le prenait la main dans le sac ! –, mais se montrait si sincèrement accueillant qu’il le faisait d’homme à homme, sans même suggérer qu’on lui versât le moindre bakchich.
Était-ce bien ou était-ce mal ? On m’avait enseigné que la « démocratie », qui fonde le pouvoir politique sur la volonté d’une plèbe ignorante, était une insulte à la juste autorité des oulémas établie par Allah – que Son nom soit béni ! – mais, avant même d’atterrir à l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle, j’avais compris que cette idéologie perverse et infidèle produit des individus chez qui le bien et le mal se mélangent d’étrange façon, difficile à cerner pour un bon Musulman.
Conformément à mes instructions, j’ai pris un train jusqu’à la station Saint-Michel. Paris a été un choc avant même que j’aie émergé de terre. Les murs de la gare souterraine étaient tapissés d’affiches vantant toutes sortes de marchandises, dont beaucoup montraient des photographies gigantesques de femmes lascives, quasi dévêtues jusqu’au pubis. En sortant de cette caverne satanique, le soleil éclatant m’a fait cligner des yeux, puis j’ai aperçu la cathédrale Notre-Dame. Je n’avais encore jamais vu d’église chrétienne. Leurs représentations étaient interdites dans le Califat et les films que j’avais regardés montraient rarement les lieux de culte des Infidèles. Je n’étais pas préparé à sa sublime beauté. Pas plus que je ne l’étais à la bousculade profanatrice sur son grand parvis, bondé de gens apparemment insensibles à la proximité du lieu sacré. Des femmes et même des jeunes filles, parées pour un harem, flânaient là, des touristes vulgaires marchandaient de la pacotille à l’étal, des couples enlacés s’embrassaient, se caressaient, buvaient du vin ou de la bière, sans parler des chiens impurs qui vaguaient et salissaient les trottoirs et les jardins, juste devant leur temple le plus sacré.
J’avais été chargé de rencontrer un certain Ali à la Grande Mosquée et on m’avait fourni un téléphone portable français, équipé d’un système GPS programmé. Suivant la ligne en pointillés affichée sur l’écran, je me suis éloigné des quais de la Seine. J’ai remonté un boulevard bordé de magasins et de cafés et suis passé devant un marché à ciel ouvert guère différent d’un petit souk, avant de m’enfoncer dans un dédale de petites rues. C’était comme traverser un film sur la vie en Occident ; gens attablés en terrasse à boire du vin, chiens en laisse, chairs féminines exposées aux regards, enfants tournant autour de moi sur des trottinettes à moteur. Mais il flottait ici une odeur étrangère à mes narines, celle d’un autre monde ; j’éprouvais l’espèce de profonde désorientation que provoque chez un soldat le fumet de son premier champ de bataille.
J’ai donc été extrêmement soulagé quand, tournant un coin de rue, j’ai découvert les murs blancs et verts, les minarets et le dôme de la Grande Mosquée, la consolation de ses mosaïques familières.
À première vue.
D’un côté du porche donnant sur le jardin de thé se trouvait un restaurant. Par une fenêtre, je distinguais des gens assis sur des banquettes ; les plats en cuivre dans lesquels ils mangeaient n’auraient pas été déplacés dans un restaurant du Califat. Sauf que les trois quarts d’entre eux semblaient français. Et ils buvaient du vin avec leur repas, dans un établissement dépendant de la Mosquée ! Le jardin était rempli de clients qui, pour la plupart, avaient aussi l’air de Français : étudiants débraillés, adultes habillés à la mode, jeunes Arabes ici ou là, en jean et T-shirt, qui baratinaient de jeunes Françaises – mais, au moins, ce sacrilège était-il commis entièrement autour de thé, de cafés, de jus de fruits et de sodas.
On m’avait dit que je reconnaîtrais Ali à son béret vert. Comme personne d’autre n’avait de béret d’une quelconque couleur, la tâche n’a pas été difficile.
En plus de son béret vert néon, il portait un élégant costume occidental en lin blanc sur un T-shirt de soie rouge.
– Oui, je sais, ce truc est ridicule, mais admets que je ne passe pas inaperçu. Si un homme doit se faire remarquer, il vaut mieux qu’il le fasse avec humour, non ?
Ce sont les premiers mots qu’il m’a adressés. Il semblait attendre un rire de ma part.
– Aucun Français ne porterait jamais un béret, a-t-il repris, me voyant toujours aussi sérieux. Et le vert a beau être la couleur de l’Islam, le béret vert est le couvre-chef d’une unité de commando du Grand Satan américain !
Il trouvait cette coïncidence hilarante.
– Mais quel genre de mosquée est-ce là ? ai-je demandé.
– Une mosquée française, a répondu Ali. Tu as beaucoup à apprendre, mon jeune ami, et tes chefs inflexibles du Califat aussi. Mais sois tranquille, tu vas aimer ça, même si ça ne va pas être leur cas.
D’après ses explications, il y avait des millions de Musulmans en France, mais la majorité étaient déjà de la troisième ou de la quatrième génération, aussi français que cette mosquée.
– Ils auront aussi vite fait de la France une province du Califat que le cinquante-deuxième État d’Amérique ! Leur combat est de forcer la France à accepter un Islam aussi français que la tour Eiffel ou un sandwich aux merguez ! La France a eu ses chefs d’État juifs. Pourquoi pas un Musulman français ? Pourquoi pas une mosquée chic avec un bon restaurant maghrébin, pourvu au moins d’une petite carte des vins correcte ? Après tout, avant de devenir une province du Califat, l’Algérie produisait des flots de vin de table plus ou moins buvable !
J’étais horrifié.
– Pourquoi ne m’a-t-on rien dit ? me suis-je exclamé.
– Parce que là-bas, au Califat, ils refusent de croire ce genre de choses, a riposté Ali. Malgré tous nos efforts, nous qui sommes sur le terrain n’arrivons pas à leur faire comprendre qu’ici le Califat est le pire ennemi de l’Islam.
– Quoi ?
Fidèle à ce que je commençais à percevoir avec irritation comme l’insouciance à la française, Ali a poursuivi son cruel briefing sur le chemin de l’appartement qu’il avait loué pour moi, ne s’interrompant que pour injurier les taxis.
– Le Califat voudrait s’imposer au monde entier, mais le visage qu’il donne de l’Islam est un masque diabolique de tout ce que les Français détestent et redoutent. Celui d’une dictature théocratique qui roule des mécaniques avec son pétrole, lave le cerveau de ses citoyens, interdit tout contact avec le vaste monde plus sophistiqué au-delà de ses frontières. Où les femmes sont traitées comme des animaux domestiques, où le sexe est considéré comme un crime et où on ne peut même pas boire du vin avec son couscous…
– C’est une caricature satanique de l’Islam !
– D’un certain point de vue, oui. Mais, d’un autre, difficile de prétendre le contraire. Voilà pourquoi la Grande Mosquée tente de contrebalancer cette image par d’autres moyens que la logique. Mais aussi pourquoi les trois quarts des Musulmans français souhaiteraient voir le Califat dans les poubelles de l’Histoire. Enfin, c’est la raison pour laquelle nos activités dans ce pays sont inutiles.
– Et si c’est vrai, que devons-nous faire ?
Ali a eu un haussement d’épaules.
– Profiter de notre inutilité.
 
L’appartement qu’Ali avait loué pour moi se situait sur une hauteur, à la limite du quartier nord qu’on appelle Montmartre. Il présentait une vue magnifique sur les toits de Paris et une autre, bien moins exaltante, sur le cimetière chrétien adjacent. Il comprenait un séjour, garni d’un mobilier moderne de style grand hôtel français, bar compris. La seule concession au style du Califat était le tapis. La chambre évoquait un bordel de cinéma : face à un lit énorme qui occupait la moitié de l’espace, il y avait un grand miroir – plus un autre au plafond –, une chaîne hi-fi ultramoderne et, derrière le lit, encore un bar, afin qu’on puisse se polluer avec l’alcool sans avoir besoin de se lever. Les deux bars étaient pleins. J’étais scandalisé.
– Tu crois que c’est dans mes goûts ? On dirait le sérail d’un apostat !
– C’est ce que je sais être dans les goûts de ton identité fictive. Des sacrifices doivent être consentis pour le salut du Califat. Pour être convaincant, je te conseille d’en profiter.
– En profiter ! Qu’est-ce qui te fait croire que je ne vais pas te dénoncer ?
– Ça, a répondu Ali, en sortant d’une main un pistolet qu’il m’a pointé entre les yeux, tout en me tendant de l’autre un petit Coran. Je te demande seulement de jurer sur le Coran que tu attendras quinze jours, le temps de perdre suffisamment ton innocence, pour juger de la situation, après quoi tu pourras rapporter ce que tu veux aux oreilles sourdes de nos chefs. Si tu refuses, je devrai moi aussi consentir sur-le-champ un sacrifice pour le bien général, et ce sacrifice, ce sera toi.
 
Pendant ces quinze jours, j’ai en effet perdu assez de mon innocence pour comprendre qu’Ali avait raison sur l’inutilité du réseau d’espionnage du Califat en France, comme sur le peu de choses que le Califat savait de l’Islam français. Sinon pour « en profiter », assez en tout cas pour ne pas le signaler comme un apostat, un traître ou un escroc.
S’il était de mon devoir de signaler Ali, il aurait été alors de mon devoir de signaler tout notre groupe, y compris moi. La triste vérité, c’est qu’aucun de nous n’était tout à fait un apostat ou un traître, mais qu’aucun de nous ne tentait rien, ni ne pouvait rien tenter pour servir la cause. Aucun de nous n’était capable de savoir en quoi cela aurait pu consister. Quinze jours ont suffi à me convaincre que nos chefs du Califat ne le savaient pas non plus.
– Disons que nous sommes ce qu’on appelait jadis une « cellule dormante », m’a dit Ali. On se fond dans la culture ambiante sans rien faire, on se surveille les uns les autres et on envoie des rapports inoffensifs, dans l’attente d’ordres qui, nous l’espérons, viendront un jour.
– Parce que nous l’espérons ? Il me semble, au contraire, que plus on est ici, plus on espère qu’ils ne viendront jamais !
Ali m’avait présenté à une douzaine de ces agents clandestins du Califat. Tous menaient discrètement grand train sur leurs comptes bancaires suisses, la plupart n’arrêtaient pas de courir les filles, les autres picolaient du vin ou même des alcools forts comme si c’était du thé ou du café, et plusieurs étaient des ivrognes invétérés. Bien qu’il fût impossible d’obtenir une carte de travail, beaucoup travaillaient « au noir » comme « consultants », traducteurs, voire apprentis d’artisans dans l’« économie grise », même sous-payés, ne serait-ce que pour chasser l’ennui.
– Nous vivons un paradoxe, mon jeune ami. Il est de notre devoir d’avoir l’air d’être devenus des « indigènes », comme disaient les anciens colonialistes, car si nous paraissons autre chose, c’est que nous avons échoué. Mais ici, où la vie est si douce pour ceux dont la richesse leur permet d’en profiter, l’apparence devient facilement la réalité, en raison de la charade hédoniste qui veut qu’on devienne ce qu’on est vraiment et ce qu’on souhaite rester.
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