Outrage

De
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Fabien, ingénieur du son, a un père qui meurt souvent mais ne cesse jamais de vivre. Il veut composer une musique pour lui, la dernière, avec les sons du monde qu'il recueille en tendant son micro là où on ne l'attend pas.

Son enfance le hante. Deux séries d'images n'en finissent pas de réapparaître. La première, liée au père, un cheminot, résonne de fer, de sang et de sueur. C'est l'univers fascinant des trains, de la vie ouvrière qui ne l'anime plus et dont il a la nostalgie. La seconde, tournant autour d'un vaste champ d'épandage au bord de la Loire, près de Nantes, concentre séduction et menace : sur les tas d'ordures rôde un jeune gitan à la peau cuivrée. Sa présence, chaude et charnelle, marque à jamais les goûts sexuels de Fabien.

Il dérive aux quatre vents, de la Corse au Brésil, de la Moselle à Vitrolles, au Liban, en Iran, à New York. Séduit par des gens ordinaires ou des êtres en marge, des rejetés, voyous et camés, des prolos, des intérimaires, il découvre, au-delà d'échanges souvent brutaux, une part de dignité et de grandeur. En se mêlant à eux, il dévoile une face cachée du pays réel.

Complice de leur douleur de vivre, de leur inadaptation à une société cannibale, il les rejoint furtivement, jusqu'aux confins de la folie. Leur déréliction, il la partage. En la disant, il l'anoblit. Son expérience, sorte de passion laïque, enfonce les enquêtes sociologiques, explore des chemins intimes et secrets. Elle a la force nue de la vérité, la beauté dérangeante d'un cri dans la nuit.

Publié le : mercredi 18 août 2004
Lecture(s) : 27
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782213674711
Nombre de pages : 360
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© Librairie Arthème Fayard, 2004.
978-2-213-67471-1
DU MÊME AUTEUR
Si je mourais là-bas, Fayard, 2003.
A Boise
A Thierry D.
I
Le père de Fabien meurt souvent et ne s’arrête jamais de vivre. Chaque fois c’est le branle-bas de combat. L’ambulance le transporte à l’hôpital, on lui ouvre le cœur, on débouche les artères, on installe une pile et bien d’autres choses encore. L’homme patiente quelques jours dans une chambre, sous contrôle électronique, un sac de sable sur l’aine. Sa femme vient le voir. Puis il regagne sa maison et son jardin plein de roses. Il aime la soupe, l’ail, les oignons, la bonne viande, les poissons, tous les légumes. Il est gourmand. C’est peut-être le seul plaisir qu’il ne dissimule pas, car, question émotion, il verrouille à mort. Moins maintenant.
La nouvelle attaque cardiaque, Fabien l’apprend sous deux oliviers de Douma, un village de montagne au nord du Liban. Les oliviers sont millénaires, larges de sept mètres, avec d’énormes crevasses dans lesquelles on peut se cacher. Les lumières sont installées, l’équipe est prête à tourner. Karim, le petit enfant autiste, employé comme acteur, est calme, et mignon comme un cœur. Il joue avec Nouria, une des actrices principales. Fabien entend au téléphone sa mère et, au timbre de sa voix, il comprend que sa peur est immense. Ça l’agace un peu, il tente de la raisonner. Le père est entre de bonnes mains ; l’unité hospitalière est très compétente.
– Il a été pris à temps.
L’équipe regarde Fabien avec un air grave. Ils ont compris. Nasser, l’homme à tout faire syrien, caresse l’épaule de Fabien. Il faut dire que, avec Nasser, Fabien n’a pas fait que du tricot. Ces deux-là se sont repérés assez vite pour s’envoyer en l’air et communiquer ensuite avec une poignée de mots arabes, anglais, français, et toutes les subtilités que deux êtres humains sont capables de faire passer par les yeux.
Fabien note sur un bout de papier le numéro de la ligne directe de la chambre de son père.
– Ne l’appelle pas avant deux jours.
– Entendu.
Il raccroche et se surprend à ne rien ressentir. Il n’y croit pas.
Il pourrait être gai. Il n’a jamais vu son père à l’hôpital. Chaque fois, il était en tournage. Le réalisateur Yousri Nasrallah s’approche de Fabien.
– Ça va ?
– Ça va. On peut commencer à tourner.
Il met son casque, se concentre sur ses cadrans aux aiguilles tremblotantes. Bruit de pas sur la terre, frôlement contre les branches. Des techniciens parlent encore. Fabien sent qu’on arrache sa poitrine, qu’on lui coupe les jambes, que ses épaules si larges se rétrécissent et s’enveloppent autour de son cou. Il a envie de croiser les bras, de se recroqueviller, de ne plus respirer. Yousri l’interroge du regard. Il a envie de vomir ses organes. De ne plus avoir de sang.
Un pull troué envahit ses pensées. Il était couleur rouille, c’était son pull d’atelier. Il enlevait ses chaussures entre midi et deux, ça sentait la laine chaude et humide, une belle odeur de bête. Il mangeait vite pour pouvoir dormir. Il s’écroulait sur le fauteuil en skaï, étendait ses jambes. Sa tête tombait comme celle d’un soldat touché par une balle. Il ronflait. Son ventre était rond, compact et dur comme un ballon de football. Ses muscles avaient éclaté un jour qu’il portait un moteur de traction diesel.
Il faut tourner. Les acteurs, le réalisateur s’impatientent. Les machinistes n’arrêtent pas de s’envoyer des vannes, jouent au karaté. Les fumées, Fabien les voit, les sent. C’étaient les dernières années des locomotives. L’air est frais au sommet des montagnes libanaises.
Les fumées envahissaient le jardin. Sa mère se précipitait vers les draps étendus pour les ramasser, et Fabien tournait sur lui-même, il dansait presque, il aimait ce brouillard de houille qui le caressait, le parfum était doux.
A Douma, il a envie de se rouler dans la terre, de creuser, de creuser et d’être prisonnier de la terre, de s’étouffer avec elle, de l’absorber. Oui, avec la bouche. Qu’elle coule dans ses veines et fasse éclater sa peau déjà piquetée de taches de rousseur.
Fabien est comme un animal déchiqueté par des morsures de chien, épuisé par une chasse à courre. Il penche la tête, il halète. Les trains défilent à toute vitesse, il les voit arriver sur lui en pleine puissance. Le cambouis, son corps est plein de cambouis. Un rabot passe sur son ventre. La scie à métaux, non, pas la scie à métaux ! Les étincelles violettes du chalumeau pétillent dans sa tête. On le soude, bientôt il ne pourra plus bouger. Quel est le métal dont il est fait ? Bon Dieu, quel est ce métal ?
Il y a des rats dans le jardin. Ils courent la nuit. Ils sont gros, ils ont le poil ras. Son père affirmait qu’il ne fallait pas en avoir peur, qu’ils s’échappaient au moindre bruit. Il ne disait pas la vérité, car les attaques de rats, ça existe. Fabien pense à son cauchemar d’enfance : il est dans une chambre froide où pendent des carcasses de viande. Il tente de se frayer un chemin, de sortir, mais les carcasses grossissent, grossissent. Elles prennent toute la place, il essaie de s’échapper. Elles gonflent, elles l’enserrent, il est anéanti dans cette viande qui remplace l’atmosphère, un univers de filaments et de sang.
Il lui faudrait une décharge publique ici maintenant à Douma. La sienne s’étendait au-delà de la gare de triage le long de la Loire. L’envie lui prend de plonger dans les déchets, de les trier, de s’enduire de leur saleté. Les clochards côtoyaient les gitans et les camions des éboueurs de Nantes déchargeaient des épluchures, des assiettes cassées, des bouts d’os, des bouteilles, de vieux cahiers d’écoliers, des lampes, des poupées aux yeux crevés, des chemisiers de femmes, des fruits pourris. Fabien retrouvait l’odeur qui se mêlait au vent du fleuve et au parfum de sucre et de beurre que diffusait l’usine LU. Son père traînait sur la décharge. Il rapportait des trésors. Plusieurs fois, il avait interdit à Fabien d’y venir, car rôdait l’Egorgeur des bords de Loire, un type qui s’en prenait aux enfants. L’Egorgeur ! Fabien allait sur la décharge en cachette avec Yêyê, sa voisine métisse, petite fille d’une pute nantaise et d’un Arabe. Il l’adorait, il la tripotait, il la voyait nue tous les jours alors qu’elle prenait son bain dans une bassine. Elle avait des grands frères qui étaient beaux et voyous, mais, ça, c’est une autre histoire.
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